Article rédigé par Jérôme Raymond et publié dans le 17e numéro du coup d’Œil de l’AMRI (novembre 2023).
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Écologie, paix, droits de l’Homme, le Saint-Père n’a cessé d’appeler les instances internationales à lutter en faveur de ces combats. Par différents documents officiels : encycliques, lettres ou entretiens avec des chefs d’Etat, le pape François a depuis longtemps entrepris une diplomatie visant à aider son prochain, premier commandement enseigné dans le Nouveau Testament. Pourtant, si l’influence morale que représente le chef de l’Église catholique est depuis longtemps établie dans le monde et dans les relations internationales, il convient de se demander si sa voix suffit pour mobiliser le monde contemporain en faveur de ces luttes ? Au fond, la diplomatie de François ne serait-elle pas une « Voix qui crie dans le désert » ?
Il convient d’abord de se pencher sur la diplomatie pontificale. A la fois chef d’Etat et chef religieux, le souverain pontife possède une influence morale et politique s’adressant ainsi à l’ensemble du peuple catholique mais aussi au reste du monde, aux nations et aux organisations internationales. Ses sièges d’observateur au sein de la famille des Nations Unies (c’est-à-dire l’ONU et les institutions spécialisées qui lui sont rattachées : FAO, UNESCO, AIEA, OIT, UNHCR, OMS …) lui permettent d’influencer les relations internationales. Par ailleurs, le Vatican n’est pas un Etat ayant des besoins territoriaux, commerciaux ou économiques. Aussi, le Saint-Siège est-il le seul Etat possédant une véritable neutralité dans les relations internationales. Cette neutralité lui permet d’intervenir en tant que médiateur dans des conflits parfois insolvables. L’exemple de l’intervention du pape Jean-Paul II entre la Russie et les Etats-Unis lors de la crise des missiles de Cuba en 1962 est certainement une des médiations les plus importantes du Saint-Siège.
Aujourd’hui, les interventions du pape continuent. Le 4 octobre 2023, François publie l’exhortation apostolique Laudate Deum. Le document reprend et complète l’Encyclique Laudato Si’ tout en exhortant à une plus vive réaction vis-à-vis de la nécessité à agir en faveur de l’écologie et des pauvres. Le Saint-Père avait alors déclaré : « Je me rends compte au fil du temps que nos réactions sont insuffisantes alors que le monde qui nous accueille s’effrite et s’approche peut-être d’un point de rupture ». Véritable cri d’alarme, l’exhortation s’adresse en particulier aux dirigeants qui se rendront à la COP28 de Dubaï à la fin du mois de novembre 2023.
Dans le contexte de la guerre en Ukraine, le Saint-Père avait envoyé Mgr Zuppi à Moscou le 28 et 29 juin 2023 afin de réaliser une médiation entre l’Ukraine et la Russie. « L’objectif principal de l’initiative est d’encourager les gestes d’humanité qui peuvent aider à promouvoir une solution à la situation tragique actuelle et à trouver les moyens de parvenir à une paix juste », avait indiqué le Saint-Siège dans un communiqué. Le cardinal Zuppi a également pris contact avec les responsables de l’Église orthodoxe russe afin de collaborer dans cette démarche. Le Saint-Père espérait que les orthodoxes Russes et Ukrainiens puissent faire pression sur leurs dirigeants politiques afin de mettre fin au conflit.
Bien que ces tentatives soient louables, un doute subsiste quant à leur finalité. Ces actions diplomatiques sont-elles efficaces ? Est-ce que Vladimir Poutine prêtera l’oreille au pape François ? Quoiqu’il en soit, le poids des mots nous semble bien souvent insuffisant dans ce genre de contexte. Si les nombreuses pressions financières et diplomatiques mises en place par les instances internationales comme l’Organisation des Nations Unies ou l’Organisation Mondiale du Commerce ne sont pas suffisantes, nous aurons bien du mal à imaginer de telles stratégies fonctionner.
Le Saint-Père semble mener une diplomatie solitaire dans l’attente d’une finalité glorieuse, presque miraculeuse.
Un « chemin » vers la paix et la fraternité
Si le Saint-Siège ne peut que difficilement se mesurer aux grandes puissances du fait de l’absence de hard power qui en fait d’ailleurs sa principale singularité, le Saint-Père poursuit ses efforts diplomatiques. Reprenant les commandements bibliques, le pape engage ceux qui l’écoutent à suivre le chemin de la paix. A l’image de Saint Jean-Baptiste, François prépare un chemin vers Dieu (« C’est la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez ses sentiers droits » Matthieu 3 : 2). Ce chemin est celui d’un acharnement diplomatique en faveur de la fraternité et des droits de l’Homme. En d’autres termes, le pape souhaite influencer autant que possible chacun des acteurs : les Etats, les organisations internationales, les entreprises, les catholiques ainsi que l’ensemble des Hommes.
Depuis le début de son pontificat en 2013, le Saint-Père s’est rendu dans plus de 40 pays différents dont la plupart sont des pays d’Amérique, d’Afrique ou d’Asie. Privilégiant les endroits difficiles, où la guerre et la pauvreté sévissent, François s’adresse à ceux qui sont dans le besoin.
En parallèle, le souverain pontife a fait le « ménage » à l’intérieur même de l’Église. Il a nommé des cardinaux et des représentants diplomatiques qui sortent des sentiers habituels, issus de la périphérie. Il a doublé par exemple le nombre de cardinaux asiatiques. L’Église n’a plus son centre en Europe, mais dans le sud de la planète. Il s’attaque également de manière vigoureuse aux cardinaux et aux évêques qui se comportent comme des princes. Il a aussi réduit le nombre de cardinaux Romains, quitte à nommer de simples prêtres à des postes autrefois cardinalices comme les finances ou la communication.
A travers ses déplacements et le choix de ses représentants à l’international, le Saint-Père a fait le choix fort singulier de s’adresser, en premier lieu, aux personnes dans le besoin. En parallèle, François n’oublie pas de prendre en compte tous ceux dont il a la charge morale et spirituelle. A plusieurs reprises, le pape communique à travers des documents officiels à l’ensemble de l’humanité.
En 2015, le Saint-Père publie sa première Encyclique intitulée Laudato Si’. L’idée maîtresse du document est l’exhortation à un « changement de cap » afin que l’Homme prenne la responsabilité de s’engager à « prendre soin de la maison commune ». Un engagement qui comprend également l’éradication de la misère, la prise en charge des pauvres et l’accès équitable, pour tous, aux ressources de la planète. L’encyclique Fratelli tutti, publiée le 4 octobre 2020, appelle à la fraternité et à l’amitié sociale et dit fermement non à la guerre. Deux ans plus tard, lorsque le conflit en Ukraine explosera, l’exhortation contenue dans ce document pour une « paix réelle et durable » qui part d’une « éthique globale de la solidarité » semblera prophétique, dans un monde qui vit de plus en plus « une troisième guerre mondiale par morceaux ».
Les actions diplomatiques de François atteignent également un point culminant dans sa capacité à s’adresser aux autres chefs religieux. Véritable ouvrier de l’amitié entre les religions, le pape signe, le 4 février 2019, avec le grand imam d’Al-Azhar Ahamad al-Tayyib un document sur la fraternité humaine pour la paix et la coexistence commune. Il s’agit d’une étape importante entre le christianisme et l’islam car il encourage le dialogue interreligieux et condamne sans équivoque le terrorisme et la violence.
In Fine, bien que sa voix ne porte pas toujours jusqu’aux grands bureaux du Kremlin ou de la Maison Blanche, il est indéniable que sa diplomatie trace une direction nouvelle pour ceux qui l’écoutent. Pour les chrétiens, en premier plan, qui suivent ses directives en menant des initiatives humanitaires ou écologiques. Puis pour les sphères intellectuelles marquées par les écrits d’un pape humaniste. Enfin, pour toutes les personnes qui reconnaissent en lui une voix sincère et juste et qui adhèrent à son projet.
L’acharnement diplomatique du pape François mérite, en tout cas, une attention particulière de par la portée toujours accrue de son influence politique et morale, mais également par les grandes réformes qui se déroulent actuellement en son sein.
Par Jérôme Raymond
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Bibliographie
Articles de presse :
- Pape François : dix ans de zèle missionnaire, sur les chemins de la miséricorde et de la paix. (2023, mars 12). Vatican News. https://www.vaticannews.va/fr/pape/news/2023-03/pape-francois-anniversaire-pontificat-dix-ans.html
- Guerre en Ukraine : le cardinal Zuppi, l’émissaire du pape qui tente une médiation à Moscou. (2023, 28 juin). L’Express. https://www.lexpress.fr/monde/guerre-en-ukraine-le-cardinal-zuppi-lemissaire-du-pape-qui-tente-une-mediation-a-moscou-M2WA3S3SVNASBAWVCSNTG7A7NM/#:~:text=Le%20cardinal%20italien%20Matteo%20Zuppi,qu%27%C3%A9missaire%20du%20pape%20Fran%C3%A7ois.
- Laudate Deum, le cri du pape pour une réponse à la crise climatique. (2023c, octobre 5). Vatican News. https://www.vaticannews.va/fr/pape/news/2023-10/laudate-deum-cri-du-pape-pour-une-reponse-a-la-crise-climatique.html
- Les félicitations du SCEAM pour les 10 ans de pontificat du pape François. (2023b, mars 13). Vatican News. https://www.vaticannews.va/fr/afrique/news/2023-03/les-felicitations-du-sceam-pour-les-10-ans-de-pontificat-du-pape.html
Page web :
- Jean Le Baptiste : une voix qui crie dans le désert. Des Trésors cachés dans le sable. (2022, 15 janvier). Des trésors dans le sable.https://destresorsdanslesable.over-blog.com/2019/04/jean-le-baptiste-une-voix-qui-crie-dans-le-desert.html#:~:text=La%20r%C3%A9ponse%20est%20dans%20le,(Jean%201%3A23).

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