Article écrit par Willy Schereid Souo et publié dans le 17ᵉ numéro du Coup d’Œil de l’AMRI (novembre 2023).
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La nuit du 30 août 2023 restera à jamais une date marquée dans les esprits du peuple Gabonais. Alors que quelques jours auparavant à la date du 26 août 2023 les Gabonais étaient invités à se rendre aux urnes pour l’élection de leur futur président, ces derniers n’auraient imaginé la tournure que prendrait cet acte de devoir citoyen. Dans un climat politique devenant de plus en plus critique et contesté, le Gabon, pays situé en Afrique centrale, a été le théâtre d’un coup d’État militaire vivement salué par sa population. Un acte qui s’inscrit dans cette nouvelle vague de prises de pouvoir militaires en Afrique après celles déjà en cours au Niger, au Mali, au Burkina Faso, en Guinée Conakry et au Soudan. 

Ce putsch au Gabon bien que considéré par sa population comme salutaire, reste néanmoins sujet à des interrogations quant à sa nature dans laquelle plusieurs évoquent l’idée d’une révolution de palais. Toutefois, il est important de comprendre que ce dernier vient se différencier des 145 autres putschs déjà connus sur le continent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et les mouvements de décolonisation des années 1960.

Contextualisation de la situation politique : La réponse à un coup d’État électoral et à un régime datant de 1967. 

La prise de pouvoir avait été déclarée à la télévision nationale par un groupe de militaires représentant l’ensemble des corps armée gabonais quelques heures après l’annonce de la réélection du président Ali Bongo Ondimba avec 64,27 % des suffrages contre 30,77 % pour Albert Ondo Ossa, son principal opposant. Une réélection qui survient à la suite d’une campagne présidentielle tronquée et douteuse, orchestrée par les autorités au pouvoir comme indiqué par le nouveau Comité pour la transition et la restauration des Institutions (C.T.R.I.).

En effet, la prise de pouvoir par les forces armées est justifiée par la réponse à une importante fraude électorale qui consistait à déclarer Ali Bongo, président en exercice depuis 2009, comme vainqueur d’une élection qu’il n’a jamais gagnée démocratiquement. Fils d’Omar Bongo Ondimba, Président de la République Gabonaise de 1967 à sa mort en 2009, les mandats présidentiels d’Ali Bongo ont toujours été contestés par  une large partie de la population gabonaise. Ces derniers considéraient qu’Ali Bongo était plus guidé par ses intérêts personnels que ceux de la nation. Dans un pays riche en ressources forestières et minières (pétrole, manganèse, etc.) avec un tiers de ses 2,4 millions d’habitants vivant sous le seuil de pauvreté, le Gabon a souvent été victime des abus de pouvoir de ses dirigeants. Dans un prétendu régime démocratique aux airs d’oligarchie, la confiscation du pouvoir, le partage et le pillage des richesses par les élites dans une nation qui connaît une forte disparité sociale et économique a nourri les volontés du peuple gabonais à s’émanciper du système dit « des Bongo ».

De plus, l’incapacité physique du candidat sortant Ali Bongo, victime en 2018 d’un accident vasculaire cérébral (AVC), a animé la détermination des Gabonais à une alternance politique dans le pays.  C’est la raison pour laquelle dans un élan patriotique, les forces militaires ont annoncé l’annulation des élections, la dissolution de toutes les institutions et la fin du régime en place. À travers cette action, l’objectif premier était de restaurer la dignité du peuple gabonais. D’autre part, il consistait à éviter une effusion de sang et une crise post-électorale importante. Un événement que le pays avait déjà connu lors des élections présidentielles contestées de 2016.

Révolution de palais ou coup d’État salvateur ? 

Ce coup de force a mis en lumière une population gabonaise en liesse dans les villes du pays qui dit être « libéré des Bongo ». Pourtant, pour plusieurs, le Gabon est encore loin d’être sorti de ce système de plus de 56 ans et pour cause, le choix du nouveau président de la Transition Brice Oligui Nguema. Chef de la garde républicaine et dernier aide de camp d’Omar Bongo, le nouveau président du CTRI connaît depuis sa prestation de serment en septembre 2023 des vives interrogations suite à sa prise de pouvoir. La proximité et la place importante que ce dernier occupait au sein de l’ancien régime remettent en cause les arguments de ce coup de force militaire. Un coup d’État qualifié par Albert Ondo Ossa, principale figure de l’opposition lors du scrutin présidentielle, comme étant une « révolution de palais orchestré par Pascaline Bongo »[1], la sœur rivale d’Ali Bongo. Néanmoins, bien qu’il soit impossible de nier cette proximité, il est nécessaire de comprendre que ce coup d’État va au-delà d’une simple révolution de palais. Dans un pays de 2,4 millions d’habitants dans lequel les acteurs politiques et le régime politique sont les mêmes depuis plusieurs décennies, il est difficile d’être un fervent opposant sans avoir à collaborer avec le pouvoir en place. D’ailleurs, la fonction d’Albert Ondo Ossa en tant que ministre de l’éducation nationale sous le régime d’Omar Bongo vient témoigner de cet argument. Face à ces différentes interrogations, le président de la Transition gabonaise Brice Oligui Nguema a répondu en disant « qu’il fallait être dans le système pour le changer »[2]. En effectuant ce coup d’État sans qu’il n’y ait d’effusion de sang et dans l’optique de préserver la paix à l’échelle nationale tout en répondant aux attentes du peuple souhaitant mettre fin à l’ancien régime, ce dernier peut raisonnablement être qualifié de salutaire.

En effet, bien qu’il soit important de rappeler qu’un coup d’État n’est jamais louable au vu de son illégalité et de son caractère antidémocratique et anticonstitutionnel, il peut se justifier sous certaines conditions et circonstances exceptionnelles. Selon l’écrivain Arol Ketchiemen, est considérée comme coup d’État salvateur une œuvre pouvant représenter la vertu et le courage politique suprême. Il s’impose à la suite « d’une dérive dictatoriale avalisée par les institutions étatiques, d’un endiguement de l’expression plurielle, d’une mauvaise gouvernance et d’un échec des institutions garantes de la constitution ayant décidé de se mettre au service d’un individu au détriment du peuple » (Ketchiemen, 2019). En somme l’inexistence de l’État dans ses missions est la principale cause des coups d’État en cours en Afrique subsaharienne. Dans le cas du Gabon, la confiscation du pouvoir par le régime des Bongo et des élites du Parti Démocratique Gabonais (P.D.G.), le parti au pouvoir depuis l’indépendance du pays en 1960, a résulté à la prise de pouvoir forcée par les militaires voulant être au service du peuple et mettre un terme à cette oligarchie.

Quelles différences avec les autres coups d’État en Afrique Subsaharienne ?

Bien que le coup d’État au Gabon s’aligne dans cette vague de prise de pouvoir en Afrique subsaharienne, il est important d’éviter toute amalgame vis-à-vis des autres pays de la région. La situation géopolitique des pays du Sahel est fortement bouleversée par une crise sécuritaire et économique devenant de plus en plus exponentielle. Que ce soit au Mali, au Burkina Faso ou au Niger, on constate une crise multidimensionnelle nourrie par une insurrection de mouvements terroristes, par une dégradation de la situation économique et par une crise démographique importante. S’ajoute à cela la naissance d’un sentiment anti-français dans lequel la France est indexée par les locaux pour sa mainmise dans les affaires politiques et économiques et pour ses implications sécuritaires notamment dans les opérations Serval et Barkhane. Une place trop importante pour une ancienne colonie que beaucoup considèrent comme étant à l’origine de plusieurs maux dans ces pays du Sahel. Le distinguo entre ces pays et le Gabon s’établit dans le sens où ce dernier n’est aucunement confronté à une crise sécuritaire mais plutôt à une crise politique et économique nationale liée à l’ancien régime. La volonté des gabonais a été de s’affranchir de la Famille Bongo et non d’une domination étrangère que beaucoup ne considèrent pas actuellement comme une menace. Dans un pays à fortes inégalités sociales et économiques, l’intérêt premier du peuple gabonais réside dans l’idée d’établir un système politique et économique juste et de jouir des recettes de leur richesse naturelle. Le coup d’État au Gabon se distingue considérablement de ceux des pays du Sahel, en raison de la nature pacifique du pays et de son éloignement aux risques sécuritaires.

Les premiers pas d’un pays en Transition

Quelques mois après sa prise de pouvoir forcée, le Comité de la transition et de la restitution des institutions gabonaises a déjà introduit maintes mesures venant constituées la nouvelle stratégie politique et économique du pays. Sur le plan politique, la constitution d’un gouvernement inclusif (acteurs de la société civile, de la diaspora et la présence des figures de l’opposition), la libération de certains prisonniers et exilés politiques et la mise en place d’une charte de participation nationale ont été les premières résolutions du pouvoir transitoire. Une décision qui s’est également traduite par l’incarcération pour corruption de plusieurs figures politiques du précédent régime notamment l’ancienne première dame, Sylvia Bongo et son fils Noureddin Bongo. Sur le plan économique, le pays a procédé à l’élaboration d’un vaste plan d’accroissement de recettes et de remboursement de sa dette intérieure. En quelques mois seulement, le Gabon a déjà régularisé une bonne partie de ses arriérés financiers envers ses bailleurs de fonds. Un redressement économique considéré comme un axe majeur dans l’amélioration des conditions des gabonais. Enfin, face aux sanctions politiques et économiques imposées par la communauté internationale, c’est par le prisme de la diplomatie que le pays tente de justifier ce coup d’État. Une approche par laquelle les nouvelles autorités ont effectué plusieurs visites officielles à l’échelle régionale (Guinée Équatoriale, Congo Brazzaville, Centrafrique, Tchad) et internationale (Cuba, Assemblée des Nations-Unies, Arabie Saoudite) afin d’obtenir une intégration accélérée dans le concert des nations. L’ensemble de ces éléments démontrent les ambitions du CTRI « de permettre au pays d’atteindre  enfin son essor vers la félicité ».[3]

Conclusion

En somme, la prise du pouvoir par le président Brice Oligui Nguema offre aux gabonais de nouvelles perspectives de gouvernance dans un pays qui a longtemps eu du mal à s’émanciper du régime des Bongo. Alors que la fin de la période de transition a été annoncée pour le mois d’août 2025, toutes les forces vives gabonaises témoignent de leur volonté de participer communément à la restauration des institutions du pays dans un climat de paix national.

Par Willy Schereid Souo

Note de bas de page :

[1] :  Déclaration d’Albert Ondo Ossa accordée à TV5 Monde, 31 août 2023.
[2] : Allocution présidentielle accordée à la presse nationale, 1er septembre 2023.
[3] : Expression tirée de l’hymne nationale gabonaise régulièrement prononcée dans les allocutions du CTRI.

Bibliographie

Articles scientifiques :

  • Ketchiemen, A. (2019). Les coups d’État salvateurs en Afrique. Édition Muntu.

Articles de presse :

  • CTRI : 30 jours après, le Gabon dans une nouvelle ère. L’Union. 02 octobre 2023. 
  • Donmez, U. (2023), Gabon : Des richesses qui ne profitent pas au peuple. Anadolu Ajansi. 05 septembre 2023. 
  • Sadikou Sakho, C. (2023), De quoi le sentiment anti-français est-il le nom en Afrique de l’Ouest ?.  Le Temps. 18 août 2023. 

Rapport de recherche :

Vidéographie :

  • ARTE. (2023, septembre). Afrique : comprendre les coups d’État – Une leçon de géopolitique – Le dessous des cartes. Youtube. 

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