Article publié dans le numéro 30 du Coup d’Œil de l’AMRI et rédigé par Lisa Hecq, une étudiante de première année du Master de Relations Internationales, Parcours Géopolitique.
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Le 9 mai 2025, à Nancy, la France et la Pologne ont signé un traité de coopération et d’amitié présenté par Varsovie comme un accord historique renforçant la sécurité de la Pologne et les garanties bilatérales. Qualifié de « moment fondateur » par certains médias polonais, ce traité a été interprété comme une avancée majeure dans le partenariat stratégique entre les deux pays. Pourtant, la lecture française du texte est plus nuancée. Ce traité s’inscrit dans une démarche plus large de la diplomatie française, visant à bâtir des coalitions souples entre partenaires européens partageant une même vision stratégique. Dès lors, comment comprendre les ambitions réelles du Traité de Nancy ? Reflète-t-il un tournant dans la politique étrangère française ou s’agit-il plutôt d’un outil dans la redéfinition de l’architecture sécuritaire européenne ?

Un traité bilatéral dans une logique multilatérale
Contrairement à certaines lectures relayées à Varsovie, le Traité de Nancy ne confère pas de garanties de sécurité exclusives à la Pologne. Il ne modifie ni la doctrine de dissuasion nucléaire française qui est fondée sur une autonomie stratégique strictement nationale, ni les engagements de la France au sein de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) ou de la politique de sécurité et de défense commune (PSDC) de l’Union européenne. Il ne s’agit donc pas d’un « mini-OTAN » franco-polonais, mais d’un cadre politique pour coordonner les positions et renforcer la coopération dans des domaines clés, de manière bilatérale articulée au cadre multilatéral existant.
Ce traité s’inscrit dans une stratégie plus large de la diplomatie française, qui consiste à nouer des partenariats bilatéraux structurants avec les États membres jugés clés pour les équilibres européens. Après le traité du Quirinal signé avec l’Italie en 2021, puis celui de Barcelone avec l’Espagne en 2023, le traité de Nancy illustre la volonté de Paris de bâtir des relations stratégiques de long terme avec certains partenaires. La France mise sur des convergences politiques concrètes dans un espace européen trop souvent paralysé par les divisions, les logiques de veto ou les temporisations procédurales. Dans ce contexte, la France cherche à constituer une « coalition des volontaires » autour de priorités partagées : défense, innovation, énergie, industrie de pointe, lutte contre les ingérences ou encore gestion des migrations. Ces traités ne concurrencent pas l’UE, mais viennent combler les lacunes de son fonctionnement en s’appuyant sur des formats souples, complémentaires, capables de produire des résultats concrets plus rapidement. Ils témoignent d’une forme de diplomatie européenne différenciée : à défaut d’une intégration à 27, il s’agit de coopérer à géométrie variable, en fonction des affinités politiques, stratégiques ou industrielles.
Avec la Pologne, ce choix est hautement symbolique. Il marque un tournant dans la relation franco-polonaise, longtemps crispée sur les questions de souveraineté, d’Europe de la défense et d’État de droit. Le traité de Nancy signale que Varsovie, aujourd’hui dirigée par un gouvernement pro-européen, peut devenir un partenaire central dans le pilotage politique et stratégique de l’Union. Il traduit aussi une volonté de mieux arrimer l’Europe centrale à l’axe franco-allemand, dans un moment où Berlin et Paris ne suffisent plus à donner l’impulsion.

Une réponse partagée aux défis de l’heure : sécurité, énergie, migrations
Le traité franco-polonais couvre un large éventail de domaines stratégiques, illustrant la volonté des deux pays de renforcer leur coopération face à un contexte international marqué par une instabilité croissante et des défis multiples. Cette ambition commune traduit la nécessité d’une coordination étroite entre Paris et Varsovie afin de mieux défendre leurs intérêts respectifs et de peser davantage sur la scène européenne et mondiale.
Sur le plan sécuritaire, l’accord vise à harmoniser les efforts militaires des deux pays dans le cadre plus large de l’OTAN. Cela se manifeste notamment par le soutien aux missions de l’OTAN en Europe de l’Est (missions EVA) et par le renforcement significatif de la présence militaire alliée dans cette région, devenue un point névralgique face aux tensions avec la Russie. Toutefois, cette coopération se veut également le socle d’une autonomie stratégique européenne accrue, c’est-à-dire la capacité de l’Europe à agir de manière indépendante dans certains domaines de la défense.

Source : Site du ministère de l’Armée
Sur le volet énergétique, la France encourage vivement la Pologne à engager une transition vers le nucléaire civil, dans le but de réduire sa dépendance historique au charbon, mais aussi aux hydrocarbures russes. Cette recommandation française contraste avec l’approche allemande, qui a décidé de réduire drastiquement sa part du nucléaire, misant davantage sur les énergies renouvelables. La position française reflète ainsi une vision différente des enjeux énergétiques et climatiques en Europe : elle valorise le nucléaire comme une source d’énergie fiable, décarbonée, et stratégique pour l’indépendance énergétique. Pour la Pologne, un pays lourdement dépendant du charbon et soumis à la pression énergétique russe, cette perspective représente une opportunité de diversification et de modernisation de son mix énergétique.
En matière migratoire, la coopération franco-polonaise s’inscrit dans un contexte européen très sensible, marqué par des flux migratoires importants et par des défis sécuritaires liés à la criminalité transfrontalière. Les deux pays s’accordent sur la nécessité de renforcer l’agence européenne Frontex, en proposant notamment un financement plus adapté à l’ampleur des flux migratoires et à la complexité des missions de surveillance des frontières extérieures de l’Union européenne. Ce renforcement vise à garantir une meilleure gestion des frontières, tout en assurant la sécurité des territoires. Pour la Pologne, qui se trouve en première ligne face aux routes migratoires de l’Est (notamment via la Biélorussie), cette dimension est cruciale. Elle implique un soutien logistique et politique fort de l’UE, permettant de mieux contrôler les entrées, de lutter contre les réseaux criminels, et d’éviter des situations de crise humanitaire ou sécuritaire aux frontières.
Un outil pour repositionner la France à l’Est
Le Traité de Nancy illustre aussi la volonté française de se repositionner stratégiquement en Europe centrale et orientale. La politique de Paris a longtemps été centrée sur le flanc Sud (Sahel, Libye, Moyen-Orient). Or, depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022 et l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN, l’attention se déplace vers le flanc Nord-Est. Dans cette dynamique, la Pologne apparaît comme un partenaire incontournable. Le traité s’inscrit également dans une tentative de revitaliser des formats régionaux en crise, comme le Triangle de Weimar, mis à mal ces dernières années par les tensions au sein du groupe de Visegrád et du Bucharest Nine. Créé en 1991, le Triangle de Weimar est une initiative de coopération trilatérale entre la France, l’Allemagne et la Pologne visant à instaurer un dialogue politique et une collaboration renforcée entre ces trois pays.
Une vision française de l’Europe stratégique
Enfin, le traité illustre la vision française d’une Europe capable de parler d’une seule voix sur la scène internationale. La guerre en Ukraine a démontré les limites de l’Europe et aussi sa dépendance aux États-Unis. Emmanuel Macron plaide depuis plusieurs années pour une Europe plus autonome, plus souveraine, plus proactive sans pour autant se couper de l’OTAN. Dans ce cadre, le Traité de Nancy est un jalon, non une fin en soi. Il prépare le terrain pour une refonte de l’architecture de sécurité européenne, dans laquelle la France entend jouer un rôle moteur. Ce processus devra toutefois s’inscrire dans une logique inclusive, impliquant non seulement les 27 États membres de l’UE, mais aussi des partenaires extérieurs comme le Royaume-Uni, le Canada, la Turquie, ou encore le Maroc et certains États du Golfe.
Ce traité illustre une volonté assumée de Paris et Varsovie de construire un partenariat stratégique structurant dans un contexte international tendu. Qu’il s’agisse de la coordination militaire dans le cadre de l’OTAN, du soutien au nucléaire civil, ou encore du renforcement des moyens de Frontex, les deux capitales affirment leur intention d’agir ensemble sur des dossiers majeurs pour l’avenir de l’Union européenne. Le vote de confiance obtenu par le premier ministre polonais Donald Tusk le 11 juin 2025, à la suite de la défaite de son camp à l’élection présidentielle polonaise, vient consolider cette dynamique. Présenté comme un « nouveau départ », ce soutien parlementaire redonne au gouvernement polonais une marge de manœuvre politique, essentielle pour traduire en actes les ambitions du traité. Dans cette nouvelle phase, la stabilité politique à Varsovie pourrait bien devenir l’un des leviers de la relance du projet européen, au-delà des clivages traditionnels.
Quel avenir après l’élection présidentielle polonaise ?
La dynamique initiée par le Traité de Nancy dépend largement des évolutions politiques internes à la Pologne. Le vote de confiance obtenu par Donald Tusk le 11 juin 2025, malgré la défaite de sa coalition à l’élection présidentielle, a confirmé sa légitimité parlementaire. Ce soutien politique permet au gouvernement de maintenir, du moins à court terme, une certaine stabilité institutionnelle nécessaire pour concrétiser les engagements pris avec la France. Cependant, l’élection à la présidence de Karol Nawrocki, candidat conservateur soutenu par les cercles proches de l’ancien parti Droit et Justice (PiS), pourrait introduire de nouvelles frictions dans l’exécution du traité. Si la Constitution polonaise attribue des compétences limitées au président en matière de politique étrangère, celui-ci joue néanmoins un rôle non négligeable dans les affaires européennes et stratégiques. Il dispose notamment d’un droit de veto législatif qu’il peut exercer pour ralentir ou bloquer certaines réformes, y compris dans les domaines sensibles comme l’énergie ou la défense, qui sont au cœur du traité franco-polonais.

Le traité de Nancy illustre une nouvelle méthode diplomatique : à défaut d’avancer à 27, la France et ses partenaires misent sur des formats flexibles, pour répondre plus vite et plus efficacement aux défis du moment. À Varsovie comme à Paris, ce partenariat pourrait devenir l’un des piliers de la relance européenne, à condition qu’il s’inscrive dans la durée.
Sitographie / Webographie
- Courrier international. (2025, mai 9). Vu de Pologne : le traité de Nancy, aboutissement d’un lent réchauffement entre Varsovie et Paris.
https://www.courrierinternational.com/article/vu-de-pologne-le-traite-de-nancy-aboutissement-d-un-lent-rechauffement-entre-varsovie-et-paris_230546 - France24. (2025, juin 11). Le gouvernement polonais pro-européen se soumet à un vote de confiance après un revers à la présidentielle.
https://www.france24.com/fr/info-en-continu/20250611-le-gouvernement-polonais-pro-europ%C3%A9en-se-soumet-%C3%A0-un-vote-de-confiance-apr%C3%A8s-un-revers-%C3%A0-la-pr%C3%A9sidentielle - GrandEst. (2025, mai). Traité franco-polonais à Nancy.
https://www.grandest.eu/actualites/traite-franco-polonais-nancy/ - IRIS. (2025, mai). Traité de Nancy : vers un renforcement stratégique et sécuritaire des relations franco-polonaises.
https://www.iris-france.org/traite-de-nancy-vers-un-renforcement-strategique-et-securitaire-des-relations-franco-polonaises/ - Le Grand Continent. (2025, mai 12). Le compromis de Nancy : analyse de texte en 10 points sur le nouveau traité entre la France et la Pologne.
https://legrandcontinent.eu/fr/2025/05/12/le-compromis-de-nancy-analyse-de-texte-en-10-points-sur-le-nouveau-traite-entre-la-france-et-la-pologne/ - Le Monde. (2025, avril 23). En Pologne, le traité de coopération que s’apprêtent à signer Paris et Varsovie crée le débat.
https://www.lemonde.fr/international/article/2025/04/23/en-pologne-le-traite-de-cooperation-que-s-appretent-a-signer-paris-et-varsovie-cree-le-debat_6599236_3210.html - Le Monde. (2025, mai 9). Emmanuel Macron et Donald Tusk signent un traité à Nancy pour renforcer les liens entre la France et la Pologne.
https://www.lemonde.fr/international/article/2025/05/09/emmanuel-macron-et-donald-tusk-signent-un-traite-a-nancy-pour-renforcer-les-liens-entre-la-france-et-la-pologne_6604366_3211.html - Les Echos. (2025, mai 9). La France et la Pologne affichent leur nouvelle affinité face à la menace russe en signant le traité de Nancy.
https://www.lesechos.fr/monde/europe/la-france-et-la-pologne-affichent-leur-nouvelle-affinite-face-a-la-menace-russe-en-signant-le-traite-de-nancy-2164389 - Libération. (2025, mai 9). Traité de Nancy : face à Moscou et à l’imprévisibilité américaine, Paris et Varsovie resserrent les rangs.
https://www.liberation.fr/international/europe/traite-de-nancy-face-a-moscou-et-a-limprevisibilite-americaine-paris-et-varsovie-resserrent-les-rangs-20250509_DVTNSD5UU5GPFHBD4CF5VREVS4/ - Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. (2025, mai 9). Le Traité de Nancy : pour une coopération et une amitié renforcées entre la France et la Pologne.
https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/pologne/evenements/article/le-traite-de-nancy-pour-une-cooperation-et-une-amitie-renforcees-entre-la - RFI. (2025, mars 5). France : Emmanuel Macron affirme que la menace russe est là et nous touche sans connaître de frontières.
https://www.rfi.fr/fr/france/20250305-france-emmanuel-macron-affirme-que-la-menace-russe-est-l%C3%A0-et-nous-touche-sans-conna%C3%AEtre-de-fronti%C3%A8res - RFI. (2025, mars 6). Dissuasion nucléaire : les propos d’Emmanuel Macron braquent les autorités russes.
https://www.rfi.fr/fr/europe/20250306-dissuasion-nucl%C3%A9aire-les-propos-d-emmanuel-macron-braquent-les-autorit%C3%A9s-russes

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