Article publié dans le numéro 24 du Coup d’Œil de l’AMRI (octobre 2024) et rédigé par Mathilde ARROUART, étudiante de première année du Master de Relations Internationales, Parcours Sécurité et Défense.
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L’Union européenne (UE) intensifie son soutien à la consolidation de la paix à travers le monde. La Colombie fait partie de de ces pays bénéficiaire d’une aide européenne, et cela depuis au moins le début des années 2000 avec des programmes d’aide tels que le Peace Laboratories (2002-2012) et le New Peace Territories (2012-2017). De 2012 à 2016, le gouvernement colombien a négocié un accord de paix avec le principal groupe armé, les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), mettant ainsi fin à 52 ans de conflit. Après la signature de l’accord de paix, l’UE a intensifié son aide humanitaire pour soutenir le processus de réconciliation et de reconstruction post-conflit de la Colombie. Cette aide comprend des projets de réintégration des anciens combattants, de réhabilitation des zones touchées par le conflit et d’assistance aux victimes. Ce peacebuiling a été réalisée par le biais du Trust Fund de l’UE pour la Colombie. Malgré la signature d’un accord de paix entre les groupes armés irréguliers et le gouvernement colombien en 2016, une augmentation significative de la violence a été constatée au cours des 8 dernières années.
Cet article reviendra tout d’abord sur la naissance des FARC et sur les 3 premières tentatives de négociations. Ensuite, il sera développé l’impact de l’Union européenne dans la réussite des négociations et de l’aide financière qu’elle a apporté. Pour finir, il sera abordé la situation en Colombie 8 ans après la signature de l’accord.
La Violencia : Naissance des FRAC
Depuis leur création officielle en 1964, les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) se sont toujours opposées au gouvernement colombien. Les années 1950 et 1960 en Colombie ont été caractérisées par une violence politique intense, souvent appelée La Violencia (Bailey, 1967). Il s’agit d’un conflit sanglant entre les partisans des partis libéraux et conservateurs. Cette période agitée a été propice à la formation de groupes de guérilla tels que les FARC ou l’Armée de libération nationale (Ejército de Liberación Nacional, ELN). Les FARC naissent dans un contexte de troubles, marqué par de profondes inégalités socio-économiques, d’injustices et d’exclusions politiques en Colombie. Le groupe se réclame d’une idéologie marxiste-léniniste et lutte notamment pour une réforme agraire, pour les droits des travailleurs et pour une redistribution plus équitable des richesses. Il critique également le manque de représentation et l’exclusion des partis de gauche du processus politique.
Le FARC est considéré comme une organisation terroriste par le gouvernement colombien et des acteurs internationaux comme l’UE et l’ONU en raison de ses actions violentes, incluant enlèvements, assassinats et attentats. Les enlèvements contre rançon et le trafic de drogue sont ses principales sources de financement. Ces actions ont conduit à de graves violations des droits de l’homme, renforçant son statut de groupe terroriste pour les États-Unis, le Canada, la Nouvelle-Zélande et l’UE.
Auparavant considérés comme de simples bandits ou criminels, c’est dans les années 1980 que la nature politique des revendications de la guérilla est reconnue pour la première fois. Le gouvernement colombien admet l’existence de « raisons objectives » au développement de la lutte armée colombienne. La guérilla répond favorablement à cette politique d’ouverture. En 1985, les FARC s’associent à une fraction de l’ELN, au Parti communiste et à d’autres acteurs politiques pour former un nouveau parti politique : Unión Patriótica (UP). Mais, ce parti ne fait pas l’unanimité. Il fait rapidement l’objet d’une répression sanglante à laquelle participent des cartels de la drogue et des groupes paramilitaires tels que l’AUC (Autodéfenses unies de Colombie), mais aussi certains acteurs issus de l’armée et de la police
L’échec des trois tentatives de réconciliation
Une première tentative de réconciliation initiée sous la présidence de Belisario Betencur avait abouti à l’adoption d’un cessez-le-feu en 1984. Mais l’émergence de groupes paramilitaires d’extrême droite, soutenus par le gouvernement colombien, menèrent à l’assassinat de près de 5 000 membres de l’UP. En parallèle, les FARC ont tendu une embuscade qui coûta la vie à 26 militaires à Puerto Rico (Caqueta) en juin 1987. Ces évènements ont détérioré la communication entre les deux parties, menant à la fin du cessez-le-feu qui n’aura duré que trois ans.
D’autres tentatives de négociation ont eu lieu par la suite. Le deuxième essai a eu lieu entre 1991 et 1992. Au cours de cette période, les négociations entre la guérilla et le gouvernement de Gaviria ont été rompues à plusieurs reprises en raison d’incidents similaires : un attentat contre le président du Sénat puis l’enlèvement et l’assassinat d’un ancien membre du cabinet.
C’est en 2002 qu’a lieu la dernière tentative de négociation. Celle-ci est écourtée à la suite de l’enlèvement d’un sénateur colombien et d’Ingrid Betancourt par les FARC. Cela a eu raison de la patience du président Andres Pastrana qui à la suite de cet incident, a fait une apparition sur la télévision nationale pour faire part de sa décision de mettre fin aux pourparlers de paix. C’est la troisième fois en 20 ans qu’un processus de paix entre un gouvernement colombien et les FARC échoue dans un contexte de récriminations mutuelles.
Pourquoi le processus de paix en Colombie a-t-il échoué ?
« Why did the peace process in Colombia fail? »[1] titre Camilo A. Azcarate dans un article académique publié dans The Online Journal of Peace and Conflict Resolution en janvier 2003. Il y analyse les raisons de l’échec du processus de paix entre le gouvernement colombien et les FARC. Diagnostic déficient, procédure inadéquate, manipulation évitable ou encore influencer par des évènements extérieurs, Azcarate identifie plusieurs « défauts de conception » des trois premières tentatives de paix. La signature d’un accord de paix entre les FARC et le gouvernement colombien doit donc tenir compte de ces éléments s’il veut avoir une chance de réussir. Le facteur clé de cet échec est la déficience du diagnostic, conduisant à une procédure de rapprochement inadéquate. Malgré leurs différends politiques et idéologiques, les deux parties sont arrivées à la table des négociations avec un diagnostic similaire, bien qu’incomplet, du conflit. Cependant, leur vision du conflit est fortement influencée par la représentation qu’ils ont de leur interlocuteur. Cette méfiance réciproque ouvre la voie à une spirale de violence sans fin où les deux parties se tiennent mutuellement responsables de l’échec du processus de paix. Indépendamment des circonstances objectives, les parties à la table des négociations se considèrent en fin de compte comme des victimes et perçoivent l’autre comme l’agresseur, ce qui entrave les perspectives de collaboration. La faiblesse du processus de paix tient en partie de l’absence de parties tierces dans les négociations, or ce problème peut être résolu en faisant appel à des médiateurs internationaux.
L’intervention européenne : négociation et aide financière
En septembre 2012, dix ans après l’échec des dernières tentatives de paix, de nouvelles négociations officielles ont débuté à La Havane, à Cuba. Ces pourparlers, qui se sont déroulés sur plusieurs années, ont été marqués par une différence notable par rapport aux trois tentatives précédentes : la présence de médiateurs internationaux. Dans ce cadre, l’UE a largement contribué au processus de paix avec les FARC, bien qu’elle n’ait pas été une partie officielle des négociations. L’UE a soutenu le processus en facilitant les contacts entre les parties, et en s’appuyant sur son expertise pour donner des conseils techniques (Fried, 2017). En outre, en novembre 2015, la haute représentante de l’UE, Federica Mogherini, a nommé l’ancien Tánaiste et ministre des Affaires étrangères irlandais, Eamon Gilmore, en tant qu’envoyé spécial de l’UE pour le processus de paix en Colombie. En janvier 2016, le Parlement européen a également adopté une résolution soutenant le processus de paix. Dès le début des négociations entre les FARC et le gouvernement Santos, l’UE s’est engagée à soutenir ce processus à la fois sur le plan politique, mais aussi par le biais d’une coopération financière (Commission européenne, 2018).
L’accord de paix en Colombie définit l’Union européenne comme un soutien dans trois domaines : sur la réforme globale du développement rural, sur la réinsertion des membres des FARC et d’autres groupes armés dans la vie civile, sur la création d’une unité d’enquête spéciale au sein du bureau du procureur général. Le cas de la Colombie illustre parfaitement la manière dont l’UE travaille à l’instauration de la paix, en combinant ses quatre principaux piliers en matière de relations extérieures, à savoir : un soutien politique fort, une série de projets de coopération, une assistance humanitaire, et des efforts pour améliorer les opportunités de commerce et d’investissement.
Le Trust Fund européen pour la Colombie (EUTF) a été créé en réponse à la demande du gouvernement colombien de recevoir un soutien technique et financier de l’UE pour la mise en œuvre de l’accord de paix. Lors du sommet UE-CELAC de 2015, l’UE et ses États membres ont confirmé au plus haut niveau leur volonté de mettre en place un fonds pour soutenir la Colombie. Le Trust Fund a été officiellement lancé en décembre 2016, peu après la signature de l’accord de paix. Le fonds de l’UE est un effort européen conjoint visant à consolider la paix et à promouvoir le développement durable local en Colombie. L’EUTF a mobilisé une enveloppe financière totale de 130 millions d’euros qui combine les contributions de l’UE et de 21 États membres, du Royaume-Uni, et du Chili en tant que premier donateur d’Amérique latine (Fond pour la paix, 2024). Ce fonds permet à l’UE de répondre de manière cohérente et efficace aux besoins post-conflit du pays. Grâce à des projets, le fonds stimule l’activité économique et la productivité tout en renforçant la présence légitime de l’État. Il soutient aussi la réintégration sociale et économique des ex-combattants. L’objectif global est d’aider la Colombie à garantir une paix stable et durable, à reconstruire son tissu social et économique et à redonner espoir au peuple colombien. La priorité a été donnée aux zones rurales, qui ont été touchées de manière durable par le conflit (Commission Européenne, 2024). Une grande partie de l’aide financière de l’UE à la Colombie a servi à traiter certaines des causes profondes du conflit interne, ainsi que certaines de ses conséquences.
Le retour de la violence ou durable de la paix ?
En 2023, la Colombie était classée 23ᵉ pays le plus dangereux selon l’Institute for Economics and Peace (IEP). Plus de huit ans après l’accord de paix, le pays reste dangereux pour les défenseurs des droits de l’homme, avec une violence en hausse : 91 massacres en 2020, 96 en 2021 (Indepaz, 2024). La population déplacée n’a cessé d’augmenter, atteignant plus de huit millions de personnes (ONU, 2020).
La montée de la violence est liée au modèle économique colombien. Depuis les années 1990, la Colombie s’intègre davantage au commerce mondial, avec une économie axée sur l’agro-exportation et les ressources minières. Ce modèle a alimenté une économie de guerre, permettant aux groupes armés de financer leurs activités en contrôlant les territoires riches en ressources. L’UE a soutenu l’accord de paix financièrement et logistiquement, mais sans remettre en question ce modèle, une erreur dans une société inégalitaire où la violence est liée aux questions socio-économiques. En finançant la paix tout en étant un acteur commercial clé, l’UE a paradoxalement renforcé la lutte pour les ressources naturelles, alimentant indirectement le cycle de la violence (CNCD, 2022).
L’échec peut également être imputé au gouvernement colombien, qui a fait preuve d’un manque de volonté de changement. Le gouvernement du président Duque s’est montré réticent à mettre en œuvre l’intégralité de ses engagements en faveur de la paix : la délégation de l’UE s’est montrée tout aussi réticente à interpeller le gouvernement à ce sujet. L’accord de paix intégrait les demandes des FARC concernant la mise en œuvre d’une réforme agraire majeure. Cependant, cette réforme n’a jamais vu le jour. Ce manque d’investissement de la part du gouvernement a limité l’action du Trust Fund.
Pour autant, des avancées positives existent. Le Trust Fund a encouragé la coordination interinstitutionnelle et le dialogue politique avec des innovations locales (Ornilla 2024). De plus, l’accord a réussi à désarmer les FARC, mettant fin à ce conflit majeur, et des négociations avec l’ELN sont en cours. (International Crisis Group, 2023)
Conclusion
C’est en août 2016, après 50 ans de conflit et trois tentatives infructueuses, qu’un accord de paix a finalement été signé entre les FARC et le gouvernement colombien. Les négociations ont été couronnées de succès grâce à l’intervention de médiateurs internationaux, dont l’UE, qui ont apporté un soutien technique et financier. Même après la signature de l’accord, l’UE a continué à soutenir le processus de paix par le biais de l’aide au développement (fonds fiduciaire de l’UE). Cependant, la signature de cet accord n’a pas mis fin aux violences. Sa mise en œuvre s’est en effet enlisée en raison d’un manque de volonté du gouvernement colombien, mais aussi d’un contexte international qui n’a pas pris en compte les réalités du terrain. L’accord n’a pas été accompagné de changements dans la politique économique. On peut toutefois nuancer cet échec, car l’UE a réussi à améliorer ses compétences en matière d’aide au développement.
Mathilde ARROUART
Bibliographie
Article scientifique
- Azcarate C. (2003). Why did the Colombia Peace Process Fail ? The Online Journal of Peace and Conflict Resolution. Issue 5.1 | Summer 2003 https://www.researchgate.net/publication/255635346_Why_did_the_Colombia_Peace_Process_Fail ; https://www.trinstitute.org/ojpcr/5_1azcarate.htm
- Bailey N. (1967). La Violencia in Colombia. Journal of Inter-Americian Studies. Vol.9 No.4, page 561-575. https://www.jstor.org/stable/164860
- Ornilla C. (2024) The EU Trust Fund for Colombia: Valuable lessons for hybrid peacebuilding. Development Policy Reveiw. Volume42, Issue2, March 2024 https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1111/dpr.12753
- Rodriguez Cuadros J.(2014) Le processus de paix en Colombie. Etudes. Novembre 2014. p21 à 32. https://shs.cairn.info/article/ETU_4210_0021/pdf?lang=fr
Source gouvernemental et internationale
- Actualité de l’ONU (2020). Des violences choquantes contre des défenseurs des droits humains en Colombie suscitent des inquiétudes. Nations Unis https://news.un.org/es/story/2020/01/1467912# 
- Commission Européenne (2018). EU & Colombia: Key partners for peace https://international-partnerships.ec.europa.eu/system/files/2019-09/eu-colombia-key-partners-for-peace_en.pdf
- Sécurité publique Canada (29 janvier 2009), Entités inscrites actuellement reconnues comme terroriste. Gouvernement Canadien. https://web.archive.org/web/20090129152511/http:/www.publicsafety.gc.ca/prg/ns/le/cle-fr.asp
Thèse
- Fried (De) L. (2017). The European Union and the Colombian Conflict: The EU’s Impact in Fostering Peace (abstract). [Thèse de relations internationales et études diplomatiques de l’UE, Collège de l’Europe] https://www.coleurope.eu/sites/default/files/thesis/files/fried.pdf
Sitographie
- About The European Trust Fund for Colombia (2024). Fond Européen pour la Paix. https://www.fondoeuropeoparalapaz.eu/en/about-eutf/
- Colombie : la « paix totale » est-elle de nouveau sur la bonne voie ? (2023) International Crisis Group https://www.crisisgroup.org/fr/latin-america-caribbean/andes/colombia/colombia-total-peace-back-track
- Global Peace Index. (2023) Institut d’économie et de paix de l’Université de Sydney. https://www.economicsandpeace.org/global-peace-index/
- L’UE veut elle (vraiment) la paix en Colombie ? (2022) CNCD 11.11.11 https://www.cncd.be/L-UE-veut-elle-vraiment-la-paix-en-Colombie
- Massacres en Colombie en 2020, 2021, 2022, 2023 et 2024 (2024) ONG Indepaz. https://indepaz.org.co/informe-de-masacres-en-colombia-durante-el-2020-2021/
- Negotiations with the FARC: 1982-2002. (2004) Conciliation Ressources
https://www.c-r.org/accord/colombia/negotiations-farc-1982-2002 - NZ designates 4 new terrorist groups. (10/02/2010). Taiwan News. https://archive.wikiwix.com/cache/index2.php?url=http%3A%2F%2Fwww.etaiwannews.com%2Fetn%2Fnews_content.php%3Fid%3D1177434%26lang%3Deng_news#federation=archive.wikiwix.com&tab=url
- The EU Trust Fund for Colombia (2024). Commission Européenne. https://international-partnerships.ec.europa.eu/funding-and-technical-assistance/funding-instruments/trust-funds_en#the-eu-trust-fund-for-colombia
Note de bas de page
[1] : « Pourquoi le processus de paix en Colombie a-t-il échoué ? »

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