Article publié dans le numéro 31 du Coup d’Œil de l’AMRI et rédigé par Lény Royer-Perrussel, un étudiant de première année du Master de Relations Internationales.
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Le 6 juin 2025, avenue Lénine à Och, deuxième ville du Kirghizistan, la statue de 23 mètres de haut du créateur de l’Union soviétique est déboulonnée en toute discrétion dans la nuit. Cet acte va étonner jusqu’à la Douma d’État en Russie. Ainsi, le vice-président du comité de défense de la Douma, Alexeï Jouralev, a réagi en qualifiant le déboulonnage de « surprenant » pour un pays « qui se dit [son] allié ». C’est vrai que l’acte par sa réalisation et sa nature est assez inédit au Kirghizistan, un pays qui reste, malgré son indépendance, attaché aux symboles soviétiques et au lien avec le grand frère russe. Dans cet État d’Asie centrale, l’héritage de l’Union soviétique est encore largement présent dans les paysages, pratiques politiques, liens diplomatiques et la présence directe de bases militaires russes sur le territoire national.

L’État kirghize est ainsi et encore aujourd’hui tiraillé entre l’héritage soviétique tenace et le souhait de développer l’indépendance nationale, comme l’illustre le déboulonnage de la statue de Lénine. Comme dans tous les pays de l’ex-Union soviétique, ce processus de séparation de l’héritage communiste est encore en pleine réalisation. L’ombre soviétique reste ainsi présente et dicte encore de nombreux schémas étatiques dans cet espace post-soviétique centrasiatique. L’occasion est alors de revenir ici brièvement sur les processus, les actions et les personnes qui ont fait et qui font l’État post-soviétique d’Asie centrale. De la naissance même de l’URSS avec ses fondements administratifs jusqu’à aujourd’hui avec les questions de la désoviétisation et dérussification. La construction de l’État post-soviétique en Asie centrale est un processus de long terme évoquant toutes les strates des sociétés nationales nouvellement créées.

Par souci de fidélité à la prononciation russe, nous retenons la translittération « Khrouchtchov » plutôt que la forme historique française « Khrouchtchev ». Le même choix s’applique à « Gorbatchev ».

Les différentes constitutions de l’Union soviétique

Le 30 décembre 1922, un nouvel État fédéral naît, l’Union des républiques socialistes soviétiques. Cette union est la fondation de tous les États d’Asie centrale modernes. Au cœur de la guerre civile, la question de la pérennité de « l’empire russe » dans ses frontières et ses régionalismes est tranchée avec un compromis fondateur. Ainsi, les bolcheviks tentent de conserver au maximum le centralisme du défunt empire russe tout en exploitant le mirage de l’indépendance des peuples pour mieux contrôler l’État post-révolution. De ce jeu politique informel va se développer un cadre juridique de plus en plus détaillé. L’idée des bolchéviks est d’alors de lier temporairement les peuples de l’ancien empire russe à un État unificateur via une organisation fédérative accommodante. Ainsi, dans un premier temps, le pouvoir devait promouvoir une politique fédérative avant de développer l’émergence progressive d’une identité transnationale hégémonique (communiste puis soviétique) qui rendrait caduque l’organisation fédérative. L’État final serait dépourvu de régionalismes et de nationalismes internes. L’ensemble de la population d’une culture communiste nouvelle dépasserait, par un mode de vie égalitaire et libérateur, les anciennes divergences nationales. Ainsi, le 6 juillet 1923, la première Constitution de l’Union soviétique est adoptée. Ne contenant pas le terme « fédération » ou « fédéral », elle y fait cependant longuement référence. Staline, alors commissaire aux Affaires nationales, impose sa vision, au regret de Lénine affaibli, l’influence russe à l’échelle fédérative.

Mais très vite cette constitution de 1924, dans l’esprit transitif, devait être profondément amendée. Ce sera le cas en 1936 où Staline, dorénavant tout-puissant, peut imposer ses desseins pour l’Union. Ainsi, il fait rédiger une constitution qui est faite pour durer  tout en suivant la doctrine du « communisme en un seul pays ». Cette nouvelle constitution consolide à la fois le fédéralisme restreint de 1924 tout en développant et stabilisant des institutions qui devaient initialement disparaître. Pour ce faire, le contrat avec les peuples est renouvelé avec d’abord la création de nouvelles républiques au sein de l’Union formant les frontières actuelles de l’Asie centrale, mais aussi une meilleure représentativité au parlement. Les rôles entre le fédéral et le fédéré sont clairement répartis avec une quasi-domination de l’État fédéral sur des républiques qui sont limitées aux strictes questions d’ordre local.

Après la chute de Staline, Khrouchtchov va équilibrer le lien entre centre et périphérie. Ce qui est notamment le cas au sein de l’appareil politique en installant des règles tacites de nomination aux plus hauts postes dans les républiques prenant en considération les nationalités. La dernière constitution de l’Union, élaborée en 1977 sous la direction de Brejnev, va mettre au centre de l’État le Parti communiste. Qu’il soit à l’échelle fédérale ou locale, le parti est dorénavant la « force qui dirige et oriente la société soviétique, noyau de son système politique et des organismes d’État » [1]. L’autre changement majeur dans la constitution de Brejnev, c’est bien la mise en arrière-plan du fédéralisme dépassé au profit d’une organisation hiérarchique des partis communistes fédéraux, nationaux et locaux. L’objectif unitaire initial est poursuivi grâce au parti qui devient l’horizon commun de tous les Soviétiques, peu importe la nationalité.

Gorbatchov et l’émergence du « droit des peuples »

C’est de ce parti communiste, noyau de la société soviétique, que la crise va venir au début des années 1980. Ainsi, à la mort de Brejnev en 1982, la belle époque d’insouciance n’est plus et les tourments du zastoï (stagnation) surgissent en miroir de la défaillance politique. La vieille garde du parti, malgré sa désuétude, reste profondément attachée au pouvoir et à ses idéaux du passé. L’économie s’essouffle et la succession des leaders infirmes inquiète la population soviétique. C’est alors que Gorbatchov, un jeune et moderne réformateur, est élu secrétaire général du parti en 1985. Très vite, il va promouvoir nombre de réformateurs aux plus hautes strates du parti, formant ainsi un arsenal prêt à durement réformer le pays. Autour de l’Ouskornié (accélération), la Perestroïka (reconstruction), la Glasnost (transparence) et la démocratisation, Gorbatchov et ses conseillers tentent, conscients du péril que l’Union traverse, de propulser l’État dans un élan nouveau en luttant contre l’influence de la vieille garde et en contentant les réformateurs indépendants.

Pour ce faire, il va notamment se baser sur les républiques soviétiques et les partis communistes de ces dernières en remplaçant des cadres nationaux par des Russes ou des Ukrainiens plus proches de Moscou. Mais la machine se grippe vite et l’exemple de la république du Kazakhstan est révélateur du retour de flamme de cette politique. Durant les années 1980, le Kazakhstan dispose alors d’une démographie particulière avec une grande proportion de Russes. Ils avaient même été majoritaires dans les décennies précédentes dû au développement de l’appareil industriel sur le sol kazakhstanais. Gorbatchov pense pouvoir rallier les Kazakhs en nommant un Russe à la tête du parti national, Kolbine. Or, la réaction populaire est immédiate et impressionnante à Alma-Ata. Le slogan « Le Kazakhstan au Kazakhs » est resté dans l’histoire comme l’échec cuisant de l’ouverture de Gorbatchov tout en ouvrant la voie à un sentiment national assumé dans les républiques. Dans la foulée, Gorbatchov craque et nomme un Kazakh, Noursoultan Nazarbaïev, au poste de premier secrétaire de la république kazakh en juin 1989. Cet homme va devenir l’homme central de la république, menant même le pays jusqu’à son indépendance en 1991.

La libéralisation politique de Gorbatchov est à double-tranchant. Elle ouvre autant la voie à la réforme de l’Union qu’à sa contestation. Le parti communiste, autrefois à doctrine unique, poursuit, depuis le XIXe congrès du Parti communiste de 1988, l’émergence de mouvements politiques très virulents et clairement affichés à l’opinion publique, notamment à travers la télévision qui libéralise l’accès aux débats internes du parti. De nouvelles figures vont ainsi émerger au-devant de la scène publique alors qu’ils ne sont que de simples apparatchiks (cadres du parti). Boris Eltsine, un cadre moscovite proche de la population, en est l’un d’eux. D’abord soutenu par Gorbatchov pour son désir de réforme, il devient rapidement un tribun bien trop revendicatif pour la Perestroïka millimétrée de Gorbatchov. Il forme, avec d’autres cadres du parti, l’aile des réformateurs plus vindicatifs que Gorbatchov et son cercle proche. Au cours de l’année 1989, Gorbatchov perd progressivement la majorité dans le parti. Deux blocs incompatibles se durcissent autour de lui, les conservateurs issus de la vieille garde et les réformateurs groupés autour d’Eltsine.

Gorbatchov voit son action de plus en plus limitée au sein du parti et tente ainsi à travers la création du poste de Président de l’Union soviétique de construire une nouvelle autorité. Il est élu avec la majorité des voix en mars 1990. Nazarbaïev saisit l’occasion pour demander la création d’un poste similaire dans les républiques, ce qu’il obtient, permettant ainsi de petit à petit renforcer son assise sur le Kazakhstan. Au même moment, des émeutes éclatent dans les républiques. Notamment au Tadjikistan où le peuple Tadjik de Douchanbé, sous fond de racisme anti-arménien, critique le pouvoir arbitraire du parti local qui est resté très conservateur. Mais à Moscou, l’inquiétude vient des pays baltes et notamment de la Lituanie, alors en pleine fronde face à l’Union. Le pire est en Russie où la situation nationale échappe aussi à Gorbatchov et ici le symbole est fort. L’État central de l’Union pourrait faire un appel d’air pour les républiques si le nationalisme triomphait comme en Lituanie. La création d’un parti communiste russe sans l’aval du président va définitivement laisser Gorbatchov seul au sein du parti. Il est donc contraint de se concentrer sur les nations et sur les Soviétiques.

Gorbatchov voit son action de plus en plus limitée au sein du parti et tente ainsi à travers la création du poste de Président de l’Union soviétique de construire une nouvelle autorité. Il est élu avec la majorité des voix en mars 1990. Nazarbaïev saisit l’occasion pour demander la création d’un poste similaire dans les républiques, ce qu’il obtient, permettant ainsi de petit à petit renforcer son assise sur le Kazakhstan. Au même moment, des émeutes éclatent dans les républiques. Notamment au Tadjikistan où le peuple Tadjik de Douchanbé, sous fond de racisme anti-arménien, critique le pouvoir arbitraire du parti local qui est resté très conservateur. Mais à Moscou, l’inquiétude vient des pays baltes et notamment de la Lituanie, alors en pleine fronde face à l’Union. Le pire est en Russie où la situation nationale échappe aussi à Gorbatchov et ici le symbole est fort. L’État central de l’Union pourrait faire un appel d’air pour les républiques si le nationalisme triomphait comme en Lituanie. La création d’un parti communiste russe sans l’aval du président va définitivement laisser Gorbatchov seul au sein du parti. Il est donc contraint de se concentrer sur les nations et sur les Soviétiques.

 Émeutes de Douchanbé, février 1990, alors que la loi martiale est imposée dans la ville © RIA Novosti #699861

Qui remplacera Lénine ? 

L’Asie centrale est donc libre, mais alors comment diriger un pays qui est né de l’Union, de son parti et de ses administrations ? La première problématique qui s’installe dès l’indépendance est d’ordre politique et consiste à sauvegarder la gouvernance pour éviter les troubles. Le système soviétique basé sur les républiques y répond facilement grâce aux figures présidentielles nouvelles qui permettent de donner une tête au pouvoir. Une république en revanche sombre rapidement dans les troubles et les règlements de compte, c’est le Tadjikistan qui n’arrive pas à désigner un président, guide de la transition. Cette incapacité a donné naissance à une guerre civile qui va durer cinq ans. Dans les autres pays, la figure présidentielle reste solide malgré cette période de transition. Nazarbaïev joue même un rôle de grand frère temporaire pour la région en dictant la posture à adopter vis-à-vis de la CEI.

En interne des républiques, les organes étatiques sont conservés et simplement renommés. Une grande valse des postes s’effectue, permettant ainsi aux présidents de garantir la loyauté des administrateurs grâce au placement de membres de la famille tout en renouant déjà avec la structure clanique d’antan. Les partis communistes disparaissent du pouvoir politique et sont remplacés le plus souvent par un parti unique intrinsèquement lié au président et ses proches. Ainsi, la figure présidentielle est, à l’instar des dirigeants de l’Union soviétique, un homme capable de réunir toute la population sous une seule bannière tout en permettant la prise de décisions fortes nécessaires pour une région en crise. Certains présidents vont développer un culte de la personnalité dans la plus pure tradition soviétique comme au Kazakhstan, Ouzbékistan et surtout au Turkménistan. Le Turkménistan ainsi devient en quelques années une dictature caricaturale centrée sur l’homme fort qu’est Saparmourat Niazov, devenu président à vie en 1999. Sous Niazov, le pays va aussi s’isoler totalement de ses voisins et de la communauté internationale, n’adhérant que ponctuellement à des organisations internationales.

Pour rompre avec la vision coloniale et dictatoriale russe puis soviétique, les dirigeants d’Asie centrale vont entamer une libéralisation politique principalement de façade, permettant de construire des liens avec l’Occident. Dans ce processus de restructuration politique, le Kirghizistan va aller beaucoup plus loin sous l’impulsion de son président Akaïev qui tenta de construire une « Suisse d’Asie centrale ». Ainsi, il a créé de véritables institutions démocratiques dans les années qui suivent l’indépendance et mise pleinement sur le multipartisme et l’ouverture avec l’Occident en accueillant nombre d’ONG.

Le fragile équilibre national

Dès l’indépendance, des troubles régionalistes apparaissent en Asie centrale. En effet, durant la période soviétique, la cohabitation de différents peuples au sein d’une même république nationale était fréquente. Entre équilibrage machiavélique de Staline pour éviter les nationalismes et développement d’une identité soviétique commune, les frontières étaient conçues en Union soviétique tout autant comme un moyen de réunion que de distinction. La liberté de parole de la glasnost permet l’émergence à la fin des années 1980 de nouveaux désirs nationaux et notamment vis-à-vis des frontières étatiques qui peuvent prendre sens à l’indépendance. De la majorité ouzbek dans la région d’Och au Kirghizistan aux Russes du Kazakhstan en passant par les Tadjiks en Afghanistan, les frictions sont nombreuses et sont souvent motivées par les gouvernements. Au Kazakhstan, où les Russes sont majoritaires dans le nord industriel du pays, Eltsine envisage un temps de récupérer ces régions qui réuniraient l’ensemble ethnique et industriel entre Tcheliabinsk et Pavlodar. Finalement, il parvient à trouver un accord avec Nazarbaïev pour éviter une guerre de frontières. 

Au sein des États, les troubles se développent aussi, comme pour le cas des Ouzbeks au Kirghizistan, un massacre dit « pogrom ouzbek » se déroule en 2010 à Och et sa région. Des centaines de personnes furent massacrées à cause de leur ethnie. Au moins une centaine de milliers d’Ouzbeks de la région ont fui vers l’Ouzbékistan. Des véhicules blindés et des snipers auraient ouvert la voie à une horde de jeunes Kirghizes prêtes à piller et à tuer. Seul l’État Kirghize aurait été capable de déployer ces forces, démontrant bien l’intervention étatique dans ces questions ethniques.

Tout cela est à mettre en parallèle le plus souvent avec une politique extensive de promotion de la culture nationale visant à limiter tout autant les influences étrangères que les minorités régionales. Ainsi, au Kazakhstan l’alphabet cyrillique imposé par les Russes est officiellement changé en 2017 et revêt désormais une forme latine. L’histoire nationale est longuement étudiée et enseignée à travers des parades éclatantes ainsi que l’inauguration de musées nationaux à la gloire des peuples. L’histoire soviétique aussi est reconsidérée et notamment lors de la Grande Guerre patriotique où les Centrasiatiques se reconnectent avec leur sacrifice. Les différents monuments soviétiques sont questionnés et parfois détruits pour laisser la place à de nouveaux récits dans le paysage comme à Och où la statue de Lénine doit être remplacée par un immense drapeau du Kirghizistan.

L’autre problématique majeure est l’économie des pays indépendants puisqu’ils sont souvent interconnectés. C’est notamment le cas entre le Kazakhstan et la Russie. Cependant, la région possède des réserves de gaz et de minerais particulièrement abondantes, ce qui permet d’engendrer rapidement des revenus. Toutefois, la chute du système communiste va plonger, comme en Russie, l’Asie centrale dans une vaste crise économique dans les années 1990 dont certains pays n’arrivent toujours pas à s’en remettre. Ainsi, le Kirghizistan, véritable parangon du libéralisme occidental, va sombrer à cause de la rupture entre communisme et capitalisme. Le Tadjikistan, embourbé dans la guerre civile, connaît le même sort. L’accaparement des ressources fossiles par les dirigeants va aussi laisser les populations dans la pauvreté. L’exemple criant du Turkménistan, qui possède le plus gros PIB par habitant de la région, met aujourd’hui en évidence ces inégalités immenses entre oligarques et simples citoyens.

Entre la Communauté des États indépendants et la Russie : continuité de l’espace soviétique

Avant même la chute définitive de l’Union, les États soviétiques ont décidé de s’unir pour mieux gérer la transition complexe qui s’annonçait. L’accord signé entre la Biélorussie, la Russie et l’Ukraine, le 8 décembre 1991, fonde déjà l’objectif de conserver des liens privilégiés et notamment économiques dans la Communauté des États indépendants (CEI). Cet accord est entendu au pays d’Asie centrale le 21 décembre, ce qui renforce la création d’un espace post-soviétique commun. La Russie prend très vite une place particulière dans cette CEI cherchant par la négociation à récupérer toutes les ogives nucléaires possédées par l’Ukraine, le Kazakhstan et la Biélorussie. L’accord stipulait que la Russie n’exerce plus de pressions sur les zones frontalières tendues (Ukraine orientale et nord du Kazakhstan) en l’échange du déplacement de tout l’arsenal nucléaire soviétique en Russie. Ici, le souhait impérialiste russe est déjà amorcé et la transition aurait pu créer un terreau fertile aux luttes territoriales, mais la négociation a momentanément pris le pas. Eltsine avait de grands desseins sur la CEI, mais beaucoup de dirigeants s’opposaient à cela, notamment Kravtchouk, le leader de l’Ukraine, fermement accroché à sa pleine indépendance. De plus, et avec l’aval des américains, la Russie prend la place comme « continuatrice » de l’Union soviétique dans toutes les instances internationales et notamment le Conseil de sécurité de l’ONU où elle confirme son siège permanent.

Pour les pays de la CEI, l’enjeu de l’influence russe devient rapidement préoccupant, mais pour des contraintes économiques urgentes, ils sont obligés de faire des concessions d’influence. Les républiques fraîchement indépendantes n’ont pas encore de poids international important et vont prendre parfois plusieurs années à se joindre aux organisations internationales. Ainsi, elles doivent compter au moins dans un premier temps sur la Russie qui, elle, a parfaitement succédé à l’Union soviétique dans les organisations internationales. Les élites politiques qui ont mené à l’indépendance de l’Asie centrale cultivent un lien particulier avec le grand frère russe tout en veillant bien à dérussifier au maximum la région.

Signature du protocole d’Alma-Ata, le 21 décembre 1991 (De gauche à droite : le président ukrainien Leonid Kravtchouk, le président kazakh Noursoultan Nazarbaïev, le président russe Boris Elstine et le président du Conseil suprême de Biélorussie Stanislaw Chouchkievitch) © RIA Novosti #41059

Perspectives et rapports nouveaux dans les États d’Asie centrale 

La nouvelle génération de citoyens centrasiatiques n’ayant pas vécu l’Union soviétique forme aujourd’hui une société nouvelle, empreinte de modernité et rejetant l’ordre des clans d’apparatchiks soviétiques. L’exemple frappant de ses nouvelles revendications, ce sont bien les manifestations de janvier 2022 au Kazakhstan qui massifient une défiance envers l’organisation étatique Kazakhstanaise. Malgré la fin de règne de Nazarbaïev et l’ouverture limitée de Tokaïev, la population urbaine kazakhstanaise souhaite davantage de redistribution des richesses et du pouvoir encore accaparés par des oligarques proches de Nazarbaïev. Pour y répondre, Tokaïev a déclenché, depuis ces manifestations de 2022, une politique d’accaparement et de ventes d’anciennes immenses propriétés acquises mystérieusement dans le pays, ouvrant la voie à une contestation de l’héritage politique de Nazarbaïev par le slogan du « Nouveau Kazakhstan ». Cependant, ce processus est lui aussi mystérieux et s’apparente à de nombreux égards à une politique de règlements de comptes claniques plutôt qu’à une justice nationale. 

Cet exemple Kazakh illustre bien les dynamiques en place dans les États d’Asie centrale toujours en pleine transition entre le pouvoir autoritaire soviétisé et la volonté d’une nouvelle population nationale à plus de justice et de réformes. Au sein de l’Asie centrale, les rivalités sont certes froides, mais marquent toujours aujourd’hui le problème des frontières soviétiques et freinent une coopération plus avancée entre les États. À l’international, des États comme le Kazakhstan et l’Ouzbékistan développent une stratégie d’équilibre des puissances entre occidentaux, russes et chinois permettant ainsi, dans une région pleinement carrefour, de nourrir les intérêts nationaux en équilibrant les acteurs influents extérieurs. Toutes ces dynamiques nationales, régionales et internationales construisent un pivot pour la région qui, fondée sur les régimes soviétiques et claniques post-soviétique, tentent de construire une voie différente emplie d’équilibres sociétaux et politiques. Le tournant centrasiatique est aussi pleinement le reflet de l’évolution de ses voisins, de la Russie passéiste en position défensive à la Chine désireuse de conquérir de l’influence en passant par l’Union européenne au tournant pour multiplier ses partenaires. L’Asie centrale devient aujourd’hui un espace d’enjeux internationaux renouvelés depuis la guerre en Ukraine et la fin de l’influence naturelle russe sur la région.

[1] : Article 6 de la constitution de l’Union des républiques socialistes soviétiques de 1977 : Руководящей  и  направляющей   силой   советского общества,  ядром  его  политической  системы,  государственных  и общественных   организаций   является   Коммунистическая   партия Советского Союза.

Par Lény Royer-Perrussel

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