Deuxième partie du dossier thématique « L’influence des récits sur la création de l’État d’Israël et ses conséquences sur le conflit israélo-palestinien actuel » publiée dans le 17ᵉ numéro du coup d’Œil de l’AMRI. (novembre 2023). Article rédigé par Nicolas Poussin.
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Pour lire l’introduction du dossier -> L’introduction sur l’influence des récits sur la création de l’Etat d’Israël

Pour lire la première partie -> Création de l’Etat d’Israel : Une histoire longue et conplexe

Bien que ce sujet soit clairement emprunt d’une sensibilité particulière, le conflit israélo-palestinien a le lourd héritage de l’horreur, de la confusion, de la discorde et des discours clivants. La mémoire est reléguée à un plan sous-jacent dans les débats. Pourtant, elle est essentielle pour comprendre les fondements d’une opposition forte, régionalisée depuis ses débuts ; complexifiant par la même occasion les possibilités de résolution, aujourd’hui dans une impasse.

A- La mémoire collective palestinienne de la création de l’État d’Israël

Cas particuliers, les « livres du souvenir » présentent une source d’informations sur la mémoire palestinienne d’avant 1948 ; année de la promulgation de la création de l’État d’Israël. Cette terminologie s’applique d’abord à un genre littéraire du XXème siècle, représentant en premier lieu un corpus d’écrits juifs. Ils commémorent les communautés détruites par le régime Nazi. Les juifs ne sont pas les seuls à en avoir rédigés. Les Arméniens et les Palestiniens se sont aussi familiarisés à cet exercice. Le plus ancien « livre du souvenir » palestinien est daté du début des années quatre-vingt. Il commémore le village palestinien d’Ein Houd, près de Haifa des monts Carmel. Rédigé par Sharif Kanaana et Bassam al-Ka’bi, du Centre de recherche et de documentation de l’Université de Bir Zeit, des villageois ont été retrouvés afin de récupérer des données photographiques, cartographiques, historiques et ethnographiques, dans le but de constituer l’ouvrage.[1] La difficulté rencontrée dès lors, y compris sur d’autres travaux, est la notion de narration prosaïque voire folklorique qui risque de les qualifier. Peut-on se permettre de nommer des ouvrages de mémoire, d’art de narration, de légende ou même d’histoire populaire ? Ceci rend la compilation mémorielle ardue et développe la sensibilité du sujet, avant tout humain et politique. Chaque partie fait tout pour justifier son « camp ». Néanmoins, les camps aujourd’hui comme autrefois ne sont pas duales, mais multiples. La bipolarité vendue, y compris actuellement sur cette affaire, n’est pas exacte.

Le village d’Ein Houd fut l’une des localités arabes palestiniennes évacuées pendant la guerre israélo-arabe de 1948. Néanmoins, celui-ci n’a pas été détruit comme tant d’autres. Il est décrit comme un village d’exemple, témoin de l’architecture arabe palestinienne alors « préservée, rénovée, rebaptisée et transformée ».[2] Ce village est également un cas d’étude, montrant comment des artistes juifs[3] se sont appropriés l’héritage architectural des Palestiniens afin « de surimposer un passé israélien juif à un passé arabe palestinien ». Le village de Ein Karim près de Jérusalem, des quartiers de Jaffa ou encore de Safed montrent la transformation architecturale traditionnelle palestinienne en quartiers d’artistes juifs, soucieux de créer les justifications à la création de l’État d’Israël. « Tel quel, il est le témoin à charge des prétentions et des appropriations culturelles et architecturales des Israéliens. »

De fait, l’histoire orale s’est imposée rapidement dans le cas des Palestiniens, à partir du moment où les sources écrites ont été largement détruites ou confisquées par l’armée israélienne en 1948. La commémoration du cinquantenaire de la nakba[4] en mai 1998 semble avoir constitué un moment significatif dans les reconfigurations de la mémoire de cet échec, en souhaitant faire revivre une mémoire perdue. En réalité, la mémoire palestinienne au sens large est constituée de deux périodes. D’abord celle liée à l’émergence d’un nationalisme arabe pendant et après la fin de l’Empire ottoman. Cette « renaissance culturelle », appelée Nahda en Arabe, a donc laissé place à cette Nakba, signifiante du danger d’une mémoire enkystée par un effacement. Subséquent à cela, l’expulsion de 1948 perturbe la perception de cette « géographie » palestinienne alors organisée auparavant sous le mandat britannique ; « à partir de là, l’histoire va désormais dans le sens de la légitimation de l’existence de la Palestine arabe et de son peuple. L’ouvrage de `Arif al-`Arif, Al Nakba, constitue une chronique détaillée de l’année 1948 à l’échelle « nationale ». »[5]

B- Quelle organisation pour la construction du processus mémoriel à grande échelle ?

Après une période de honte et de perdition, la population palestinienne, alors éparpillée, tend en partie à s’organiser. Plus de vingt années après la Nakba, le moment est à la lutte. L’exil représente néanmoins une période propice pour l’écriture d’une histoire militante. Les frontières dans le cas palestinien sont très perméables et changeantes. L’exil dans l’histoire palestinienne devient une révolution à vocation universelle pour certains, en arabisant la question. La défaite de juin 1967 atteint toute la région arabe du Proche-Orient. On voit dès lors l’émergence de mouvements armés de la résistance palestinienne, influant les discours politiques mais aussi les écrits et radicalisant les positions. « Cette prise de pouvoir par le mouvement politique palestinien a pour première conséquence le retour à une problématique palestinienne de la Palestine, qui engage une nouvelle dimension panarabe »[6]. La chercheuse Jihane Sfeir explique que « les chercheurs et historiens palestiniens, influencés par les thèses marxistes, s’emparent de ces outils d’analyse pour revoir l’histoire » ; donnant lieu à des écrits politisés. Elle en relève deux aspects. Le premier étant le « paysan/résistant » qui, dans le récit, est l’acteur principal du combat de la récupération de la terre, « tandis que l’accusation de trahison adressée aux pays arabes, caractéristique des textes de l’après-1948, perd de son importance ». Cette nouveauté dans la pensée, marque aussi l’avènement de nouveaux intellectuels palestiniens qui offrent une « vision progressiste de l’histoire palestinienne et plaide au nom de tous les réfugiés la cause des plus démunis », en étudiant dans des universités spécifiques, notamment soviétiques.

C’est ainsi, qu’à côté de la violence prise par une partie des Palestiniens, désespérés d’une situation embouée, embuée et qui n’avance pas voire régresse, se tournent vers l’investissement universitaire. Interagir avec le monde, en particulier occidental – plus à même de s’investir dans la cause palestinienne en raison du passé colonial, de la culture des droits de l’homme et de la proximité géographique – semblent être l’une des approches. En effervescence, c’est à partir du milieu des années 1960 que des partis politiques vont sponsoriser des centres de recherches dans lesquels une génération de chercheurs palestiniens et arabes va être formée. « De nouvelles maisons d’éditions parrainées par des partis politiques (OLP, FPLP, parti Baas…)[7] agissent sur la pensée de l’époque d’une manière déterminante. » [8] C’est pourquoi le Centre de Recherches Palestiniennes de l’OLP, basé à Beyrouth, va produire des monographies, des chronologies, des études statistiques, des essais portant sur la Palestine et sur Israël. Parallèlement, un autre centre voit le jour à Beyrouth en 1963, l’Institut d’Études Palestiniennes, qui consacre ses efforts de recherche aux questions relatives au conflit israélo-arabe et à la cause palestinienne. Ce n’est qu’après l’invasion israélienne du Liban en 1982 que les intellectuels palestiniens vont transférer leur capacité de recherche, en la pratiquant cette fois en Occident car le monde arabo-musulman ne suffit plus. La question palestinienne est alors complètement internationalisée.

C- La violence, autre vecteur de réponse à une crise sans fin mais non sans fondements

Le 18 février 1969, à l’aéroport de Zürich Kloten, cinq membres du Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP), un groupe armé radical, ouvrent le feu sur un avion de la compagnie israélienne El-Al. Ce grave incident supplémentaire avec Israël, marque par ailleurs, le début de l’engagement de la Suisse contre le terrorisme international.[9] Cette attaque procède d’une forme nouvelle de résistance palestinienne qui vise, depuis la fin des années 1960, à globaliser la lutte contre Israël. Ce phénomène qui vise l’international afin de centrer les regards sur leur cause, se fait par une branche répondant par la violence. Pour attirer l’attention du globe et obtenir la libération de prisonniers palestiniens, d’autres membres du FPLP mènent le 6 septembre 1970, plusieurs attaques terroristes simultanées à travers le monde. Ils détournent trois avions vers un ancien aéroport jordanien, près de la ville de Zarqa. Cette opération à grande échelle aboutit à la capture de trois cent dix passagers. Plus tard, cet événement sera connu sous le nom de Skyjack Sunday.[10]

Par Nicolas Poussin

Pour lire la suite du dossier -> Perspectives actuelles et futurs possibles (prospectives et guerre de 2023, tournant géopolitique qui refonde la situation au Moyen-Orient)

Note de bas de page

[1] Slyomovics & Kamal, 1997
[2] Ibid.
[3] Pour Ein Houd, il s’agit de Marcel Janco, un artiste juif roumain, membre fondateur du mouvement Dada.
[4] Signifie « la catastrophe » en arabe. Se réfère à l’exode forcé des Palestiniens en 1948.
[5] Sfeir, 2014
[6] Ibid.
[7] Organisation de libération de la Palestine | Front populaire de libération de la Palestine | Parti Baas Syrien et Algérien
[8] Ibid.
[9] Guttmann, 2015
[10] Ibid.
[11] Seurat, 2012[12] Ibid.

Bibliographie

Ouvrage

  • Picaudou, N. (2006). Territoires palestiniens de mémoire. IFPO & Karthala. Beyrouth. p. 369

Revues

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