Article issu du dossier thématique « La Géopolitique du Sport » du 22ᵉ numéro du Coup d’Œil de l’AMRI. Il a été rédigé par Hugo Colas.
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L’expression « soft power », conceptualisée par Joseph Nye en 1990, désigne la capacité d’influence et de persuasion d’une entité sur une autre par des moyens non coercitifs. Ce concept a trouvé une application notable dans le domaine du sport, devenu au fil du XXe siècle un outil puissant de diplomatie et de rayonnement international. Le football, en particulier, est devenu plus qu’un simple sport : il est un vecteur de croissance économique, d’amélioration des relations diplomatiques et d’influence. Les États ont depuis longtemps reconnu le potentiel du sport dans leurs communications et leurs diplomaties. Des événements historiques comme la Coupe du monde de 1934 sous Mussolini ou les Jeux de Berlin en 1936 sous le régime nazi en sont des exemples tristement emblématiques. Le football, avec son caractère universel, joue un rôle clé en véhiculant des valeurs telles que l’esprit d’équipe, le respect et la persévérance. Toutefois, la diplomatie sportive peut aussi entraîner des cas de déconnexion entre les valeurs sportives affichées et la réalité politique et sociale des pays concernés, comme le montrent les exemples du Qatar et de la Russie récemment. Le sport est également utilisé comme un instrument de médiation permettant de rétablir des relations diplomatiques interrompues. Le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères français, par exemple, utilise explicitement le sport pour renforcer l’influence française dans le monde et promouvoir son économie et son attractivité. C’est pourquoi il est décisif pour les grandes nations d’accueillir des grandes compétitions telles que les Jeux Olympiques (JO) ou la Coupe du monde de football.

Source : Le Parisien, 2022
Le Qatar : Un cas d’école de soft power
Le Qatar a déployé une politique de soft power particulièrement ambitieuse au cours des trente dernières années. Ce micro-Etat, riche en réserves de gaz et de pétrole, a pour objectif de diversifier son économie pour anticiper l’épuisement de ses ressources en hydrocarbures. Ainsi, sur le court terme, le pays ne cesse de développer des partenariats militaires et économiques afin de bonifier l’économie du pays et de permettre aux investissements externes de continuer leurs activités. Le micro-État, qui fait moins de 12.000 kilomètres carrés, mais qui possède 15 % des réserves mondiales de gaz, a investi dans les grands groupes du CAC 40 (Vinci, Veolia…), des médias comme Lagardère, l’hôtellerie de luxe ou l’immobilier, mais a également investi massivement dans le sport avec le club du Paris Saint-Germain comme navire amiral. Le gouvernement cherche aussi à maintenir son influence sur son territoire et en dehors en faisant l’achat depuis quelques années de nombreux matériels militaires comme l’avion Eurofighter Typhoon et des missiles intelligents PAC 3 Patriot. L’objectif est clairement affiché : montrer que le Qatar sait se protéger et qu’il possède une force de frappe sur les autres pays. De plus, le Qatar a joué un rôle récemment dans les efforts de médiation dans les conflits en Afghanistan, au Yémen et encore à Gaza. Toutes ces stratégies s’insèrent dans une diplomatie de hard power (Nye, 1990). Toutefois, le pays ne se limite pas à affirmer sa puissance par les armes ou par son secteur énergétique. Il a massivement investi dans le sport, en particulier à travers le PSG et dans différentes compétitions mondiales comme les Coupes du monde de Handball 2015 et de Football 2022. Le Qatar cherche à se positionner comme un leader en intégrant tous les niveaux de l’industrie sportive, passant par l’organisation de compétitions, l’achat de superstars ou encore la création d’une chaîne de télévision sportive (Al-Jazeera). Le pays multiplie les organisations de compétitions sportives telles que le golf (Dubaï), la voile et du cyclisme afin d’en obtenir le maximum de retombées médiatiques et de contribuer à une autre image pour le pays. La Coupe du monde de football est le point central de cette stratégie de soft-power. Elle permet au Qatar de nouer des alliances internationales et de peser face à l’Arabie saoudite qui, de son côté, a racheté le club anglais de Newcastle et face aux Émirats arabes unis, propriétaires d’une des plus importantes équipes de ce sport, Manchester City. Cette compétition arrive au moment où Riyad et Abu Dhabi reprochent au Qatar ses liens avec l’Iran et les Frères musulmans et lui ont même imposé un blocus de 2017 à janvier 2021. Ainsi, ces investissements ont pour but de participer à redorer l’image d’un pays parfois perçu comme archaïque et où les droits humains ne sont pas toujours respectés. Par ces initiatives, le Qatar cherche à se positionner comme un acteur moderne et progressiste sur la scène internationale, tout en montrant son engagement envers des réformes socio-économiques et l’amélioration des conditions de vie de ses citoyens. Doha s’efforce de moderniser son image à travers le sport, mais l’organisation de cette Coupe du monde a été frappée par de nombreux scandales.
Pour commencer, un soupçon important de corruption mélangeant un fort lobbying et des personnalités aux places comme Nasser Al-Khelaifi (prince qatari et président du PSG), Nicolas Sarkozy (président français à l’époque de ce scandale), Jean-Michel Platini (président de la FIFA et figure incontournable du football français) et bien d’autres membres de la FIFA. Cette victoire dans la course à l’organisation fut une surprise pour beaucoup et ses soupçons ont quelque peu entaché les valeurs du pays. De plus, cette diplomatie sportive a fait face aux réalités sociales et démographiques d’un pays composé de trois cent mille Qataris et de plus de deux millions de travailleurs étrangers, parmi lesquels de très nombreux ouvriers originaires du Pakistan, d’Inde, du Népal et du Bangladesh. Les nombreux articles et enquêtes sur les conditions de travail et les droits des travailleurs ont beaucoup touché l’image de cette compétition. Mais le plus gros scandale reste le nombre de décès sur les chantiers de cette Coupe du monde. On estime que la construction des infrastructures sportives aurait causé plusieurs milliers de morts selon Amnesty International, bien que le Qatar ait publié des statistiques bien moindres concernant la mort de certains ouvriers sur les chantiers depuis 2012. Concernant ces décès, la plupart des certificats mentionnent crise cardiaque ou défaillance respiratoire. Cela permet de ne pas attribuer ces décès à des conditions de travail particulièrement dures. Ainsi, en 2016, le Qatar a déclaré « seulement » 35 ouvriers décédés parmi les travailleurs étrangers à la suite de blessures sur des chantiers de construction. Le manque de transparence concernant les morts sur les chantiers et les allégations de corruption ont considérablement terni l’image du Qatar, mettant en lumière des préoccupations majeures sur les droits des travailleurs et la gestion des grands projets internationaux.
Néanmoins, le Qatar a réussi un grand coup en devenant le premier pays arabe à obtenir l’organisation de la Coupe du monde de football, renforçant ainsi sa position et son prestige face à ses voisins et rivaux du Golfe. De plus, le Qatar a su démontrer sa capacité à concilier un wahhabisme rigoureux à l’intérieur du pays avec une image moderne et tolérante sur la scène internationale, prêt à accueillir le monde entier. Par ailleurs, Doha nourrit l’ambition de se hisser parmi les grands, tant dans le domaine sportif que diplomatique, en jouant un rôle actif au Yémen, en Syrie et à Gaza, en accueillant l’une des plus grandes bases militaires américaines dans le Golfe, ou encore en investissant massivement dans des infrastructures culturelles à travers le monde pour soutenir sa stratégie de soft power. Ainsi, Pascal Boniface a souligné que le sport peut rendre une puissance plus sympathique et populaire, contrairement à la démonstration de la puissance militaire Cependant, pour le Qatar, la grandeur des investissements sportifs peut brouiller le message et renforcer l’image d’une richesse mal répartie, d’un pouvoir autoritaire et de la toute-puissance de l’argent. Néanmoins, par le biais du soft power que constitue la diplomatie sportive, le Qatar cherche ainsi à accroître sa notoriété, augmenter le courant de sympathie mondial à son égard et à se rendre d’une certaine manière indispensable aux instances sportives par le biais de ses financements. C’est la face sombre du football, le « foot business ».
Par Hugo Colas
Liste des articles du dossier thématique « La Géopolitique du Sport » :
- Introduction du dossier par Laura Degrange.
- « Les Jeux Olympiques engrangent-ils un bénéfice pour le pays hôte ? » par Robin Yahi.
- « Le Soft Power à travers le sport : l’exemple du Qatar » par Hugo Colas.
- « La NBA, un instrument de soft power américain ? » par Marin Gillon Verne.
Bibliographie
Aflalo, A. (2022, 21 décembre). Diplomatie, image, sport. . . après une Coupe du monde réussie, le Qatar veut transformer l’essai. leparisien.fr. https://www.leparisien.fr/sports/football/coupe-du-monde/diplomatie-image-sport-apres-une-coupe-du-monde-reussie-le-qatar-veut-transformer-lessai-21-12-2022-W7ZONBMGHJGE7M3NYBCCR662WM.php
Côme, T. & Raspaud, M. (2018). La diplomatie sportive, enjeu stratégique pour le Qatar. Hermès, La Revue, 81, 169-175. https://doi.org/10.3917/herm.081.0169
Guégan, J., & Aubin, L. (s. d.). Géopolitique du sport : l’affrontement entre la Russie et l’Ukraine. The Conversation. https://theconversation.com/geopolitique-du-sport-laffrontement-entre-la-russie-et-lukraine-229262
Le Dessous des Cartes – ARTE. (2024, 15 juin). Le foot, un enjeu de puissance | Le Dessous des Cartes | ARTE [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=qmvOHmABnrA
Qu’est-ce que la géopolitique du sport ? (s. d.). IRIS. https://www.iris-france.org/183006-quest-ce-que-la-geopolitique-du-sport/

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