Article du dossier thématique « Les soulèvements populaires », publiée dans le numéro 31 du Coup d’Œil de l’AMRI. Il a été rédigé par Guerlain Dené, étudiant en deuxième année du Master de Relations Internationales.

Les propos tenus dans cet article relèvent de la seule responsabilité de son auteur et ne sauraient représenter les opinions de l’AMRI ou de l’Université Catholique de Lille.

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« Le 10 septembre, bloquons tout ! » Voici le slogan répété cet été sur les réseaux sociaux, appelant à un mouvement de grève suite au budget annoncé par l’ancien Premier ministre François Bayrou. Ce slogan a commencé à regrouper de plus en plus de monde, amenant à ce qui semble être une nouvelle vague de mouvements sociaux en France, faisant écho à ce qui se passe ailleurs dans le monde, comme au Népal, en Serbie ou encore en Slovaquie.

« Le peuple de la Révolution », voici un héritage fièrement porté par la population française depuis 1789 et la prise de la Bastille. La France a fait une entrée fracassante dans l’époque contemporaine au travers de cet événement. Ainsi, l’essence même de l’esprit français contemporain est imprégnée par la révolte populaire. C’est-à-dire, pour reprendre les mots de Brice Evain «La définition du concept, intuitive, peut s’articuler, comme l’a montré Gauthier Aubert dans son manuel sur les Révoltes et répressions dans la France moderne, autour de cinq paramètres essentiels : une révolte populaire désigne une action collective, de nature populaire, mue par quelques revendications et marquée par l’usage de la force physique contre une autorité établie »[1]. En France, depuis le début du premier mandat d’Emmanuel Macron, différentes vagues de mouvements sociaux ont eu lieu, le principal étant celui des Gilets Jaunes en 2018. S’est ajoutée par la suite la grève générale et les manifestations contre la réforme des retraites en 2023, pour finalement arriver à aujourd’hui avec ce qui prend la forme d’une nouvelle révolte populaire. Alors, comment sommes-nous arrivés à cette situation et la révolte va-t-elle amener à des changements radicaux dans notre société ?

https://www.humanite.fr/politique/10-septembre/bloquons-tout-a-gauche-jeunes-politises-qui-sont-les-militants-du-mouvement-du-10-septembre
Photo issue de l’article : Nicolas TAVERNIER/REA. (10 septembre 2025). Le portrait-robot des militants du 10 septembre dévoile des contours bien éloignés du mouvement des Gilets jaunes : à gauche, jeune, politisé. Reprise par L’Humanité. Saint-Denis.

Un appel populaire à la révolte

Le 15 juillet 2025, le Premier ministre François Bayrou présente un plan pluriannuel avec pour objectif de réaliser 43,8 milliards d’euros d’économies et de dire « stop à la dette ». Sauf que cette annonce ne passe pas : rapidement l’opinion publique s’emballe, déjà face à la possible suppression de deux jours fériés, mais les Français découvrent de plus en plus de mesures repoussoirs s’attaquant à leurs services publics : 3 000 suppressions d’emplois de fonctionnaires, cinq milliards de coupes budgétaires dans le secteur de la santé publique, une non-revalorisation des barèmes de retraites. Ce plan d’austérité va être le déclencheur du mouvement social. Des canaux Telegram lancent le mouvement « le 10 septembre bloquons tout ! », reprenant le slogan de groupes souverainistes appelant déjà à l’action depuis mai. Un collectif associatif nommé « Les Essentiels » lance alors un appel officiel à la grève le mercredi 10 septembre. Mouvement alliant au départ un large panel d’opinions politiques de tous bords, la balance finit par pencher vers la gauche, regroupant principalement des mouvances de gauche radicale et d’abstentionnistes. En effet, comme le montre une étude publiée par la Fondation Jean Jaurès, écrite par Antoine Bristielle, près de 69 % des personnes qui comptaient participer au blocage du 10 septembre ont voté Mélenchon au premier tour des présidentielles de 2022, lorsque ce dernier a fait 22 %.

L’étude du politologue montre également une forte présence des abstentionnistes et des partisants du vote blanc parmi le mouvement. 68 % des personnes qui annonçaient participer au 10 septembre ont voté blanc ou se sont abstenues au second tour des présidentielles. Ainsi, la révolte populaire qui s’annonçait allait être une révolte de gauche et/ou en opposition au système électoral actuel, mais face à ce mouvement, des tentatives de contre-feu vont se mettre en place.

« C’est Nicolas qui paye  ! » Voici le contre-slogan au mouvement du 10 septembre. En effet, l’électorat de la droite et de l’extrême droite pro-travail et anti « assistanat » a cherché à boycotter le blocage en prétextant que le mercredi, Nicolas travaille et ne peut donc pas manifester.

Antoine Bristielle pour la Fondation Jean Jaurès, 1er septembre 2025.

Ce contre-mouvement a été très vite relayé par une partie de la classe politique et des médias patronaux comme RMC, où l’on pouvait entendre aux Grandes Gueules de vives critiques contre le blocage. Pour tenter d’atténuer l’ampleur de la grève, le Premier ministre François Bayrou finit par demander un vote de confiance à l’Assemblée, neuf mois après sa prise de fonction. C’était en réalité une démission déguisée pour satisfaire les revendications des manifestants du mercredi qui suivait le vote, comme l’affirme le député Philippe Brun. Mais est-ce que cela allait réussir à contenir, voire empêcher, le blocage ? La réponse arriva très vite et ne fut pas la surprise espérée pour le gouvernement démissionnaire.

« Ceux d’en haut ne peuvent plus, ceux d’en bas ne veulent plus »

360 000, voici le nombre de manifestants qui se sont regroupés à travers la France selon les chiffres de la CGT et le comptage de la France Insoumise, 175 000 selon le ministère de l’Intérieur. Bien que ce dernier décompte soit plus de deux fois moins élevé que le premier, ces chiffres sont absolument remarquables pour une manifestation en pleine semaine et sans le concours de l’intersyndicale, qui avait préféré faire un appel à la grève pour le 18 septembre. La démission de François Bayrou n’a finalement pas été un contre-feu, mais au contraire un argument supplémentaire pour lancer la révolte populaire. En effet, ce vote de confiance forcé est la preuve que la pression d’un mouvement social peut faire plier le gouvernement. Ce mouvement du 10 septembre ne fut, semble-t-il, que le commencement d’une révolte de plus en plus grande.

Le 18 septembre, 1 million de personnes dans les rues en France selon la CGT, 500 000 selon le ministère de l’Intérieur, des chiffres faramineux équivalant à la cinquième journée de manifestation contre la réforme des retraites en 2023. Mais que veulent ces manifestants ? Plus de justice sociale. Voici l’un des mots d’ordre parmi le mouvement. Beaucoup sont épuisés de devoir faire toujours plus d’efforts, de voir toujours plus de coupes budgétaires dans les services publics, d’assister impuissants à la chute de leur pouvoir d’achat, lorsque, à côté, la commission d’enquête de Fabien Gay a montré que « les aides publiques aux entreprises atteignent au moins 211 milliards d’euros en 2023 ». C’est dû à cette injustice sociale que la révolte populaire a été lancée. De nombreux manifestants reprennent alors en chœur ces mots de Lénine : « Ceux d’en haut ne peuvent plus, ceux d’en bas ne veulent plus » pour justifier leurs actions, demander un regain de pouvoir d’achat et un sauvetage du service public, financé par une redistribution des richesses et une meilleure organisation du budget de l’État. Mais le gouvernement semble divisé vis-à-vis de l’attitude à employer face à ce début de révolte populaire. Le nouveau Premier ministre Sébastien Lecornu cherche à faire marche arrière par rapport au budget pluriannuel annoncé quelques mois plus tôt par son prédécesseur, François Bayrou, en revenant sur la suppression des deux jours fériés. Mais le ministre de l’Intérieur démissionnaire Bruno Retailleau mène une tout autre stratégie.

80 000 policiers mobilisés, « tolérance zéro » et fermeté avaient été annoncés dès le 8 septembre par le ministre de l’Intérieur démissionnaire. Plus de la moitié des forces de police ont été mobilisés pour un seul jour. L’idée derrière cette stratégie ? Tuer le mouvement dans l’œuf. Des nuages de gaz lacrymogène ont été lâchés sur les manifestants, 675 interpellations, le restaurant coréen de Châtelet-les-Halles brûlé, dû à une grenade lacrymogène lancée accidentellement par la police pour disperser la foule. Telle semble être la représentation de la police lors de ces mouvements : une force ferme, parfois violente, cherchant par tous les moyens à contenir les manifestations. Mais est-ce que l’objectif de Retailleau de mettre fin au mouvement a été accompli ?

Une simple révolte populaire ou le début d’un changement ?

Suite à ces deux manifestations importantes, peu de choses se sont passées dans la rue. Cela est principalement dû aux négociations entre l’intersyndicale et le gouvernement. Quelques annonces de la part du Premier ministre ont été faites afin de tempérer le mouvement social, notamment la volonté de mettre les plus riches à contribution. Dans cette même veine, débat se tient au sein de la classe politique et des médias sur la taxe Zucman, du nom de l’économiste Gabriel Zucman, qui propose de taxer le patrimoine des « ultras-riches », donc les foyers ayant plus de 100 millions d’euros de patrimoine, à hauteur de 2 % par an, amenant à une très faible réduction de l’inégalité sociale, mais permettant néanmoins de financer les services publics ou encore la diminution de la dette. Ce débat est en grande partie issu des revendications des mouvements de septembre. De plus, l’intersyndicale a annoncé une grève générale pour le jeudi 2 octobre suite à l’échec des négociations avec le gouvernement. Ainsi, malgré deux semaines sans grève, le mouvement n’est pas mort-né, il semble en effet se développer et impacter la vie politique. Des forces politiques de gauche cherchent à y trouver un espace en tentant de guider le mouvement, comme Olivier Faure, sans pour autant être suivies. D’autres forces, quant à elles, cherchent à accompagner cette révolte et à attiser les braises, comme Jean-Luc Mélenchon et Marine Tondelier, qui appellent à ce qu’aucune récupération politique ne soit faite tout en soutenant le mouvement. Néanmoins, au vu des manifestations contre la réforme des retraites en 2023 qui n’ont pas empêché son passage en force à l’Assemblée nationale, on peut se demander si, malgré le million de personnes dans la rue réclamant une justice sociale, le gouvernement continuera de plier sur certains points, ou, au contraire, si la ligne de fermeté de Bruno Retailleau sera son mot d’ordre.

Conclusion

Pour conclure, le mouvement du 10 septembre s’inscrit dans la longue histoire des révoltes françaises, nourries par un rejet des politiques d’austérité et un sentiment d’injustice face à l’augmentation des inégalités. Bien qu’il montre une contestation de l’ordre établi, son avenir reste incertain. La possibilité que le mouvement se mue en révolte populaire durable réside dans la volonté des manifestants et de l’intersyndicale, ainsi que dans leur capacité à faire plier le gouvernement. Cependant, la fermeté des dirigeants actuels pourrait tuer dans l’œuf ce mouvement. La manifestation prévue pour le 2 octobre risque de nous indiquer si le 10 septembre n’était qu’un bref coup d’éclat ou le début d’une révolte populaire, à l’instar de ce qui se passe ailleurs dans le monde.

Par Guerlain Dené

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Bibliographie

[1] Brice Evain (25 mai 2022). Le singulier et le pluriel : la révolte populaire, « concept générique ». L’atelier d’Obardi. https://obardi.hypotheses.org/986#:~:text=La%20définition%20du%20concept%2C%20intuitive,quelques%20revendications%20et%20marquée%20par 

[2] Le site officiel du gouvernement. (15 juillet 2025). Dette et hausse de la production : les annonces de François Bayrou. Paris

[3] : Rioux, L. (25 août 2025). Qui est à l’origine du mouvement « Bloquons tout » le 10 septembre ?. La Dépêche. Toulouse.
https://www.ladepeche.fr/2025/08/25/qui-est-a-lorigine-du-mouvement-bloquons-tout-le-10-septembre-12887275.php 

[4] Bristielle, A. (1er septembre 2025). « Bloquons tout » : tentative de portrait-robot d’un mouvement nébuleux. Fondation Jean-Jaurès. Paris. 

[5] : Vote de confiance du 8 septembre: « C’est une démission déguisée », affirme Philippe Brun, député PS de l’Eure. (25 août 2025). BFMTV. 

[6] : Lumi & Usul. (7 septembre 2025). 10 SEPTEMBRE ON BLOQUE TOUT ET C’EST NICOLAS QUI PAIE. Blast. Lyon. 

[7] 10 Septembre : les chiffres d’une mobilisation remarquable. (11 septembre 2025). Contre Attaque. 

[8] : 18 septembre : nombre de manifestants, slogans, déclarations…Revivez la journée de mobilisation en France. (18 septembre 2025). Public Sénat. Paris.

[9] : Rietmann, O & Gay, F. (1er Juillet 2025). Le rapport de la commission d’enquête sur l’utilisation des aides publiques aux grandes entreprises et à leurs sous-traitants : TRANSPARENCE ET ÉVALUATION DES AIDES PUBLIQUES AUX ENTREPRISES : UNE ATTENTE DÉMOCRATIQUE, UN GAGE D’EFFICACITÉ ÉCONOMIQUE. Sénat. Paris
https://www.senat.fr/notice-rapport/2024/r24-808-1-notice.html 

[10] : Le Monde avec AFP. (8 septembre 2025). Mouvement du 10 septembre : « 80 000 gendarmes et policiers » mobilisés, « aucune violence » ne sera tolérée, prévient Bruno Retailleau. Le Monde. Paris. 

[11] : Police Nationale. Protéger, le plus beau des métiers. Paris. 

[12] : Conge, P & Moreau Alvarez, J. (11 septembre 2025). 675 interpellations en France après le mouvement du 10 septembre, selon un dernier bilan. BFMTV. Paris 

[13] : Gonzalez, A & Moreau Alvarez, J. (12 septembre 2025). INFO BFMTV. Restaurant parisien incendié le 10 septembre: une grenade policière à l’origine du départ de feu. BFMTV. Paris

[14] : Philippe, P. (26 septembre 2025). Mesure de justice fiscale ou frein pour l’économie ? L’article à lire pour comprendre le débat sur la taxe Zucman, qui vise les ultrariches. France Info. Paris. 

[15] : Libération avec AFP. (24 septembre 2025). Budget 2026 Après sa réunion avec Lecornu, l’intersyndicale annonce une nouvelle journée de grèves et manifestations le 2 octobre. Libération. Paris. https://www.liberation.fr/economie/lintersyndicale-unie-a-matignon-pour-tenter-darracher-de-sebastien-lecornu-des-mesures-de-rupture-20

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