Article publié dans le numéro 30 du Coup d’Œil de l’AMRI (Mai-Juin 2025) et rédigé par Louise Lemaire, une étudiante de première année du Master de Relations Internationales, Parcours Géopolitique.
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Le 21 avril 2025, le Pape François rend son dernier soupir en la résidence Sainte Marthe. Élu contre toute attente le 13 mars 2013, Jorge Mario Bergoglio, argentin de naissance, aura occupé le trône de St Pierre pendant 12 ans. Comme sur le plan religieux, son mandat de chef d’État aura été tumultueux, naviguant entre réussites et échecs diplomatiques. Il est intéressant d’observer les débuts diplomatiques de son successeur, l’américain Robert Francis Prevost, élu pape sous le nom de Léon XIV ce 08 mai, également à la surprise générale. 

Depuis la signature des accords du Latran en 1929, le Vatican est reconnu comme étant un État neutre. Néanmoins, l’Église catholique romaine qui regroupe aujourd’hui 1,4 milliard de fidèles, par l’intermédiaire de son souverain pontife, tente de jouer un rôle prépondérant au sein des relations internationales. Le balcon de la basilique Saint Pierre, plus grande basilique au monde, s’est mué au fil des pontificats en un haut-lieu diplomatique, car c’est depuis cet endroit que le pape délivre ses messages lors d’homélies et de prises de paroles durant les messes et les audiences générales.

L’État du Vatican, qui ne s’étale que sur 44 hectares et compte moins de 1 000 citoyens, possède peu de moyens militaires, donc ne peut faire jouer un quelconque hard power. Cependant, à travers des messages rédigés à partir du dogme catholique et des écritures de la Bible, le Vatican peut avoir une influence importante dans l’équilibre des relations entre tous les États. Le Vatican, membre observateur de l’Organisation des Nations unies (ONU), entretient officiellement à ce jour des relations diplomatiques avec 184 États. Parmi ces derniers ne figurent ni la Chine ni l’Arabie Saoudite, des États qui gagnent en puissance et en influence, et pèsent aujourd’hui de plus en plus dans les négociations internationales. Alors que le pape Benoît XVI s’est davantage concentré sur les aspects de la doctrine religieuse, son successeur François a remis les questions diplomatiques au cœur du pontificat. En 2013, le Vatican comptait 120 nonces, soit des ambassadeurs religieux et apostoliques en charge d’une mission diplomatique mais aussi d’évangélisation, répartis à travers le monde.     

Lors de sa première apparition au balcon de la basilique Saint-Pierre, le pape François, fraîchement élu, se définit comme étant un « pape du bout du monde ». En effet, Argentin de naissance, il est le premier souverain pontife issu d’un pays de l’hémisphère sud. Il s’est ainsi positionné comme le pape voyageur, chacun de ses voyages pontificaux pouvant s’apparenter à un épisode de Rendez-vous en terre inconnue. Parmi les 60 États qu’il a sillonné en 12 ans, le Pape s’est rendu au bout du monde : l’Irak en 2021, la Mongolie en 2023, ou encore le Timor oriental en 2024. L’objectif de ces déplacements est avant tout religieux. 

C’est en effet à travers ces voyages que le Pape rencontrait les communautés catholiques, y compris celles qui sont minoritaires et/ou occupent des espaces isolés. Lors de son séjour en Irak, berceau de la Bible, François a renforcé le dialogue interreligieux avec le monde oriental, chose inédite pour un Pape. Mais nul doute que le choix de l’Irak est éminemment politique au vu des tensions qui traversent la région du Moyen-Orient.

Selon le chercheur en relations internationales François Mabille, auteur de l’ouvrage Le Vatican, la papauté face à un monde en crise paru aux éditions Eyrolle en 2015, « le Pape François a renouvelé la pratique diplomatique du Vatican ». Cette originalité s’est révélée très tôt. En effet, pour son premier voyage officiel en 2013, le Pape s’est rendu à Lampedusa, porte d’entrée vers l’Europe pour de nombreux migrants après la traversée de la Méditerranée. C’est à ce moment qu’il compare la Méditérranée à un cimetière. Fils d’immigrés italien, François défendra la cause des migrants et de la dignité humaine tout au long de son pontificat auprès des chefs d’État, plus ou moins en accord avec cet esprit d’ouverture.

Le nouveau pape Léon XIV, étasunien, et le vice-président étasunien républicain J.D. Vance
(Crédit : Simone Risoluti pour Le Parisien, le 19/05/2025.)

Il est essentiel d’évoquer sa relation tumultueuse avec le Président étasunien Donald Trump, élu pour un premier mandat en 2016 puis pour un deuxième en novembre 2024. Le souverain pontife a été en conflit ouvert avec lui, notamment en condamnant la construction du mur à la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Alors que François promeut le fait que les chrétiens soient des bâtisseurs de ponts, notamment dans son première encyclique Fratelli Tutti, il se heurte au mur du Président étasunien. Il fut également en opposition avec James David Vance, vice-président des États-Unis depuis janvier 2025, catholique conservateur et anti-migrants. Ces désaccords dépassent le cadre de la question migratoire puisque les deux chefs d’État s’opposent également au sujet de l’écologie. En effet, en sa qualité de chef d’État, mais aussi d’auteur de l’encyclique Laudato Si paru en 2015, le Pape est régulièrement invité à des événements en faveur de la sauvegarde de l’environnement, y compris les Conférence des parties pour le climat.

Mais l’originalité de la diplomatie selon François réside dans le fait qu’il se considère comme un artisan de paix, avant d’être un professionnel de la diplomatie. En effet, selon lui, toute guerre est une défaite. Il estime qu’il est indispensable d’écouter tous les points de vue pour parvenir à un compromis pacifique. Dès lors il met un point d’honneur à développer le dialogue interreligieux, alors que les conflits mêlant croyance et intérêts politiques se multiplient. . Durant le pontificat du pape François, le Vatican a signé un traité en faveur de l’interdiction des armes nucléaires. Cette diplomatie pacifique s’observe aussi bien dans les discours que dans les actes. Par exemple, dès 2014, il fut l’un des acteurs prépondérants du rapprochement entre les États-Unis et Cuba, pays mis de côté jusqu’alors par ses prédécesseurs, en raison de son régime communiste. Il a également incité de nombreux évêques africains à choisir une alternative pacifique afin de lutter contre à la corruption, la dictature et l’esclavage moderne exercés par certains hommes de pouvoir.

Plus récemment, les services diplomatiques du Vatican ont travaillé sur le retour de la démocratie au Venezuela et au Nicaragua. Un chantier très mal reçu par Nicolas Maduro et Daniel Ortega, présidents respectifs de ces deux États. Managua en est même venu à forcer les religieux à l’exil, tout en expulsant le nonce apostolique en mission au Nicaragua. Cependant, le pape a aussi commis des erreurs dans sa volonté de rétablir la paix. Au moment du début du conflit russo-ukrainien, le pape est resté très discret. Ce dernier a effectivement tardé à prendre ses distances avec l’Église orthodoxe de Russie dirigée par le patriarche Kirill, soutien et ami de Vladimir Poutine. À cause du déclenchement de ce conflit, le rapprochement précieux du Saint-Siège avec l’Église de Kirill a été mis en péril et les projets de collaboration longuement négociés abandonnés. En 2024, le Pape exhorte l’Ukraine de négocier et d’avoir le « courage d’hisser le drapeau blanc », un positionnement encore une fois critiqué. Cette demande provoque un tollé diplomatique, car elle sous-entend que la Russie est plus forte et/ou que les Ukrainiens font peu d’efforts provoquant une déséquilibre diplomatique en faveur du Kremlin. Les chancelleries du Vatican réagissent rapidement en précisant que, selon le Pape, la négociation pacifique était avant tout un signe de courage et non de faiblesse. 

Jusqu’à sa mort, François n’aura cessé de plaider pour la paix entre la Palestine et Israël. Un collaborateur a en effet lu un appel au cessez-le-feu à Gaza lors de la dernière apparition du pape, la veille de sa mort. Tandis que les relations se sont tendues entre Israël et le Vatican suite aux événements du 07 octobre 2023, il a été dévoilé au moment de la mort de François que le Pape appelait tous les jours la communauté chrétienne de Gaza, dont le nombre de membres diminuait constamment. Officiellement, le Vatican plaide pour une solution à deux États et réclame un statut international pour protéger les lieux saints implantés à Jérusalem, ce qui n’est pas du tout au goût de l’État d’Israël. En définitive, il est juste de dire que, malgré quelques échecs, le Pape François a su rendre l’Église « une, sainte, catholique et apostolique » (cf. Symbole de Nicée-Constantinople) plus accessible à travers le monde auprès des chefs religieux et des chefs d’État.

Le Pape François en Mongolie. (source : Vaticanews, le 01/09/2023)

Le 08 mai, les cardinaux du monde entier donnent un nouveau pape aux catholiques et au monde : l’américain Robert Francis Prevost, 69 ans, qui prend le nom de Léon XIV. Comme son prédécesseur, le nouveau Pape est né, a grandi et a été ordonné sur le continent américain, mais il demeure fils d’immigrés européens, plus précisément franco-italien. Ce jésuite originaire de Chicago a été longuement envoyé en mission dans les régions populaires du Pérou. Il a d’ailleurs obtenu la nationalité péruvienne en 2012, après 20 ans de résidence au sein du pays. Lors de sa première allocution en tant que souverain pontife, il s’est montré bien plus attaché à l’église sud-américaine, et plus précisément à son « cher diocèse de Chiclayo » au Pérou qu’à celle de Chicago. Le cardinal Prevost était connu avant son élection pour être l’un des conseillers du pape François, mais aussi pour son opposition à James David Vance quelques mois avant son élection papale. En février 2025, le vice-président étasunien défend la thèse qui avance que Saint Augustin aurait instauré un ordo amoris, c’est-à-dire un ordre d’amour : les chrétiens aiment avant tout leur famille, puis leurs amis, leurs voisins et enfin leurs concitoyens. Dans ce schéma, l’étranger est considéré en dernier. Heurté par ces propos, le cardinal PREVOST réplique en insistant sur le fait qu’aucune hiérarchie n’existe dans l’amour universel du Christ. Le choix d’un étasunien, le premier à occuper le trône de Saint Pierre, a surpris les diplomates.

Cependant, la nationalité du nouveau souverain n’est pas anodine. En effet, Léon XIV va peut-être avoir plus de facilités à communiquer avec Donald Trump que son prédécesseur, tout en continuant de défendre la ligne pro-migrant du Pape François. De plus, en raison de son expérience péruvienne, Léon XIV met un point d’honneur à défendre les droits de la communauté hispanique aux États-Unis, communauté minoritaire et discriminée par le Président et son gouvernement conservateur. Il serait d’ailleurs symbolique que le nouveau pape se rende auprès de cette communauté dans le cadre d’un voyage officiel. Il semble que Léon XIV veut éviter des relations tendues avec le Président Donald Trump qui dirige le pays dont il est originaire. Pour rappel, les relations entre le Pape François et le Président argentin Javier Milei ont longtemps été houleuses, ce dernier ayant traité le Pape de « gauchiasse ». De son côté, le Président Donald Trump se réjouit de l’élection du premier pape étasunien de l’histoire : « Quelle excitation et quel grand honneur pour notre pays » a-t-il posté sur les réseaux sociaux. Cette réaction tranche avec les autres politiques conservateurs, à l’image de la figure d’extrême droite et amie du Président Laura Lommer, qui jugent que, comme François, le nouveau Pape est woke et marxiste. Toutefois, le choix d’un Pape venus des États-Unis, pays considéré comme le gendarme du monde, est pragmatique au vu des mouvements géopolitiques actuels. Léon XIV va être un réel interlocuteur entre le Vatican et la première puissance mondiale, dans un monde secoué par de nombreuses guerres inter et intra-étatiques.

Le Pape Léon XIV se situe dans la lignée diplomatique du Pape François. Depuis les échanges de missiles entre Israël et Iran, celui-ci lance de nombreux appels à la paix au Moyen-Orient et exhorte les deux États sans distinction à faire preuve de responsabilité et de raison et à repousser la tentation des armes. Le Pape François a laissé à son successeur des défis diplomatiques d’envergure. L’un de ses défis se concentre autour du continent asiatique, considéré comme le continent de l’avenir de l’Église catholique, car le nombre de pratiquants progresse à une vitesse impressionnante. En 2018, le Vatican a signé avec Pékin un accord sur la nomination des évêques dans l’objectif d’implanter et de maintenir une présence de l’Église catholique en Chine, pays avec lequel le Vatican n’entretient pas de relations diplomatiques officielles. Le 05 juin dernier, Léon XIV a nommé un évêque pour Fuzhou, ville de 9 millions où se concentrent majoritairement des catholiques, une pratique communepour un souverain pontife, mais symbolique, car démontrant la volonté de Léon XIV de se rapprocher des autorités chinoises. D’autres problématiques se dressent face au nouveau Pape, notamment celui de maintenir une attache aux périphéries, ce que Léon XIV va certainement faire au vu de son parcours de vie. Cependant, il est aussi important pour le jeune Pape de ne pas délaisser l’Europe, définit par François comme « une grand-mère qui se replie sur elle-même ». En effet, les Européens se sont sentis délaissés sous le pontificat de François qui n’a effectué aucune visite officielle en Espagne et en Allemagne. De même, François a insisté lors de son déplacement à Marseille sur le fait qu’il venait en Méditerranée près des migrants et non en France, ce qui a froissé Emmanuel Macron.  

 Élu depuis un mois et demi, le Pape Léon XIV a de nombreux défis devant lui. Il semble s’inscrire dans la continuité de son prédécesseur sur les questions diplomatiques, même si ce n’est pas le cas sur certaines questions liées au dogme et à la morale. Néanmoins, tout cela n’est que supposition, car le pontificat de Léon XIV, âgé de 69 ans, est voué à s’étaler sur plusieurs années, voire décennies. 

Par Louise Lemaire

Pour aller plus loin sur le sujet, lissez nos autres article sur la diplomatie du Vatican :

Sources 

  • Belouezzane S. et Thibault H. (2025). « Face à la Chine, Léon XIV s’inscrit dans les pas du Pape François en nommant un évêque à Fuzhou », Le Monde.
  • Boutros M. (2025). « Quel rôle pour un Pape américain ? », Le Devoir.
  • Cosse M. et Vatel M. (2025). « Diplomatie : ce qui attend le Pape Léon XIV », RCF.
  • De La Vaissière J.-L. (2025). « Géopolitique du pape François : de l’Ukraine aux périphéries, 10 points sur son bilan international », Le Grand Continent
  • Laurent C. (2025). « Hyperactif, un bilan contrasté… Comment le Pape François a « renouvelé la pratique diplomatique du Vatican » », Franceinfo
  • Makarian C. (2025). « Ukraine, Chine, Etats-Unis… Les défis diplomatiques de Léon XIV », Le Télégramme. Marcou N. et Mousset B. (2025). « Léon XIV : quelles seront ses relations avec Donald Trump ? », Franceinfo.

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