Article rédigé par Emma Barthe et publié dans le 17e numéro du Coup d’Œil de l’AMRI (novembre 2023).
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L’attaque du Hamas le 07 octobre 2023 a entraîné une réplique du gouvernement israélien sans précédent faisant remonter les souvenirs de la Nakba de la première guerre israélo-arabe qui avait poussé des centaines de milliers de Palestiniens sur les routes de l’exil. En effet, depuis 1948 et la création de l’État d’Israël, pour faire face à l’exode massif des Palestiniens de nombreux camps ont été créés au Moyen-Orient, et plus particulièrement au Liban, qui sont devenus le symbole même de cette diaspora. Selon l’United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East (UNWRA), aujourd’hui environ 4,7 millions de Palestiniens vivraient dans des camps dans les pays arabes voisins. Le Liban compte 12 camps sur son territoire abritant plus de 480 000 réfugiés enregistrés par l’UNWRA. Les Palestiniens du Liban présentent des particularités liées à l’organisation socio-spatiale singulière de leur pays d’accueil.
L’histoire des camps du Liban a souvent été illustrée comme une succession d’époques correspondant aux idéaux et périodes de l’Histoire. C’est donc en 1948 que les premières vagues de migrations des Palestiniens arrivent au Liban. Devant cet afflux massif, l’UNWRA devient effective en 1950 et les Palestiniens sont répartis dans seize camps, construits très rapidement, à travers le Liban. Durant les vingt premières années d’exil, les camps de réfugiés palestiniens se situent à proximité des villes et sont généralement entourés d’orangeraies ou d’oliveraies. Il n’y avait alors pas encore de constructions solides établies. En effet, les camps de réfugiés, à l’origine, sont conçus comme des structures temporaires d’accueil et d’attente. Des problèmes, qui sont encore aujourd’hui d’actualité, commencent rapidement à apparaître du fait de ces conditions de vie précaires et de la surpopulation dans ces camps : approvisionnement en eau, élimination des déchets, maladies infectieuses, etc…De plus, les populations de ces camps sont placées sous le contrôle permanent de l’armée libanaise, qui, met en place progressivement des mesures restrictives dans le but d’éviter la politisation des réfugiés palestiniens. C’est à la fin des années 1960, lors de la création des principaux mouvements palestiniens tels que Fatah ou le Front populaire de libération de la Palestine que les réfugiés deviennent de plus en plus des fedayin, c’est-à-dire des combattants de la résistance. Ces derniers, se heurtent toutefois à l’armée libanaise qui ne souhaite pas céder de souveraineté aux réfugiés palestiniens. Dans les années 1970, les camps et groupements palestiniens connaissent un important développement spatial, une densification de leurs populations ainsi qu’une amélioration quantitative de l’habitat. De plus, les réfugiés gagnent une grande autonomie dans la gestion de ces camps. Cependant, en 1975 la guerre débute et les camps, notamment de Beyrouth, subissent d’importantes destructions. Ces années de guerre sont particulièrement compliquées pour les réfugiés palestiniens avec les massacres dans les camps de Sabra et Chatila en 1982. Ainsi, à la fin de la guerre en 1990 il ne reste plus que 12 camps sur les 16 initiaux.
Les réfugiés palestiniens doivent alors se reconstruire et se réapproprier les camps et bidonvilles qui les entourent. Toutefois, dans cette période d’après-guerre et de reconstruction de la politique libanaise, les acteurs palestiniens vont être complètement exclus du débat et du champ politique. La population palestinienne s’est alors concentrée autour des principales villes du littoral que sont: Tyr, Saïda, Tripoli et Beyrouth du fait leur espace économique dynamique. Les camps qui étaient autrefois à l’extérieur des municipalités se sont développés par groupements de 3 ou 4 autour de ces grandes villes du fait de l’augmentation démographique et se sont progressivement insérés dans les villes.
Ainsi depuis le milieu des années 1980, le gouvernement libanais a mis en place des mesures législatives particulièrement restrictives qui limitent l’accès des réfugiés palestiniens au marché du travail, aux services sociaux, à l’éducation et à la liberté de circulation. Ce dispositif de lois s’accompagne d’un contrôle très strict des camps par l’armée libanaise. La question des réfugiés palestiniens concerne autant le gouvernement libanais car elle impacte directement la structure démographique de la population et a le pouvoir d’influencer la balance communautaire sur laquelle reposent les différentes institutions du pays. Ainsi, le pouvoir libanais a mené et mène une politique défavorable à l’égard des réfugiés palestiniens en écartant toutes mesures susceptibles de promouvoir leur intégration et a lancé une vaste campagne politique et diplomatique afin de faire connaître son refus de l’implantation.
Généralement, les réfugiés palestiniens bénéficient d’un traitement identique à celui des autres étrangers résidant au Liban. Néanmoins, certaines décisions libanaises violent les droits collectifs des Palestiniens tels que le droit de représentation et le droit au voyage et au retour dans la mesure où des taxes conséquentes leur sont imposées pour chaque déplacement. La politique menée par le pouvoir libanais envers les camps palestiniens est aussi constituée de mesures restrictives concernant l’accès au travail et le problème majeur des Palestiniens aujourd’hui est le chômage. Leurs salaires sont très nettement inférieurs à ceux perçus par les travailleurs libanais et ils sont donc utilisés comme main-d’œuvre peu qualifiée pour des métiers méprisés par les Libanais. Enfin, la situation sanitaire des différents camps est particulièrement préoccupante. En effet, l’augmentation de 400 % du nombre d’habitants n’a pas été accompagnée d’une extension de la superficie des camps entraînant une large dégradation de leurs environnements : égouts non couverts, réseaux d’eau non potable, malnutrition, électricité faible, etc… L’ONU et l’UNWRA avertissent que les réfugiés palestiniens font face à un désastre sanitaire et une crise humanitaire particulièrement grave. Toutes ces mesures et lois ont progressivement imposé aux Palestiniens vivant dans les camps d’être coupés de toute relation ou interaction avec le milieu libanais. Depuis 2019, le Liban traverse une crise économique sans précédent qui perdure et affaiblit le pays ainsi que les différentes communautés de réfugiés. Le statut particulier réservé aux réfugiés palestiniens instauré par le gouvernement libanais en fait une cible réservée de cette crise et début 2022, 93 % d’entre eux vivaient sous le seuil de pauvreté selon l’UNWRA. La dégradation de la situation du pays ne fait qu’accroître cette politique d’isolement en plus du regard défavorable et craintif porté par les libanais sur les réfugiés palestiniens. Cette crainte trouve son origine dans le fait que ces réfugiés constituent un groupe social particulièrement pauvre et démuni mais également, qu’ils sont aussi les représentants et porteurs d’une cause nationale très importante néanmoins conflictuelle dont la solution ne peut être trouvée avec les compromis actuels. La gravité de la crise qui perdure et les multiples contraintes juridiques imposées par le Liban poussent un grand nombre de réfugiés palestiniens vivant dans les camps à tenter l’immigration clandestine vers l’Europe.
Par Emma Barthe
Bibliographie
Articles presse :
- Mâlin, J. (2023, 2 août), Réfugiés palestiniens : où sont-ils répartis au Proche-Orient ?, La Croix, https://www.la-croix.com/Monde/Refugies-palestiniens-sont-ils-repartis-Proche-Orient-2023-08-02-1201277613
- X. (2022, 26 octobre), Les réfugiés palestiniens au Liban s’enfoncent dans la pauvreté, s’alarme l’ONU, L’Orient le Jour, https://www.lorientlejour.com/article/1315859/liban-les-palestiniens-senfoncent-dans-la-pauvrete-salarme-lonu.html
Livres :
- Mauriat, J. (2001), Populations réfugiées : de l’exil au retour, Les camps de réfugiés palestiniens de Beyrouth 1948-1998, p151-182, https://core.ac.uk/download/pdf/39845901.pdf
Articles scientifiques :
- Doraï, MK. (2005), Aux marges de la ville, les camps de réfugiés palestiniens à Tyr, Outre-Mer, n°13, p373-389
- El-Nahour, S. (2003), Les réfugiés palestiniens, Confluences Méditerranée, n°47, p111-122
- Mahoudeau, A. (2017), Une colère électrique : les camps de réfugiés palestiniens à Beyrouth, Savoir/Agir, n°42, p111-118

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