Article du dossier thématique « Les soulèvements populaires », publiée dans le numéro 31 du Coup d’Œil de l’AMRI. Il a été rédigé par Paul Petit, étudiant en première année du Master de Relations Internationales.
Les propos tenus dans cet article relèvent de la seule responsabilité de son auteur et ne sauraient représenter les opinions de l’AMRI ou de l’Université Catholique de Lille.
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Le 23 août 2025, 184 coureurs cyclistes s’élançaient depuis Turin pour la 80e édition du Tour d’Espagne, plus communément appelé la Vuelta (“le tour” dans la langue de Cervantès). Ce tour, considéré comme l’une des trois plus prestigieuses courses du monde du cyclisme avec ses homologues italien et français, n’avait sur le papier pas de raison d’être particulièrement mémorable, la faute à l’absence du meilleur cycliste au monde, le Slovène Tadej Pogacar, et à un favori un peu trop évident : le Danois Jonas Vingegaard, double vainqueur du Tour de France en 2022 et 2023. Et si la logique a bel et bien été respectée, Vingegaard s’imposant en ayant mené 15 des 21 étapes du Tour, des évènements extra-sportifs ont d’ores et déjà rendu cette édition mémorable et marquent peut-être un tournant dans la prise en compte de la guerre à Gaza par les acteurs du monde du sport.

Des manifestants font annuler l’étape finale du Tour d’Espagne
Tout a commencé le 27 août lorsque des manifestants pro-palestiniens ont fait irruption devant les coureurs de la formation Israel-Premier Tech, obligeant ces derniers à mettre pied à terre. Six jours plus tard, d’autres manifestants arborant des drapeaux palestiniens ont tenté de traverser la route au moment du passage du peloton mais les forces de l’ordre les en ont empêchés. Ce n’est que le lendemain que les manifestants ont atteint leur objectif en forçant l’organisation du Tour à interrompre l’étape à 3 km de l’arrivée où s’étaient agglomérés les manifestants. Cette démonstration de force a eu un premier effet symbolique puisque l’équipe Israel-Premier Tech a supprimé le nom Israel des maillots de ses coureurs. Cependant l’équipe du milliardaire israélo-canadien Sylvan Adams a maintenu sa participation à l’épreuve, récoltant les louanges de Benyamin Netanyahou sur Twitter : « Bravo à Sylvan et à l’équipe cycliste d’Israël pour ne pas céder à la haine et à l’intimidation. Vous faites la fierté d’Israël ». Ce n’était cependant que partie remise, les manifestants frappant un énorme coup en faisant annuler la dernière étape censée arriver à Madrid ce 14 septembre. Près de 100 000 manifestants étaient réunis dans les rues de la capitale espagnole, contraignant l’organisation à suspendre la course à 56 kilomètres de l’arrivée tandis que résonnaient des slogans tels que « Cette Vuelta, c’est la Palestine qui la gagne ».
Accusations de sportwashing dans un contexte d’extrême-violence au Proche-Orient
Ces événements font directement écho à la guerre que mène Israël en Palestine depuis presque deux ans en réponse aux attaques meurtrières du Hamas du 7 octobre 2023. Le mouvement terroriste islamiste avait lancé plusieurs roquettes causant la mort de près de 1200 Israéliens, dont une grande majorité de civils. La communauté internationale avait alors considéré légitime la riposte d’Israël qui a lancé des opérations militaires à grande échelle pour «éradiquer le Hamas ». Cet objectif a cependant servi d’excuse au gouvernement israélien de Benyamin Netanyahou pour justifier toute la cruauté et la barbarie dont il a fait preuve. Ainsi on estime à plus de 60 000 morts et plus de 140 000 blessés les victimes palestiniennes du conflit et plus de 80 % d’entre elles seraient des civils selon les médias israéliens +972 et Mekomit et selon The Guardian. Ce bilan serait par ailleurs grandement sous-évalué, la revue scientifique britannique The Lancet estimait à 186 000 le nombre total de morts à Gaza sur les 10 premiers mois de la guerre.
Face à ces violences, auxquelles il faut ajouter des discours déshumanisants d’autorités israéliennes vis-à-vis des Palestiniens ou encore la volonté manifeste du gouvernement de mener une politique coloniale dans la bande de Gaza, des acteurs extérieurs (internautes sur les réseaux sociaux, manifestants antisionistes ou partis de gauche comme La France Insoumise) ont très tôt accusé Israël de génocide à l’encontre des Palestiniens. Si ces accusations ont d’abord été marginalisées par les chefs d’État, Israël étant pleinement soutenu par les États-Unis, la France ou encore l’Allemagne, cette position est de plus en plus difficile à tenir, l’État hébreu étant de plus en plus isolé sur la scène internationale tandis que les voix qui lui sont hostiles se font chaque jour un peu plus fortes. Dans ces conditions, l’équipe Israel-Premier Tech a été accusée de sportwashing (utilisation du sport comme moyen d’améliorer sa réputation voire de camoufler ses agissements) par des associations comme l’Union Juive Française pour la Paix (UJFP) ou le collectif Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS). Des accusations d’autant plus compréhensibles que le propriétaire de l’équipe avait déclaré en 2018 que “les membres de l’équipe sont des ambassadeurs du pays d’Israël, qui est la base de l’équipe. On utilise le sport pour créer des liens et porter l’image du pays”.
L’Espagne, fer de lance de la cause palestinienne en Europe
Le contexte géographique et politique est également à prendre en compte pour expliquer l’importance des manifestations. De tels débordements avaient déjà été craints lors du Tour de France en juillet dernier, poussant les organisateurs à renforcer la sécurité autour de l’équipe israélienne, mais aucune perturbation de cette ampleur n’avait eu lieu. Cependant l’Espagne est un des principaux détracteurs d’Israël sur la scène internationale et le peuple espagnol est très sensible à la cause palestinienne. Dès le 16 octobre 2023, la ministre des Droits sociaux Ionne Belarra avait appelé à ce que Benyamin Netanyahou soit amené devant la Cour Pénale Internationale et jugé pour crimes de guerre. En mai 2024, l’Espagne avait annoncé reconnaître officiellement l’État de Palestine, soit plus d’un an avant la France (qui a officiellement reconnu la Palestine le 22 septembre 2025). Le Premier ministre socialiste de l’Espagne Pedro Sanchez veut ainsi porter la cause palestinienne au sein des institutions européennes et a déjà pris de nombreuses mesures visant à « mettre fin au génocide à Gaza » parmi lesquelles la consolidation de l’embargo sur les armes à Israël effectif depuis octobre 2023 ou encore la fermeture de l’espace aérien espagnol aux avions transportant des armes vers Israël.
C’est donc dans ce contexte particulier qu’ont eu lieu les manifestations sur la Vuelta, évènements que Pedro Sanchez a très vite soutenus, faisant part de « sa profonde admiration pour la société civile espagnole, qui se mobilise contre l’injustice » et appelant à ce qu’Israël ne participe à « aucune compétition internationale (…) tant que la barbarie continuerait ». Ces appels au boycott d’Israël des compétitions internationales de sport ne sont pas nouveaux, de nombreux internautes s’indignent sur les réseaux sociaux depuis plusieurs mois quant à la participation d’Israël aux Jeux Olympiques de Paris 2024 par exemple, mais c’est l’une des premières fois que ces critiques sont formulées par un gouvernement, qui plus est par un acteur aussi influent que l’Espagne dans le monde du sport. Un tel boycott ne viserait pas les athlètes israéliens eux-mêmes mais les équipes, clubs et sélections nationales du pays.
Un boycott ne serait pas inédit : le précédent russe
Ces demandes ont d’autant plus de sens qu’il existe un précédent majeur et très récent dans le monde du sport. En effet, depuis 2022 et l’invasion de l’Ukraine, la Russie et la Biélorussie sont exclues de la plupart des manifestations sportives internationales. Dans les faits, cela veut dire qu’aucun événement sportif majeur n’est organisé sur le sol russe : ainsi la Coupe du monde de volleyball 2022 ou encore la finale de la Ligue des Champions de football 2022 ont toutes deux été délocalisées respectivement en Pologne/Slovénie et à Paris. De plus, les équipes russes ont été exclues des compétitions sportives : qu’il s’agisse des clubs ou de l’équipe nationale qui n’a ainsi pas pu participer aux éliminatoires pour la Coupe du monde de football 2022 seulement quatre ans après avoir accueilli la compétition. Cette exclusion généralisée peut d’ailleurs aller plus loin : la signature du basketteur Thomas Heurtel au Zenith de St-Pétersbourg à l’été 2022 avait poussé la Fédération Française de Basketball à l’exclure de l’équipe nationale. S’il a changé de club depuis, il n’a toujours pas rejoué avec les Bleus. Dans les sports individuels comme le judo ou le tennis, les athlètes russes et biélorusses apparaissent sans drapeau, mesure certes symbolique mais qui touche quand même un certain nombre de joueurs et joueuses importants. De plus, la Russie et la Biélorussie ont été exclues des JO de Paris et n’ont pu envoyer qu’une délégation famélique de 32 athlètes (15 Russes et 17 Biélorusses) concourant sous la bannière AIN (Athlètes Individuels Neutres) sous réserve de n’avoir « montré aucun soutien à la Russie dans la guerre qu’elle mène contre l’Ukraine ».
Ce boycott était même allé encore plus loin puisqu’il a concerné aussi les entreprises et propriétaires russes dont un grand nombre étaient et sont encore proches du Kremlin. Ainsi l’UEFA (Fédération européenne de football) avait rompu son contrat de sponsoring avec le géant énergétique Gazprom à peine quatre jours après l’invasion de l’Ukraine. Il en va de même des fameux oligarques russes comme Roman Abramovitch qui a été contraint de vendre le club de football de Chelsea et dont les 2,5 milliards d’euros obtenus grâce à la vente doivent impérativement être utilisés pour aider les victimes de la guerre. En Formule 1, le pilote Nikita Mazepin avait vu son contrat avec l’écurie Haas rompu en même temps que celui qui liait l’équipe et l’entreprise Uralkali de son père Dmitry. Les couleurs blanc-bleu-rouge de l’écurie avaient également laissé place à un blanc-noir-rouge plus neutre. En parallèle, le Grand Prix de Russie a été supprimé du calendrier alors même que de grands investissements avaient été faits pour que Saint-Pétersbourg en devienne la ville-hôte à la place de Sotchi.
Israël, une présence qui dérange et interroge
Les réactions des différentes instances sportives internationales face à l’invasion de l’Ukraine ont donc été extrêmement rapides, sévères et surtout unanimes, la Russie étant depuis désormais trois ans au ban de la diplomatie sportive. Et c’est notamment le contraste entre le traitement de la Russie et celui accordé à Israël qui interroge. Car alors que les exactions israéliennes en Palestine sont parfaitement documentées, notamment à travers de nombreuses vidéos sur les réseaux sociaux, alors que chaque jour le nombre de victimes augmente, que des hôpitaux et des écoles sont détruits et qu’Israël réaffirme sa volonté de coloniser la bande de Gaza, le silence des autorités internationales est assourdissant. Depuis désormais deux ans, aucune sanction n’a été prise à l’encontre d’Israël, autorisant les clubs et équipes nationales à participer à de grandes compétitions comme les JO. Depuis deux ans, les rares critiques émises à l’encontre de l’État hébreu proviennent d’athlètes isolés (comme la judoka française Doria Boursas qui a refusé de serrer la main à son adversaire israélienne le 5 septembre 2025) ou de supporters, comme on a pu le voir dans les tribunes du Parc des Princes le 6 novembre 2024 lors d’un match PSG-Atlético de Madrid ou dernièrement lors de la Vuelta.
La demande de Pedro Sanchez d’exclure Israël des compétitions internationales est donc une nouveauté et un grand pas en avant dans la reconnaissance des crimes de guerre israéliens (qu’une commission de l’ONU a considéré comme relevant du génocide mardi 16 septembre 2025). De plus, selon le porte-parole du gouvernement espagnol, l’Espagne pourrait refuser de participer à la Coupe du monde de football 2026 (dont elle est pourtant la grande favorite) si Israël venait à y participer. Cette menace de boycott fait écho à l’annonce de la non-participation de l’Espagne au prochain Eurovision dans le cas où l’État hébreu y serait, rejoignant ainsi l’Irlande, la Slovénie, l’Islande et les Pays-Bas. De par son engagement envers la cause palestinienne, l’Espagne veut donc inspirer les autres pays et fédérations, et ce malgré l’hostilité de certains acteurs vis-à-vis de cette politique, comme le directeur de la fédération cycliste espagnole qui a jugé les manifestations « totalement inacceptables ». On peut cependant espérer que de plus en plus de sportifs et de fédérations se positionneront afin de faire changer les choses, car même si un boycott semble être une action anecdotique en comparaison de la gravité de la situation, laisser Israël participer sans rien dire à des compétitions internationales renforce l’idée d’impunité dans laquelle le gouvernement de Netanyahou agit depuis désormais deux ans.
Par Paul Petit
Retrouvez ici tous les articles du dossier thématique » Les soulèvements populaires » :
- Introduction du dossier par Matisse Dormoy (co-Rédacteur en chef).
- « Les mobilisations en Serbie: le cri d’alarme de la jeunesse face à un système sourd et corrompu » par Apolline Charlois.
- « Slovaquie : le réveil d’un peuple pacifique » par Louise Lemaire.
- « Des manifestations interrompent le Tour d’Espagne 2025 : quand la géopolitique s’empare du monde du sport » par Paul Petit.
- « Le cas français : 10 septembre la suite des gilets jaunes ou une opération sans lendemain ? » par Guerlain Dené.
Bibliographie
Vuelta :
- L’Équipe, 3 septembre 2025 : “La 11e étape de la Vuelta neutralisée à 3 km de l’arrivée en raison d’une manifestation pro-palestinienne »
- 20 Minutes, 15 septembre 2025 : “Tour d’Espagne : « On ne peut plus faire comme si de rien n’était », les instances sportives au pied du mur sur Gaza ?”
- Eurosport, 15 septembre 2025 : » Vuelta 2025 – La 21e étape annulée à la suite d’une manifestation sur le circuit final, Jonas Vingegaard remporte le général sans monter sur le podium”
- Le Nouvel Obs, 15 septembre 2025 : “« Cette Vuelta, c’est la Palestine qui la gagne » : comment les manifestants ont eu raison du Tour d’Espagne”
- Le Monde, 15 septembre 2025 : “Le directeur de la Vuelta condamne les manifestations pro-palestiniennes ; Pedro Sanchez redit sa « profonde admiration » pour les manifestants”
Guerre en Palestine :
- Courrier international, 22 août 2025 : “La proportion de civils tués à Gaza est “sans précédent dans les guerres modernes”
- Le Monde, 9 septembre 2025 : ” Gaza : l’Espagne durcit sa position sur Israël en promettant un embargo sur les armes et de l’aide humanitaire”
- Le Nouvel Obs, 16 septembre 2025 : “Israël accusé de « génocide » à Gaza par une commission indépendante de l’ONU : « Un geste politique destiné à mobiliser l’opinion publique internationale »”
Boycott de la Russie :
- Le club des Juristes, 17 mars 2022 : “Boycott sportif : la Russie hors-jeu
- UEFA.com, 28 février 2022 : » L’UEFA met fin à son partenariat avec Gazprom
- 20 Minutes, 5 mars 2022 : Formule 1 : L’écurie Haas rompt avec son sponsor et vire son pilote russe Nikita Mazepin
- Courrier International, 20 juillet 2024 : » Paris 2024 : tout comprendre au statut des “athlètes individuels neutres”
- L’Équipe, 15 août 2024 : “La Russie, exclue des Jeux de Paris 2024 mais acteur pas si absent”
Opposition à Israël :
- Ouest France, 6 septembre 2025 : “Judo. Une française refuse de serrer la main d’une Israélienne, l’ambassadeur d’Israël en colère”
- Foot 01, 17 septembre 2025 : “CDM 2026 : Vers un boycott de l’Espagne à cause d’Israël ?”
- L’Humanité, 7 novembre 2025 : “PSG : une banderole au Parc des Princes en soutien à la Palestine déclenche l’ire de Retailleau”Franceinfo, 16 septembre 2025 : “L’Espagne boycottera la prochaine édition de l’Eurovision si Israël y participe”

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