Troisième partie du dossier thématique « L’influence des récits sur la création de l’État d’Israël et ses conséquences sur le conflit israélo-palestinien actuel » publiée dans le 17ᵉ numéro du coup d’Œil de l’AMRI. (novembre 2023). Article rédigé par Julian Trafial.
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Pour lire la partie précédente -> Une mémoire palestinienne et des répercussions de la création de l’État d’Israël
Cette partie abordera les prospectives et guerre de 2023, tournant géopolitique qui refonde la situation au Moyen-Orient.
A – Perception de la création d’Israël et mémoires collectives
On observe un véritable choc des mémoires collectives entre Palestiniens et Israéliens. Leurs points de vue et positions politiques contemporains sont ainsi guidés par leur passé commun et leurs épisodes historiques douloureux. Les deux peuples se sentent les tuteurs respectifs de la préservation de leur mémoire. Palestiniens comme Juifs ont enduré l’exode. Les premiers ont connu ce qu’ils ont appelé « Nakba » (littéralement « catastrophe »), un exode massif de la population en 1948. Environ 80% des Arabes palestiniens sont contraints, par la force ou par la fuite, à quitter leurs terres, menant ainsi près de 750 000 personnes forcés à l’exil.
De leur côté, les communautés juives issues du monde arabe sont contraintes à l’exode, suite à l’adoption de la résolution 181 formalisant la création de l’Etat d’Israël. Environ 800 000 Juifs quittent ainsi leur pays natal. 75% d’entre eux trouvent refuge en Israël, tandis que les autres s’établissent dans des pays occidentaux tels que les Etats-Unis, le Brésil, la France ou encore le Royaume-Uni.
De cette manière, une part importante des populations palestinienne et israélienne d’aujourd’hui descend directement de ces exilés. Il est possible de supposer que le traumatisme de l’exode tend à se transmettre au fil des générations par une communication des témoignages et un devoir mémoriel, et alimente indéniablement la mémoire collective. En dépit de leur opposition observée dans les discours émis de part et d’autre, les mémoires palestinienne et israélienne disposent de blessures similaires. Cette souffrance partagée peut être un facteur de compréhension mutuelle et de dialogue dans un contexte d’apaisement des tensions.
La question de la perception de l’État israélien par les Palestiniens implique de facto celle de la création d’un État palestinien voisin. La solution à deux États, pourtant de moins en moins évidente sur le terrain en raison d’une dégradation continue de la situation comme en témoignent les événements en cours, ne quitte pas l’esprit et le narratif d’une part considérable des parties concernées. Ainsi, selon une étude réalisée en 2012 par l’agence américaine de statistiques Gallup, la moitié des Israéliens (52%) souhaiteraient la création d’un « Etat palestinien indépendant à coté de l’Etat d’Israel » tandis que cette volonté concernerait 70% des Palestiniens de Cisjordanie et 48% des Palestiniens de la bande de Gaza [1]. En une dizaine d’années, cette opinion pacifique s’est considérablement dégradée.En effet, selon un sondage mené entre les mois d’octobre et novembre 2023 par l’Arab World for Research and Development (AWRAD), il semblerait que les trois quarts des Palestiniens, issus de la bande de Gaza comme de Cisjordanie, soutiennent (à divers degrés) l’opération « Déluge d’al-Aqsa » commanditée par la branche armée du Hamas [2]. Or, cette adhésion rend impossible la situation à deux Etats dans la mesure où la charte du Hamas (rédigée en 1988 et révisée en 2017) ne reconnaît aucunement l’Etat d’Israël et n’entend pas évoluer sur cette position.
En dépit d’une conjoncture difficile, Palestiniens comme Israéliens tendent à continuer de privilégier et plébisciter la solution à deux Etats (avec les « frontières de 1967 » symbolisées par la « ligne verte »). Les autorités politiques palestiniens comme israéliennes ne partagent pas les mêmes objectifs, en dépit de nombreux essais. Cette situation rend tout dialogue inaudible entre les deux acteurs.
Un conflit également sémantique ou la construction de deux perceptions irréconciliables :
Les relations israélo-palestiniennes font de plus en plus l’objet d’une guerre des mots. La sémantique est devenue un véritable levier d’influence, notamment à travers des relais médiatiques divers et nombreux. L’objectif est alors de sensibiliser l’opinion internationale, tant la population générale que les milieux politiques, académiques, économiques, à la défense d’un parti ou de l’autre. Cette lutte secondaire qui constitue un véritable front lexicologique a pour effet de contraindre toute forme d’entente à court terme. L’historien et sociologue franco-israélien Jérôme Bourdon va dans ce sens en affirmant que le conflit israélo-palestiniens est « aussi une affaire de mots et de confrontation interminable entre des points de vue incompatibles » [3]. Dans la même continuité, le journaliste français et directeur de la revue Politis Denis Sieffert ajoute que « la bataille de l’image [et des mots] précède et accompagne celle des armes » [4]. En effet, la « bataille des images » s’inscrit également dans cette guerre de l’opinion publique.
La qualification plurielle et contradictoire d’un même phénomène tend à construire deux perceptions irréconciliables des évènements entre Palestiniens et Israéliens, ainsi que leurs défenseurs respectifs. De cette manière, on observe une lutte des dénominations assez saisissante : les uns dénoncent les « colonies » quand les autres mettent l’accent sur les « implantations », les premiers parlent d’ « Esplanade des Mosquées » quand les seconds rétorquent qu’il s’agit plutôt du « Mont du Temple ». Les exemples sont légions.
B – Réconciliation et dialogue international ?
En dépit d’un conflit israélo-palestinien larvé, et régulièrement ravivé par des épisodes de violences, les dernières années avaient laissé place à une atténuation des hostilités à l’échelle régionale, permettant ainsi de fixer un cadre de dialogue accru avec les puissances voisines. Les accords d’Abraham, mis en place en 2020 sous l’égide des USA, se caractérisent par l’officialisation de liens diplomatiques entre Israël et plusieurs puissances régionales dont les Emirats Arabes Unis et Bahreïn, plus tard suivis par d’autres Etats tels que le Maroc et le Soudan. Ces normalisations diplomatiques laissent entrevoir un rapprochement durable entre l’Etat hébreu et les pays co-signataires. En juillet 2021, deux mois après la crise israélo-palestinienne de 2021, les ministres des Affaires étrangères des Emirats arabes unis et d’Israël ont réaffirmé leur entente. Ainsi, les homologues Abdallah ben Zayed Al Nahyane et Yair Lapid ont exprimé dans une tribune commune la dimension d’une stratégie à long terme de cet accord EAU-Israël [5]. Néanmoins, les récents évènements au Proche-Orient ont radicalement freiné cet élan. En résulte une défiance accrue entre Israël et ses voisins, à l’exception de quelques pays tels que les Emirats arabes unis. Les relations entre le Qatar et Israël illustrent sensiblement ce climat de méfiance : leur relation diplomatique officielle est rompue depuis la guerre de Gaza de 2008-2009 [6]. De plus, le pays accueille plusieurs dirigeants de la branche politique du Hamas. Par conséquent, en dépit d’une régularisation diplomatique, les deux pays disposent d’autres liens qui ont abouti à une certaine forme de dialogue. Au cours de la guerre Israël-Hamas de 2023, le Qatar a occupé un rôle de médiateur entre le Hamas et Israël, permettant ainsi de négocier à la fois l’échange d’otages ainsi que l’adoption d’un cessez-le-feu prolongé [7].
L’impuissance de l’ONU et de la Communauté internationale dans l’apport de solution durable :
Dès le milieu des années 1940, l’Organisation des Nations Unies (ONU) occupe une place fondamentale dans le dialogue israélo-palestinien. A travers le Comité spécial des Nations Unies sur la Palestine (UNSCOP), elle est à l’origine du plan de partage de 1947 (ci-contre), lequel tentait déjà d’établir une entente pérenne entre les deux entités. Conséquemment, la résolution 181 supposait alors la création de deux Etats, l’un juif, l’autre arabe, ainsi que Jérusalem placée sous administration internationale. Une majorité d’Etat de la Communauté internationale avalise ce plan de partage avec un rapport de force marqué (33 voix pour, 13 voix contre et 10 abstentions) mais qui souligne déjà des fractures.
Le plan de partage est, dès le lendemain de son adoption, remis en cause par la Ligue arabe mais aussi par les autorités palestiniennes, ce qui aboutit à une guerre civile de novembre 1947 à mai 1948. L’issue voit alors la victoire d’Israël et le renforcement de son assise dans la région. Parallèlement, l’exode des Palestiniens s’intensifie.
Face à près de 80 années d’arbitrage symbolique, l’ONU s’est révélée être assez impuissante dans la recherche d’une issue favorable au conflit israélo-palestinien. Aujourd’hui encore, l’ONU peine à faire entendre sa voix dans la guerre de 2023 entre Israël et le Hamas. Les difficultés d’acheminement d’aide humanitaire internationale à Gaza en sont un exemple éloquent [8].
De cet événement, il ne reste principalement que des fragilités. Dans un revers d’alliance aussi surprenant que contre-nature, les pays du Golfe tendent à rompre les prémices d’une entente avec Israël, se rapprochant ainsi des positions plus hostiles affichées de l’Iran.
L’Arabie Saoudite témoigne le mieux de ce changement stratégique. Le pays est un rival séculaire de l’Iran en raison de divergences religieuses (l’Arabie Saoudite étant majoritairement sunnite tandis que l’Iran dispose d’une population à près de 90% chiite). Cette rivalité implique également la lutte pour l’hégémonie politique au Moyen-Orient. En dépit de ces données, le pays s’est récemment démarqué par sa volonté d’intégrer les BRICS+ (avec une adhésion effective au 1er janvier 2024) et ce, aux côtés du voisin perse.
En intégrant la conférence diplomatique des BRICS+ [9] (dont la totalité des membres reconnaissent l’existence d’un Etat palestinien), les Emirats arabes unis modifient en profondeur leur position diplomatique, jusque là en bon terme avec l’Etat d’Israel comme en témoignent les « Accords d’Abraham » signés en 2020.
C – Futurs possibles et prospectives
Néanmoins, les acteurs concernés, Israéliens et Palestiniens dans un premier lieu, mais aussi les puissances régionales (Iran, Arabie Saoudite, Qatar, Emirats Arabes Unis, Egypte) et internationales (USA, Russie, Chine) ne se placent plus, jusqu’à nouvel ordre, dans une configuration de paix à court ou moyen terme. Les autorités politiques et militaires israéliennes ont récemment annoncé que l’intervention israélienne dans la bande de Gaza (opération Epées de fer) visant à la libération totale des otages ainsi que la mise hors d’état de nuire du Hamas serait sûrement encore longue. Herzi Halevi, chef d’état-major de l’armée israélienne, a notamment émis l’idée selon laquelle la guerre « durera encore de nombreux mois » [10] , afin de garantir l’atteinte des objectifs de guerre.
Par conséquent, il est probable que le conflit s’enlise chaque jour plus profondément, rendant caduque toute forme de solution viable pour la région. Ce tragique épisode des relations israélo-palestiniennes a pour effet d’entretenir une conflictualité permanente entre les perceptions palestinienne et israélienne, et retarde toute possibilité d’une entente par le dialogue.
En résulte une refonte partielle de l’ordre géopolitique du Moyen-Orient (rapprochement tacite entre l’Iran et l’Arabie saoudite) qui agit en défaveur d’une stabilité géopolitique, longtemps souhaitée mais souvent écartée, dans la région.
Par Julian Trafial
Pour lire la conclusion du dossier -> Conclusion du dossier
Note de bas de page
[1] SAAD, Lydia. MENDES, Elizabeth. « Israelis, Palestinians Pro Peace Process, but Not Hopeful ». Gallup, March 21, 2013. https://news.gallup.com/poll/161456/israelis-palestinians-pro-peace-process-not-hopeful.aspx
[2] BRUNEL, Pascal. Guerre Israël-Hamas : trois quarts des Palestiniens soutiennent le Hamas. LesEchos, 24/11/2023. Consulté à l’adresse : https://www.lesechos.fr/monde/afrique-moyen-orient/guerre-israel-hamas-trois-quarts-des-palestiniens-soutiennent-le-hamas-2031211
[3] BOURDON, Jerome. Le récit impossible : le conflit israélo-palestinien et les médias. De Boeck, 2009. 1ère édition, 240 p.
[4] SIEFFERT, Denis. La Guerre israélienne de l’information. La Découverte, 2002. 127 p.
[5] ALKETBI, Salem. The UAE, Israel and the building of a culture of coexistence – opinion. The Jerusalem Post, 14/07/2021. Consulté à l’adresse : https://www.jpost.com/opinion/the-uae-israel-and-the-building-of-a-culture-of-coexistence-opinion-673856
[6] KOTLER, Tyler. Israel-Qatar Relations: Raising Questions of Trust. HonestReporting, 30/06/2019. Consulté à l’adresse : https://honestreporting.com/israel-qatar-relations/
[7] « Israel-Hamas truce, captive release to begin on Friday, Qatar says ». Al Jazeera, 23/11/2013. Consulté à l’adresse : https://www.aljazeera.com/news/2023/11/23/qatar-says-israel-hamas-truce-hostage-release-to-begin-friday
[8] Résolution n°2720 du Conseil de Sécurité de l’ONU
[9] BRICS+ : acronyme de Brésil, Russie, Inde, Chine et South Africa, à savoir les cinq membres du groupe de coopération international. Le « + » indique les nouveaux membres qui intègrent l’organisation en janvier 2024, à savoir : Arabie saoudite, Emirats Arabes Unis, Egypte, Ethiopie et Iran.
[10] La guerre à Gaza « durera encore de nombreux mois » selon le chef d’état-major israélien. France24, 26/12/2023. Consulté à l’adresse : https://www.france24.com/fr/moyen-orient/20231226-🔴-en-direct-benjamin-netanyahu-veut-démilitariser-et-déradicaliser-gaza
Bibliographie :
Ouvrages :
- BOURDON, Jérôme. Le récit impossible : le conflit israélo-palestinien et les médias. De Boeck, 2009. 1ère édition, 240 p.
- SIEFFERT, Denis. La Guerre israélienne de l’information. La Découverte, 2002. 127 p.
Articles :
- ALKETBI, Salem. The UAE, Israel and the building of a culture of coexistence – opinion. The Jerusalem Post, 14/07/2021. Consulté à l’adresse : https://www.jpost.com/opinion/the-uae-israel-and-the-building-of-a-culture-of-coexistence-opinion-673856
- BRUNEL, Pascal. Guerre Israël-Hamas : trois quarts des Palestiniens soutiennent le Hamas. LesEchos, 24/11/2023. Consulté à l’adresse : https://www.lesechos.fr/monde/afrique-moyen-orient/guerre-israel-hamas-trois-quarts-des-palestiniens-soutiennent-le-hamas-2031211
- KOTLER, Tyler. Israel-Qatar Relations: Raising Questions of Trust. HonestReporting, 30/06/2019. Consulté à l’adresse : https://honestreporting.com/israel-qatar-relations/
- SAAD, Lydia. MENDES, Elizabeth. « Israelis, Palestinians Pro Peace Process, but Not Hopeful ». Gallup, March 21, 2013. https://news.gallup.com/poll/161456/israelis-palestinians-pro-peace-process-not-hopeful.aspx
- « Israel-Hamas truce, captive release to begin on Friday, Qatar says ». Al Jazeera, 23/11/2013. Consulté à l’adresse : https://www.aljazeera.com/news/2023/11/23/qatar-says-israel-hamas-truce-hostage-release-to-begin-friday
- La guerre à Gaza « durera encore de nombreux mois » selon le chef d’état-major israélien. France24, 26/12/2023. Consulté à l’adresse : https://www.france24.com/fr/moyen-orient/20231226-🔴-en-direct-benjamin-netanyahu-veut-démilitariser-et-déradicaliser-gaza

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