Article du dossier thématique « Les soulèvements populaires », publiée dans le numéro 31 du Coup d’Œil de l’AMRI. Il a été rédigé par Apolline Charlois, étudiante en deuxième année du Master de Relations Internationales.

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Le 20 septembre 2025, fut organisé un défilé militaire à Belgrade, au cours duquel la Serbie, candidate à l’intégration européenne, a présenté 19 nouveaux systèmes d’armes tels que des missiles anti-aériens chinois, des chars russes ou encore des Rafale français. Le thème de cette démonstration de matériel était la « force de l’unité ». Cette prétendue unité masque en réalité une indubitable opposition de la population estudiantine au président, Aleksandar Vucic, ayant explosé en novembre 2024. Depuis l’accident de Novi Sad, des dizaines de milliers de manifestants envahissent les rues du pays pour protester contre le caractère autocratique du pouvoir, le népotisme, l’incurie des pouvoirs publics et la corruption qui règne sur le pays de 6,6 millions d’habitants. Alors, quels liens peut-on établir entre un accident mortel et un soulèvement massif de la population ?

Note : Par souci d’uniformisation, les accents originaux ne seront pas présents dans le corps du texte.

Novi Sad comme point de départ de la bataille des étudiants pour la démocratie

Le 1er novembre 2024, l’auvent de la gare ferroviaire de Novi Sad, la seconde ville la plus peuplée de Serbie, s’effondre en pleine journée, tuant seize personnes, dont deux enfants, ainsi que des étudiants. Ce tragique évènement entraîne un gigantesque mouvement de protestation des citoyens serbes contre la corruption qui règne dans le pays. Ce sont les plus importantes mobilisations depuis celles ayant fait tomber Slodoban Milosevic, en 2000, dans le contexte de la « révolution des bulldozers ».

Figure : Carte de Novid Sad. Source : Courrier International, Novembre 2024.

La gare avait été inaugurée par le ministre des Transports serbe, Goran Vesic quelques mois plutôt. C’était un consortium de quatre entreprises qui était chargé des travaux : deux chinoises ; une française et une hongroise. La gare se trouvant sur le segment Belgrade-Budapest, les travaux opérés par le conglomérat d’entreprises sont intervenus dans un contexte de rénovation des infrastructures desservant les Nouvelles Routes de la Soie. Ainsi, dans un premier temps, les étudiants ont commencé à manifester dès novembre 2024 afin d’obtenir la publication des contrats de rénovation de la gare ainsi que tous les documents officiels relatifs aux travaux. En effet, l’accident est imputé par les Serbes à une corruption endémique et à des normes non respectées, la structure de béton et d’acier s’étant effondrée juste après une rénovation. Le premier ministre, Milos Vucevic, démissionne le 28 janvier 2025, tout comme Milan Djuric, maire de Novi Sad, après trois mois d’intenses manifestations de la jeunesse. Celles-ci ont lieu presque tous les jours, pendant 15 minutes, à l’heure de l’effondrement, 11h52. 

Cependant, cela n’a pas suffi à calmer la colère des étudiants, leur principale revendication étant le départ du président Aleksandar Vucic, présent au sein de l’exécutif depuis 2014, puisque président du gouvernement, puis président de la République depuis 2017. L’ancien ministre de l’Information sous Slodoban Misolesvic a dirigé le parti radical serbe à partir de 2003 (SRS- Srpska radikalna stranka) avant de rejoindre le parti progressiste serbe (SNS- Srpska napredna stranka) en 2008.

Les manifestations très pacifiques depuis novembre 2024 se font de plus en plus violentes à partir d’août 2025, mois au cours duquel des hooligans proches de la mafia serbe et du pouvoir interviennent dans les rassemblements afin d’apeurer les manifestants en employant la violence physique. À noter que cette stratégie avait déjà été utilisée lors de la révolution de Maïdan dix ans plus tôt (2013-2014) en Ukraine. Le président serbe accuse notamment des services étrangers d’être derrière cette « révolution de couleurs », attisant ainsi les courants pro-russes.

Revendications du mouvement et résistance à l’intimidation

Le journal serbe pro-opposition Vreme parle de ces manifestations comme d’une « éruption de la colère civique ». Ainsi, le 15 mars a eu lieu une des plus grandes manifestations de l’histoire du pays, qui d’après le chercheur Srdja Pavlovic aurait rassemblé entre 100 000 et 300 000 personnes. Au fil des mois, les syndicats se sont joints aux étudiants : sur 2,36 millions de travailleurs en Serbie, 500 000 sont syndiqués, c’est donc une force non négligeable. 

La particularité de ce mouvement est qu’il est apolitique : il ne comporte aucune affiliation à quelconque parti. Il est également leaderless, comme celui qui avait embrasé Hong-Kong entre 2019 et 2020. Ces types de mouvements sont propulsés par Internet, qui leur permet de se maintenir. Ils sont apparus en même temps que les smartphones et ont pris de l’ampleur, notamment durant le Printemps arabe, comme l’explique Yves Cohen, directeur d’études à l’EHESS, en employant les termes de « foules raisonnables » dans un article paru en 2018. 

Les protestations durent depuis novembre 2024, et sont loin de s’essouffler puisque les manifestations ont lieu encore quotidiennement. De même, aucun chef de file n’est identifiable ; les manifestants ne veulent ni dialogue ni compromis, uniquement de l’action. Ainsi, la force du mouvement repose sur le fait qu’il transcende tous les clivages partisans traditionnels, explique le chercheur à l’université de Belgrade Ivica Mladenovic.

La main ensanglantée est un des symboles de protestation : la corruption tue. Les revendications des manifestants sont multiples. Tout d’abord, la transparence concernant la publication des documents liés aux travaux est la principale, ainsi que la tenue d’une enquête indépendante sur les circonstances de l’accident de Novi Sad.

Ensuite, ceux-ci souhaitent l’abandon des poursuites contre les manifestants, la lutte active contre la corruption, et enfin la tenue d’élections anticipées, dans le but de renverser le gouvernement d’Aleksandar Vucic. Cependant, concernant la première revendication du mouvement, il n’y a pas d’accords juridiques entre la Serbie et la Chine pour transmettre les documents des entreprises chinoises opérant en Serbie comme l’a expliqué Bojana Savovic, experte anti-corruption et procureure de la République, dans un article pour Le Monde Diplomatique, ce qui rend l’enquête nébuleuse. De plus, le pouvoir serbe est soupçonné d’avoir utilisé le 15 mars, un canon à son (LRAD- long range acoustic device) pour disperser les manifestants. Cette arme non létale et encore jamais utilisée en Europe est illégale. Aleksandar Vucic a chargé le FSB, le service de renseignement russe de mener une enquête à ce sujet.

Une certaine ambivalence des puissances européennes et étrangères : le croisement des intérêts économiques

Le groupe consultatif sur les politiques des Balkans, Balkans in Europe Advisory Group (BiEPAG), fondé en 2013 et composé d’experts de l’État de droit définit le terme de « stabilocratie » comme suivant : « un régime qui comporte des lacunes considérables en termes de gouvernance démocratique, mais qui jouit d’une légitimité externe offrant une certaine stabilité supposée ». En effet, la Serbie est candidate à l’intégration européenne depuis mars 2012, mais mène une politique ambivalente, plongeant son aspiration européenne dans le brouillard. Ainsi, malgré la corruption endémique et les nombreux manquements à l’État de droit (liberté d’expression, agression de journalistes), la France est un important partenaire économique de la Serbie, notamment dans le domaine des infrastructures. En 2023 a été signé un Memorandum of Understanding concernant un partenariat entre une filiale du groupe RATP et la ville de Belgrade afin de construire des lignes automatisées. Ce partenariat fut renouvelé en mars 2025. 

Les membres de l’Union européenne (UE) ont une attitude ambivalente face à ce régime qui acquiert sa légitimité externe par le biais du commerce. Ainsi, la France lui a vendu des Rafale en 2024, provoquant une polémique en Europe, Belgrade ayant aussi commandé des hélicoptères et des batteries de défense antiaérienne à Pékin. Quant à l’Allemagne, elle compte sur le lithium serbe pour alimenter ses usines de voitures.  Le vice-président de la Commission européenne a d’ailleurs signé un accord de coopération en 2024 avec la Serbie concernant l’approvisionnement en matériaux pour batteries. L’UE importe en effet 97% du lithium qu’elle utilise et tente de diversifier son approvisionnement et réduire sa dépendance envers Pékin.

Si l’Europe est très intéressée par les ressources serbes et semble fermer les yeux sur la situation de l’État de droit dans le pays, elle n’est pas la seule à les convoiter. En effet, le premier partenaire stratégique global entre la Chine et la Serbie est signé en 2009 et Xi Jinping s’est rendu à Belgrade récemment, en 2024. La Serbie étant en manque d’infrastructures, mais possédant une base industrielle robuste, la Chine a choisi de miser sur sa croissance certaine. Cependant, la rentabilité pour la Serbie des investissements chinois est questionnable, notamment dans le cas de l’exploitation des ressources naturelles. Pékin a en effet mis la main sur une des ressources serbes : le cuivre. Ainsi, à l’est de la Serbie, les mines de cuivre possédées par RTB Bor, une entreprise serbe au bord de la faillite, ont été rachetées à 63% par l’entreprise Zijin Mining en 2018.

Dans le contexte de la guerre du Kosovo, l’ambassade de Chine à Belgrade est bombardée, tuant deux journalistes chinois et provoquant la colère de l’opinion publique chinoise. Cet événement rapproche les deux pays qui entretiennent un mépris commun des États-Unis. Ainsi, la Chine est le second partenaire économique de la Serbie. En effet, le 17 octobre 2023, les ministres du Commerce serbe et chinois ont signé un accord de libre-échange, premier de ce genre entre Pékin et une nation d’Europe centrale. Il stipule que 90% des produits serbes exportés en Chine comme les moteurs électriques ou les pneus seront exemptés de taxes. La Serbie constitue en effet une porte d’entrée vers le vieux continent, notamment grâce au tracé des Nouvelles Routes de la Soie (184km du chemin de fer du projet passent par la Serbie). De plus, les deux pays partagent des prises de position comme le refus de s’aligner à la politique européenne envers la Russie (la Serbie est le seul pays du continent refusant d’appliquer les sanctions contre Moscou), ou encore le fait que Pékin ne reconnaisse pas l’indépendance de Taïwan, de la même manière que Belgrade ne reconnaît pas celle de Pristina.

Conclusion 

Nous avons donc mis en lumière les évènements de novembre 2024 et ses conséquences sur la jeunesse serbe, et plus largement sur la société civile. La lutte contre la corruption fait encore rage, mais le caractère transversal de ces protestations permet au mouvement de survivre. Ensuite, nous avons montré que les revendications dépassent la volonté d’obtenir la transparence du gouvernement à propos des circonstances de l’accident, puisqu’elles atteignent directement le pouvoir exécutif. Enfin, nous avons analysé l’ingérence chinoise en Serbie, dont les ressources sont également convoitées par certains membres de l’UE. Belgrade cherche à intégrer l’Union depuis plus de dix ans, mais entretient un brouillard en matière de réformes de l’État de droit, puisque sa position est légitimée par de nombreux partenariats économiques divers et variés. Ainsi, cet état de stabilocratie est entretenu par le lien établi entre le gouvernement corrompu, les entreprises étrangères n’appliquant pas les normes de sécurité, et les transactions économiques générées par les ressources naturelles serbes.

Par Apolline Charlois

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Sitographie  

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