Article publié dans le numéro 31 du Coup d’Œil de l’AMRI et rédigé par Ophélie Calichiama, une étudiante de première année du Master de Relations Internationales.
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Le 8 décembre 2024, une nouvelle stupéfiante est tombée : la chute du régime de Bachar al-Assad, ainsi que sa fuite en Russie avec sa famille. Cette défaite s’explique en partie par l’assaut mené depuis Idlib, au nord de la Syrie, par le groupe djihadiste Hayat Tahrir al-Cham (HTC). À la suite de ces événements, Ahmed al-Charaa, l’un de ses membres, a d’abord été nommé président par intérim avant d’être confirmé à la tête de la République arabe syrienne. Aujourd’hui, une question domine : que révèle cette nouvelle présidence ?

Le nouveau drapeau de la Syrie
Source : Wikipédia

Relations extérieures

Cette nouvelle présidence marque la fin du croissant chiite. Sous le régime des Assad, Damas entretenait des liens étroits avec Téhéran, notamment en raison de leur appartenance religieuse commune. La situation est désormais différente. En effet, Ahmed Al-Charaa, musulman sunnite, a déjà conclu des accords avec la Turquie. Le croissant chiite se retrouve ainsi fragilisé, voire brisé, puisque le Hezbollah sera à présent bien en peine pour se fournir en armes et en vivres.

Qu’en est-il donc des relations entre la Syrie et la Turquie ? À défaut d’être dans le croissant chiite, la Syrie se retrouve peut-être à présent dans l’orbite de la Turquie. En effet, Ankara a mis en place, le 1er mai 2025, des dispositifs permettant le retour de réfugiés syriens à la frontière. Cette ouverture de certains points de passage a permis la reprise légale du commerce transfrontalier entre les deux pays, ainsi que d’envisager un projet ferroviaire : la construction d’un train transfrontalier entre Alep et Cobnbey.

Quid de la Russie ? La Russie a toujours été un allié majeur de Bachar al-Assad : c’est sans doute pour cette raison qu’il a choisi ce pays pour s’y réfugier. De plus, la Russie possède deux bases militaires en Syrie, l’une navale à Tartous et l’autre aérienne à Lattaquié, toutes deux situées sur la côte méditerranéenne. Ces bases se révèlent être des points stratégiques clés pour une puissance russe qui dispose de peu d’accès à la mer. Ahmed al-Charaa n’a pas renvoyé les Russes chez eux et les bases ne sont pas fermées, mais cela est encore en discussion avec le nouveau leader syrien.

Qu’en est-il des relations diplomatiques avec la France ? Le 7 mai 2025, Emmanuel Macron a été le premier chef d’État européen à recevoir Ahmed al-Charaa, le reconnaissant ainsi officiellement comme le chef d’État de la Syrie. Ce geste a pu choquer, voire surprendre, une partie de l’opinion publique française en raison du pas que le Président a fait vers Ahmed al-Charaa. Néanmoins, Emmanuel Macron a clairement affirmé sa position : pour lui, Ahmed al-Charaa est désormais le président légitime de la Syrie.

Relations internes 

Bien qu’il soit devenu le Président de la Syrie, Ahmed al-Charaa ne contrôle pas encore tout le territoire syrien. Il contrôle surtout les villes principales, à savoir Damas, Homs, Lattaquié et bien sûr Idlib. En revanche, la situation des minorités religieuses du pays demeure précaire.

Les Alaouites, qui, rappelons-le, appartiennent à une branche de l’islam chiite, et qui étaient autrefois appelés les nosaïrites, eux, connaissent un revirement de situation des plus sombres. Bachar al-Assad appartenait à cette minorité religieuse syrienne. Au lendemain de sa chute, de nombreux alaouites, proches ou non du régime, se sont fait expulser de Damas et ont été contraints de se replier dans les montagnes côtières d’où ils sont originaires. Mais cet exil ne les a pas protégés. Le 4 mars 2025, la HTC a lancé une attaque à Daartour, dans la banlieue de Lattaquié, suivie d’une nouvelle offensive le 6 mai, faisant près de 2 000 victimes civiles. 

En ce qui concerne les Druzes, qui sont des minorités religieuses, chiites sans l’être vraiment, rappelons-le, la situation est toute aussi préoccupante. En Syrie, on fait la distinction entre les Druzes de Damas et ceux du Djebel Druze, au sud du pays. Ces deux communautés entretiennent des liens étroits. Craignant un massacre, les Druzes de Damas ont rejoint les Druzes du Djebel Druze. Fin avril, ces derniers ont reçu des menaces en provenance de Soueïda. Cependant, Israël est intervenu : son armée a pris position pour protéger la région, plaçant ainsi le Djebel Druze sous sa surveillance, un territoire qui échappe donc, pour l’heure, au contrôle du président syrien.

Qu’en est-il des Kurdes ? Ils parviennent à maintenir leur autonomie, notamment grâce à leur armée, la FDS (Forces démocratiques syriennes), qui contrôle le nord-est du pays. Le 10 mars 2025, Mazloum Abdi, chef de la FDS, a signé un accord avec Ahmed al-Charaa. Toutefois, après la menace d’attaque contre les Druzes, cet accord est devenu caduc aux yeux de Mazloum Abdi. 

Pour leur part, les chrétiens connaissent une situation différente. Ahmed al-Charaa évite de s’en prendre à eux afin de ne pas s’exposer à des complications. En réalité, cette minorité religieuse ne semble guère le préoccuper, d’autant plus que de nombreux chrétiens préfèrent désormais fuir le pays.

Agriculture et Industrie

On ne peut pas dire que l’agriculture syrienne se porte au mieux. Certes, l’Euphrate est le cours d’eau qui permet l’irrigation du pays. Mais en réalité, cette irrigation a provoqué des remontées de sel qui provoquent désormais des cycles de sécheresse. Par conséquent, l’agriculture s’effondre progressivement. La population  survit grâce à des petits jardins domestiques, mais leur entretien reste difficile. 

Quant à l’industrie, elle s’est effondrée. L’ouverture de la frontière avec la Turquie a entraîné un afflux massif de produits turcs, rendant les productions locales obsolètes… L’essence, pour sa part, est importée du Liban et vendue en jerrycans. Plusieurs pays, comme la France ou les Émirats arabes unis, ont promis d’investir en Syrie (projets d’extensions de l’aéroport, construction d’un métro à Damas, ect..) Mais tout cela reste des promesses écrites, pour le moment aucun projet ne se concrétise.

En résumé, Ahmed al-Charaa affiche une volonté claire : établir un État arabe sunnite, quitte à marginaliser les minorités. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une épuration ethnique, mais en rendant leur quotidien invivable, il semble chercher à pousser ces minorités à quitter la Syrie.

Par Ophélie Calichiama

Sources 

  • Balanche, F. (2025, juillet-septembre). Bilan géostratégique 2025 : sous les ruines, la paix?. Moyen-Orient, n°67, pp.54-56
  • Balanche, F. (2025, 02 septembre). Les défis de la Syrie post-Assad [Conférence]. Université Lyon 2. 
  • Fournier, G. (2025, juin-juillet). La frontière turco-syrienne post-Assad. Les grands dossiers de diplomatie, n°86, pp.42-43.

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