Article du dossier thématique « La Géopolitique du Sport » du 22e numéro du Coup d’Œil de l’AMRI. Il a été rédigé par Marin Guillon Verne.
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Zaccharie Risacher, Alexandre Sarr, Tidjane Salaün, Pacôme Dadiet… Cette année ils sont quatre Français à avoir été sélectionnés dès le premier tour de la Draft NBA (National Basketball Association), un système de loterie qui permet aux équipes ayant obtenu le moins bon bilan la saison passée de se renforcer la saison suivante, en optimisant leurs chances de sélectionner les jeunes joueurs les plus prometteurs. Par ce procédé, 60 joueurs sont choisis chaque année pour intégrer la prestigieuse ligue de basket-ball. Ils sont répartis en deux tours : le premier tour rassemble les 30 meilleurs joueurs, qui sont départagés entre les 14 équipes les plus faibles de la ligue ; et le second tour rassemble 30 autres joueurs, que se disputent les équipes les plus fortes, celles qui ont généralement réussi à accéder aux phases de play-offs – les séries éliminatoires du championnat.

De fait, cette Draft 2024 est historique à de nombreux égards. En effet, c’est la première fois dans l’histoire de la NBA que quatre joueurs internationaux d’une même nation (en dehors des États-Unis et du Canada) sont appelés au premier tour. C’est aussi la première fois que les deux premiers choix de la Draft ne sont pas Américains. Dans ce contexte, la France fait forte impression : après Victor Wembanyama sélectionné en première position par les San Antonio Spurs l’an dernier, c’est au tour de Zaccharie Risacher d’être choisi en premier par les Hawks d’Atlanta, secondé par Alexandre Sarr qui rejoint les Wizards de Washington.

Cette Draft 2024 témoigne plus largement d’une internationalisation de la ligue, où les joueurs étrangers (hors continent Nord-Américain) prennent de plus en plus de place. Sur les 6 derniers titres de MVP (Most Valuable Player), la plus prestigieuse des récompenses individuelles pour un joueur, aucun n’a été remporté par un Américain. Nikola Jokic, MVP en 2021, 2022 et 2024 est serbe ; Joel Embiid, le MVP de la saison 2023 est camerounais ; et Giannis Antetokounmpo ayant remporté le trophée en 2019 et en 2020 est grec. Lors de la saison 2023-2024, sur près de 550 joueurs, 125 étaient étrangers, soit le plus gros total jamais enregistré. Pourtant, la ligue de basketball a longtemps été, et reste encore, associée à l’image des États-Unis, constituant même une vitrine de la culture américaine. Jusqu’à servir son exportation à travers le monde ? De levier d’influence pour la puissance américaine ?

La révolution David Stern

Créée en 1946, la NBA a mis du temps à s’imposer comme l’une des principales ligues américaines. Concurrencée par la NFL (National Football League), la MLB (Major League Baseball) et la NHL (National Hockey League), elle rencontre toutefois une forte popularité auprès du public américain, portée par un cortège de stars, telles que Bob Cousy, Wilt Chamberlain, Bill Russell, Jerry West ou encore Bob Pettit. Mais la ligue entre véritablement dans une autre dimension à partir de 1984, lorsque David Stern est nommé commissionnaire de la NBA. Il se retrouve à la tête d’une organisation en faillite, embourbée dans des scandales de drogue et de racisme. Il engage alors une réforme en profondeur pour changer l’image de la ligue, mais surtout pour la faire connaître à l’international.

C’est dans ce contexte qu’est créée la Dream Team, en 1992. Suite à la cruelle désillusion des Jeux Olympiques de Séoul en 1988, où l’équipe américaine de basket-ball – qui était alors une équipe universitaire – s’était inclinée face à l’URSS en demi-finale, le nouveau commissionnaire propose d’ouvrir la compétition aux joueurs professionnels. C’est donc avec une armada de superstars telles que Michael Jordan, Magic Johnson, Larry Bird, ou encore Karl Malone que les États-Unis abordent les Jeux de Barcelone, se livrant à une véritable démonstration de force. Écrasant la compétition, l’équipe éblouit le monde entier et donne une nouvelle impulsion à la NBA, qui va largement profiter de cet engouement pour poursuivre son développement et son internationalisation.

En effet, à partir de 1992, la ligue connaît une explosion de popularité à travers le globe, particulièrement en Europe : les ventes de maillots atteignent des sommets vertigineux, les stars américaines sont adulées, et la culture occidentale s’américanise à mesure que le basket, tout comme le rap et le hip-hop, séduit les jeunes générations. Véritable phénomène culturel, la NBA attire aussi de nombreux joueurs étrangers. À partir de la fin des années 1990 – début des années 2000, plusieurs grands noms du basket européen intègrent la prestigieuse ligue, comme le Français Tony Parker, l’Espagnol Pau Gasol ou l’Allemand Dirk Nowitzki. Conscient de ce rayonnement, David Stern négocie plusieurs contrats télévisuels avec des chaînes de diffusions américaines et étrangères. Mais son ambition ne s’arrête pas là. Après avoir largement conquis le public et le marché européens, il se penche dès le début des années 2000 sur un marché plus large.

À la conquête du monde

En 2002, un phénomène chinois de 2,29 mètres fait son entrée dans la ligue : Yao Ming. L’occasion pour David Stern d’élargir le marché de la NBA. Dès son arrivée sur les parquets américains, le « géant chinois » bénéficie d’une large campagne de communication, qui l’élève rapidement au rang de superstar. Ses matchs sont suivis assidûment par les supporters chinois, et la NBA traduit même les systèmes de vote du All Star Game[1] dans la langue du natif de Shanghai. Cette stratégie porte ses fruits et crée un véritable engouement autour de ce sport : avec l’arrivée de Yao Ming, la Chine devient le troisième marché de la NBA et près de 300 millions de Chinois se mettent au basketball. Mais la réalité géopolitique a rapidement rattrapé le sport.

En octobre 2019, Daryl Morey, le président du club des Rockets de Houston se fend d’un tweet où il dénonce la répression du régime chinois à l’égard de Hong Kong. Ce dernier, considéré comme le « tweet le plus cher de l’histoire », entraîne la scission du partenariat entre la Chine et la NBA, dans un contexte de rivalité toujours croissante entre Pékin et Washington. Si depuis les tensions se sont apaisées, la ligue américaine a beaucoup pâti de cette déclaration sur les réseaux, où elle s’est retrouvée coincée entre la préservation du marché chinois et la défense des valeurs humanistes qu’elle prône.

Depuis la nomination d’Adam Silver en tant que nouveau commissionnaire en 2014, la NBA souhaite investir de nouveaux marchés tels que l’Inde et l’Afrique. Bien qu’elle ait lancé son programme NBA Academy and Basketball Without Borders en mai 2017, elle peine à s’imposer en Inde, où le cricket et le football règnent en maîtres. Elle est plus confortablement installée en Afrique, où elle a donné naissance à la BAL (Basketball Africa League), et où elle intervient par le biais de NBA Cares, un organisme œuvrant sur des questions d’ordre social, éducatif, ou encore sanitaire. Aujourd’hui, l’Afrique est un marché prometteur pour la ligue américaine. Plusieurs joueurs du continent y ont déjà fait leurs preuves – Joel Embiid et Pascal Siakam pour ne citer qu’eux – et la BAL connaît une popularité croissante. Ces différents organismes permettent en outre de diffuser les valeurs et la culture américaine à grande échelle. Pour autant, peut-on parler de la NBA comme d’un outil de soft power américain ?

Un instrument de soft power américain ?

Indéniablement, la NBA sert de vitrine à la culture américaine. Mascottes, « pom-poms girls », et shows de mi-temps sur fond de rap américain sont même entrés dans les « codes » du basket, jusqu’à devenir presque indispensable à chaque match. Par ailleurs, au cours de la saison, plusieurs évènements célèbrent la culture américaine, telle que Thanksgiving, la journée Martin Luther King, ou d’autres fêtes propres à chaque franchise. L’hymne national américain précède chaque rencontre, et la plupart des termes techniques utilisés sont en anglais – y compris sur les chaînes de diffusions étrangères (« fadeaway », « alley-oop », « hook shot » …). Dans la culture populaire, les joueurs NBA sont omniprésents, notamment dans les textes de rap. Grâce aux matchs, la ligue réussit à transmettre un mode de vie, des valeurs, un idéal ancré dans la culture américaine qui fascine.

Pour autant, si la NBA est aujourd’hui indissociable de l’image des États-Unis, elle est loin de représenter le pouvoir américain. En effet, la ligue a montré à mainte reprises son désaccord avec la Maison Blanche. Sous le mandat de Donald Trump, entre 2017 et 2021, les vainqueurs du championnat ont à chaque fois décliné l’invitation du président, bien qu’il s’agisse d’une tradition aux États-Unis (concernant les sports collectifs, la coutume est de venir célébrer le titre de champion à la Maison Blanche). La Ligue est autonome vis-à-vis de Washington, elle n’a aucun compte à rendre. Il est difficile de la qualifier de « soft power » américain dans la mesure où elle ne sert pas la politique du pays, mais plutôt un idéal. Participant au rayonnement américain, la NBA n’en reste pas moins un pur produit de la mondialisation. Mais alors jusqu’où pousser le développement de la NBA ? Sera-t-elle amenée à devenir un organisme international, comme la FIFA ?

[1] Match annuel opposant les meilleurs joueurs de la conférence Est contre les meilleurs joueurs de la conférence Ouest.

Par Marin Guillon Verne

Liste des articles du dossier thématique « La Géopolitique du Sport » :

Bibliographie

Articles universitaires :

Bessiere, R., Noël, T. (2023, April 17). L’art de la globalisation, ou comment la NBA a fini par conquérir le monde [Partie 1/2]. Portail De L’IE. https://www.portail-ie.fr/univers/influence-lobbying-et-guerre-de-linformation/2023/lart-de-la-globalisation-ou-comment-la-nba-a-fini-par-conquerir-le-monde-partie-1-2/

Bessiere, R., Noël, T. (2023, April 17). L’art de la globalisation, ou comment la NBA a fini par conquérir le monde [Partie 2/2]. Portail De L’IE. https://www.portail-ie.fr/univers/influence-lobbying-et-guerre-de-linformation/2023/lart-de-la-globalisation-ou-comment-la-nba-a-fini-par-conquerir-le-monde-partie-2-2/

Job, A. (2019, Mars), « La mondialisation bientôt achevée de la NBA ? Entretien avec Rémi Reverchon, journaliste sportif à beIN SPORTS », Observatoire du Programme sport et relations internationales, IRIS, sous la direction de Carole Gomez. https://www.iris-france.org/notes/la-mondialisation-bientot-achevee-de-la-nba/

Articles journalistiques :

Carlier, B. (2024, July 10). Basket aux JO – Séoul 1988 : la victoire de l’URSS précipite l’arrivée des stars NBA. TrashTalk. https://trashtalk.co/2024/05/09/basket-aux-jeux-olympiques-seoul-1988-la-victoire-de-lurss-precipite-larrivee-des-stars-nba-sur-la-scene-internationale/

Cohen, B., James, Schwartzel A. & E. (2022, May 25). NBA, Hollywood : comment la Chine impose sa loi. Courrier International. https://www.courrierinternational.com/article/analyse-nba-hollywood-comment-la-chine-impose-sa-loi

Doubek, J. (2021, November 9). The Milwaukee Bucks are the first NBA champions to visit the White House since 2016. NPR. https://www.npr.org/2021/11/08/1053678862/milwaukee-bucks-first-nba-champions-visit-white-house-2016

Freeman, J. (2019, November 7). How one tweet lost the NBA four billion dollars. The Paw Print. https://woodsidepawprint.com/sports/2019/11/07/how-one-tweet-lost-the-nba-four-billion-dollars/

Kucharczyk, D. (2020, January 3). David Stern : les multiples visages de l’homme qui a révolutionné la NBA. Basket USA. https://www.basketusa.com/news/204014/portrait-david-stern-les-multiples-visages-de-lhomme-qui-a-revolutionne-la-nba/

Luc. (2024, March 31). NBA et mondialisation : comment la ligue a dominé la planète ? | Le Roster. Le Roster. https://leroster.com/nba-et-mondialisation-comment-domine-la-planete/

Meichel, N. (2023, October 24). 125 joueurs étrangers sont en NBA cette saison, nouveau record. TrashTalk. https://trashtalk.co/2023/10/24/125-joueurs-internationaux-sont-en-nba-cette-saison-un-nouveau-record/

Saint-Leger, A. (2018, August 16). La NBA part à la conquête de l’Inde : la première étape pourrait être un match de pré-saison à Mumbai. TrashTalk. https://trashtalk.co/2018/08/16/la-nba-part-a-la-conquete-de-linde-la-premiere-etape-pourrait-etre-un-match-de-pre-saison-a-mumbai/

Sitographie :

Site de la NBA (NBA.com) : https://www.nba.com/news/nba-international-players-2023-24

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