Article écrit par Robin Yahi et publié dans le 17e numéro du Coup d’Œil de l’AMRI. (Novembre 2023)
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Le 8 novembre 2023, les forces armées azerbaïdjanaises organisaient un défilé triomphant dans les rues de Khankendi, la capitale du Haut-Karabakh. Cette enclave arménienne, auto-proclamée indépendante en 1988 sous le nom de République d’Artsakh, a cessé d’exister en octobre 2023 suite au conflit l’opposant à son voisin azerbaïdjanais. Cette république, qui n’était pas reconnue officiellement par l’ONU, était depuis son indépendance, une source de tensions et même de conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. 

Suite à trois conflits majeurs (1988-1992, 2016 et 2020), une grande partie du territoire de la République d’Artsakh était déjà sous contrôle azerbaïdjanais. Le territoire encore administré par les arméniens du Haut-Karabakh, avant l’attaque de 2023, ne représentait plus que 30% de son territoire lors de la déclaration d’indépendance en 1988. Le 19 septembre 2023, Bakou lance une opération dite « antiterroriste » en bombardant le Haut-Karabakh. Une invasion terrestre succèdera au bombardement et le 20 octobre 2023, un cessez-le-feu est signé entre les deux parties. Quelles sont les conséquences pour l’Arménie, l’Azerbaïdjan et l’équilibre géopolitique dans la région ?

Marche de la victoire de l’armée azerbaïdjanaise.
Source : HANDOUT/REUTERS

Cette conquête apparaît comme une victoire éclatante pour la diplomatie et l’armée azerbaïdjanaise. Bakou a en effet rempli ses objectifs militaires et stratégiques et apparaît maintenant en position de force face à l’Arménie. On peut désormais supposer que l’Azerbaïdjan pourrait profiter de cette situation pour forcer l’Arménie à céder un corridor qui traverserait le territoire arménien en reliant l’Azerbaïdjan à son enclave de la république de Nakhitchevan.

L’Arménie quant à elle, est plus que faible que jamais, son allié russe n’étant pas venu soutenir les arméniens du Haut-Karabakh. La Russie, allié historique de l’Arménie et des populations chrétiennes du Caucase depuis la chute de l’URSS, est empêtrée dans le conflit ukrainien et ne pouvait se permettre de se lancer dans une bataille diplomatique pour quelques milliers d’hectares sans réels intérêts pour Moscou. Il faut néanmoins souligner que des soldats russes étaient bien présents au Haut-Karabakh lors de l’attaque avec comme objectif d’empêcher des exactions sur les populations civiles. Le soutien de Moscou était donc minime. Paradoxalement, le principal fournisseur d’armes de l’Azerbaïdjan reste la Russie.

De plus, l’Arménie n’a pas pu compter sur l’Union européenne, qui a trop besoin des ressources gazières azerbaïdjanaises, d’autant plus que les achats de gaz russes sont maintenant prohibés. Bruxelles n’était pas en position de prendre fermement parti pour l’Arménie. L’Azerbaïdjan n’a donc subi aucune représailles diplomatiques, aucune sanctions n’ayant été prononcées par des puissances externes au conflit.

L’Azerbaïdjan, au contraire de l’Arménie, a pu compter sur son principal allié : la Turquie. Ankara a vivement soutenu Bakou. Les antécédents entre la Turquie et l’Arménie ainsi que la proximité culturelle entre la Turquie et l’Azerbaïdjan peuvent en partie expliquer cette position. Mais la Turquie a également intérêt, tout comme les européens, à entretenir de bons rapports avec l’Azerbaïdjan pour faciliter son approvisionnement en gaz.

Le soutien d’Ankara à Bakou et l’écrasante victoire de l’Azerbaïdjan a permis à la Turquie de renforcer son influence dans cette région caucasienne qui fait partie des ambitions d’Erdogan pour redonner à la Turquie le statut de puissance dominante dans la région. C’est au contraire, pour la Russie, une nette perte d’influence qui confirme la tendance de cette dernière décennie : la Turquie et la Chine accroissent grandement leur influence dans la région au détriment de Moscou.

Outre les conséquences géopolitiques du conflit, les conséquences humanitaires sont également sans précédent. La quasi-totalité des 120 000 arméniens vivant au Haut-Karabakh ont fui le pays, ce qui a donné lieu à un véritable exode. Ce mouvement de population arrange largement les autorités azerbaïdjanaises qui ne trouveront aucune résistance pour asseoir leur domination et installer leur administration dans cette région. Au contraire, pour l’Arménie, l’accueil de dizaines de milliers de réfugiés pourrait s’avérer extrêmement compliqué.

L’attaque sur le Haut-Karabakh était donc une suite logique des précédents conflits opposant la République d’Artsakh et l’Azerbaïdjan. Ce conflit permet de mettre en évidence les rivalités turco-russes pour l’influence dans la région du Caucase avec un avantage certain pour la Turquie, du moins dans ce conflit. L’Azerbaïdjan en sort grandi militairement et diplomatiquement et l’Arménie est désormais plus isolée que jamais face à son voisin qui manifestera certainement à nouveau son agressivité, que ce soit par la diplomatie ou par les armes.

Par Robin Yahi

Bibliographie

Article scientifique : 

Cheterian, V. (2023). Relations Russie-Turquie : le prisme du Haut-Karabakh. Confluences Méditerranée, 124, 55-68. https://doi.org/10.3917/come.124.0057

Articles de presse : 

Afp, L. M. A. (2023, 17 novembre). Haut-Karabakh : La Cour internationale de justice ordonne à l’Azerbaïdjan de permettre un retour sûr des habitants. Le Monde.fr. https://www.lemonde.fr/international/article/2023/11/17/haut-karabakh-la-cour-internationale-de-justice-ordonne-a-l-azerbaidjan-de-permettre-un-retour-sur-des-habitants_6200784_3210.html

Courrier International. (2023a, octobre 6). Pourquoi l’Azerbaïdjan arrête les anciens responsables du Haut-Karabakh. Courrier international. https://www.courrierinternational.com/article/geopolitique-pourquoi-l-azerbaidjan-arrete-les-anciens-responsables-du-haut-karabakh

Courrier International. (2023b, novembre 9). Bakou organise une “marche de la victoire” dans la capitale désertée du Haut-Karabakh. Courrier international. https://www.courrierinternational.com/article/parade-bakou-organise-une-marche-de-la-victoire-dans-la-capitale-desertee-du-haut-karabakh

Source audiovisuelle :

Terra Bellum. (2023, 7 octobre). L’AZERBAÏDJAN vainqueur face à l’ARMÉNIE isolée ! [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=LRoDyec-sco

Cheterian, V. (2023). Relations Russie-Turquie : le prisme du Haut-Karabakh. Confluences Méditerranée, 124, 55-68. https://doi.org/10.3917/come.124.0057

Afp, L. M. A. (2023, 17 novembre). Haut-Karabakh : La Cour internationale de justice ordonne à l’Azerbaïdjan de permettre un retour sûr des habitants. Le Monde.fr. https://www.lemonde.fr/international/article/2023/11/17/haut-karabakh-la-cour-internationale-de-justice-ordonne-a-l-azerbaidjan-de-permettre-un-retour-sur-des-habitants_6200784_3210.html

Courrier International. (2023a, octobre 6). Pourquoi l’Azerbaïdjan arrête les anciens responsables du Haut-Karabakh. Courrier international. https://www.courrierinternational.com/article/geopolitique-pourquoi-l-azerbaidjan-arrete-les-anciens-responsables-du-haut-karabakh

Courrier International. (2023b, novembre 9). Bakou organise une “marche de la victoire” dans la capitale désertée du Haut-Karabakh. Courrier international. https://www.courrierinternational.com/article/parade-bakou-organise-une-marche-de-la-victoire-dans-la-capitale-desertee-du-haut-karabakh

Descamps, P. (2023, 13 novembre). Le Haut-Karabakh replonge dans le silence. Le Monde diplomatique. https://www.monde-diplomatique.fr/2023/11/DESCAMPS/66237

Gunter, J. (2023, 5 octobre). Le Haut-Karabakh désert révèle les conséquences de la défaite éclair arménienne. BBC News Afrique. https://www.bbc.com/afrique/articles/c0kxzprpnqqo

Terra Bellum. (2023, 7 octobre). L’AZERBAÏDJAN vainqueur face à l’ARMÉNIE isolée ! [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=LRoDyec-sco

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