Article rédigé par Louise Lemaire et publié dans le 32e numéro du coup d’Œil de l’AMRI (octobre 2025).
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Vendredi 10 novembre 2025, à 11 heures à Oslo, le comité Nobel s’apprête à annoncer le nom du lauréat ou de la lauréate du tant convoité prix Nobel de la paix. À la surprise générale, c’est la Vénézuelienne Maria Corina Machado qui remporte le prix. Elle est donc préférée au Président des États-Unis Donald Trump qui voit rouge depuis cette annonce. Retour sur l’importance géopolitique de ce prix, les arguments du clan trumpiste et les combats portés par Maria Corina Machado.
I. Le prix Nobel de la paix, une institution géopolitique
Alfred Nobel (1833-1896) est un chimiste suédois, inventeur entre autres de la dynamite. Peu de temps avant son décès, il propose l’idée de décerner un prix aux chercheurs qui ont permis des avancées en faveur de l’amélioration du monde dans les domaines de la médecine, de la chimie, de la physique, de la littérature, de l’économie et de la paix. Dans son testament, il insiste sur le fait que le prix Nobel de la paix doit récompenser « la personnalité qui aura le plus ou le mieux contribué à la fraternité entre les nations, à l’abolition ou à la réduction des armées permanentes et à la tenue et à la promotion de congrès pour la paix ». Aujourd’hui, cette récompense, attribuée pour la première fois en 1901, peut être décernée à une personne, à un groupe de personnes ou à une organisation. Ces derniers ne peuvent pas porter leur candidature par eux-mêmes. En effet, il faut obligatoirement que ce soit un chercheur, un ancien Nobel, ou un chef d’État qui dépose une candidature auprès du Comité Nobel composé de chercheurs suédois et norvégiens — la Norvège était suédoise au moment du décès d’Alfred Nobel — . Le prix Nobel de la paix est celui qui reçoit le plus de candidatures, un nombre tournant souvent autour de 200. Le lauréat reçoit une médaille à l’effigie d’Alfred Nobel, un diplôme et environ un million d’euros qui est souvent reversé à une association ou une ONG. Le prix Nobel de la paix, qui met généralement en avant des combats discrets, rarement relayé à l’échelle internationale, est néanmoins le plus connu, car le plus médiatisé.
Il n’est pas nouveau que l’attribution du prix Nobel de la paix suscite la controverse. En effet, en 1935, la récompense est attribuée à Carl Von Ossietzky (1889 – 1938), un journaliste allemand qui a dénoncé le réarmement de l’Allemagne nazie suite à l’arrivée d’Hitler. Immédiatement, le régime nazi fait pression pour que le lauréat annonce publiquement qu’il refuse le prix. Le ministre norvégien des Affaires étrangères ainsi qu’un ancien Premier Ministre norvégien, tous deux membres du comité de l’époque, s’en étaient retiré pour ne pas que cette décision soit interprétée comme une position officielle de la Norvège contre le régime nazi allemand. Cependant, la crise diplomatique était inévitable entre les deux pays. Emprisonné dans l’un des premiers camps du régime nazi lorsqu’il est choisi par le comité, il y mourra en 1938 à l’âge de 48 ans. Autre exemple, en 1994, le prix Nobel de la paix est attribué à Yasser Arafat, Yitzhak Rabin et Shimon Peres pour leur implication dans les accords d’Oslo. Or, la paix est plus que fragile au moment du choix de l’Académie. Un des membres du comité avait d’ailleurs démissionné, estimant que ce choix était « trop marqué par la violence, la terreur et la torture ». Un autre exemple de controverse, visant ici un président étasunien en exercice : onze jours après son investiture en janvier 2009, une candidature au prix Nobel de la paix en faveur de Barack Obama a été déposée auprès du comité du célèbre prix norvégien. Celui-ci l’a obtenu en octobre 2009. Selon l’institut de sondage Gallup Poll, 61 % des Étasuniens interrogés estimaient que l’attribution de ce prix était prématurée. Lors de la réception de son prix à Oslo, Obama a confié son étonnement avant d’expliquer qu’il recevait cette récompense au nom de la diplomatie pacifique menée par son pays et non pour sa propre personne et ses propres actions. Plusieurs voix s’élèvent contre ce choix, et pas uniquement celles des opposants d’Obama ou de la politique menée par les États-Unis. Par exemple, le ministre des Affaires étrangères australien de l’époque Alexander Downer estime que cette décision est une « décision politique de stupidité grossière ». Avant Barack Obama, Théodore Roosevelt avait aussi reçu le prix Nobel de la paix suite à son implication dans la guerre russo-japonaise. Cette décision avait également été controversée à l’époque, car elle mettait à l’honneur un chef d’État en exercice pour la première fois.
Pour rappel, le prix Nobel de la paix 2024 fut attribué à l’organisation japonaise Nihon Hidankyo qui milite pour l’interdiction des armes nucléaires à travers le monde.
II. Prix Nobel de la paix 2025 : un choix hautement politique…
Depuis son arrivée à la Maison Blanche à la suite de sa première victoire aux élections présidentielles de 2016, Donald Trump n’a jamais caché son ambition d’obtenir un jour le prix Nobel de la paix. Pour l’obtenir en cette année 2025, le Président des États-Unis d’Amérique réélu en 2024 a mis en avant ses médiations dans les conflits opposants par exemple l’Inde et le Pakistan en Asie, la Serbie et le Kosovo en Europe, ou encore l’Égypte et l’Éthiopie ainsi que le Rwanda et la République démocratique du Congo en Afrique. Cependant, selon les experts chargés de décerner le prix, son rôle dans la résolution de ces conflits est bien souvent exagéré par son équipe de communication. De plus, Donald Trump est perçu comme étant un président controversé, semant la division parmi ses concitoyens. Beaucoup de jurys du comité estiment même que Donald Trump est en train de faire basculer la première puissance mondiale dans un système autoritaire. En effet, l’ancien homme d’affaires âgé de 79 ans cherche à restreindre de plus en plus de libertés auprès des minorités. Il a également affiché clairement sa volonté d’annexer le Canada tout en étant à la tête d’une guerre commerciale désormais mondiale. De plus, il n’hésite pas à déployer l’armée dans plusieurs grandes villes étasuniennes afin de réprimer les manifestations contre sa politique. Alors que, selon The Guardian, Donald Trump aurait appelé le ministre des Finances norvégien, auparavant secrétaire général de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), pour s’assurer qu’il gagnerait le prix Nobel tant convoité. Il en profité pour lui rappeler qu’il a reçu le soutien du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou et du Président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi suite à sa proposition de plan de paix pour résoudre le conflit israélo-palestinien. Malgré cet acharnement, le prix Nobel de la paix n’a pas été remis à Donald Trump. Le président du comité du prix Nobel, Jørgen Watne Frydnes, a justifié ce choix en expliquant que celui-ci a été pris « uniquement en fonction du travail mené et la volonté d’Alfred Nobel ». La Maison Blanche a réagi le jour-même à travers un communiqué dénonçant l’attitude du comité Nobel « faisant passer la politique avant la paix », assurant ensuite que « Le président Trump continuera à conclure des accords de paix, à mettre fin aux guerres et à sauver des vies ».
En dehors de Donald Trump, plusieurs personnes et organisations étaient aussi en lice pour obtenir le prix Nobel de la paix 2025. Parmi elles se trouvaient notamment le réseau d’aide humanitaire Sudan’s Emergency Response Rooms, l’ONG Reporters sans frontières, Volodymyr Zelensky ou encore Ioulia Navalnaïa, opposante à Vladimir Poutine et veuve d’Alexeï Navalny. C’est finalement la Vénézuélienne de 58 ans, Maria Corina Machado, qui a obtenu la précieuse récompense. Le Comité Nobel a en effet décidé de lui remettre la distinction « pour son travail inlassable en faveur des droits démocratiques » ainsi que sa « lutte pour parvenir à une transition juste et pacifique, de la dictature à la démocratie ». Actuellement ennemie n°1 du régime de Nicolás Maduro, Maria Corina Machado a intégré la sphère politique au début des années 2000 en militant en faveur de la tenue d’un référendum contre le Président Hugo Chavez. Pendant des années, elle fait de la chute du régime chaviste son cheval de combat. Surnommée « la libératrice » ou « l’âme de la résistance » par ses partisans, elle dédie sa vie à combattre de manière pacifique la politique de Nicolás Maduro depuis la chute du gouvernement chaviste. En effet, depuis que Nicolás Maduro est au pouvoir, le Venezuela respecte de moins en moins les droits humains : les membres des forces de l’ordre sont violents envers les citoyens, les accès aux soins de santé se restreignent, les opposants à la politique menée par le Président Nicolás Maduro enfermés. Étant donné ses activités politiques, Maria Corina Machado a été déclarée inéligible à la présidentielle de 2024 et n’a donc pas pu se présenter alors qu’elle est bien plus populaire que Edmundo González Urrutia qui a donc représenté l’opposition à N. Maduro durant ces élections. Même si son nom n’a pas pu être inscrit sur les bulletins de vote, c’est elle qui incarne la figure de l’opposition au régime Maduro aux yeux des Vénézuéliens. Visée par un mandat d’arrêt national depuis juillet 2024, elle ne veut pas quitter son pays pour qui elle lutte et se réfugie dans des lieux tenus secrets, parfois en y restant plusieurs semaines sans entretenir de contact humain. Ses trois enfants vivent à l’étranger pour éviter tout risque de kidnapping ou d’empoisonnement. Maria Corina Machado est vivement soutenue à l’international, notamment par les pays occidentaux qui ne reconnaissent pas la réélection de Nicolás Maduro, à l’image des États-Unis. Elle a reçu en 2024 le prix Sakharov, soit la plus haute distinction décernée par l’Union européenne à ceux et celles qui se battent pour le respect des droits humains. Elle figurait également dans la liste des personnalités les plus influentes dans le monde du magazine Times. Alors qu’Edmundo González Urrutia évoque une « très juste reconnaissance pour la longue lutte d’une femme et de tout un peuple pour notre liberté et notre démocratie [des Vénézuéliens] » suite à l’attribution du prix Nobel de la paix à son amie María Corina Machado, le Président Maduro a traité la lauréate de « sorcière démoniaque » sans jamais évoquer le fait qu’elle ait gagné le prix.
La réaction de la récipiendaire du Prix est pleinement géopolitique. En effet, le vendredi 10 octobre, elle adresse directement un message à Donald Trump via X, lui disant qu’elle comptait sur lui pour l’aider dans son combat contre le régime de Nicolás Maduro, message que le Président américain a republié sans y ajouter de commentaire.
III. …aux conséquences géopolitiques parfois inattendues
María Corina Machado a tout intérêt à entretenir de bonnes relations avec le Président Donald Trump. En effet, cette dernière compte sur une action étasunienne pour précipiter le départ de Nicolás Maduro. L’armée des États-Unis aurait déjà frappé des embarcations susceptibles de transporter des narcotrafiquants aux ordres du gouvernement vénézuélien, même si rien ne le prouve. Des manœuvres militaires étasuniennes dans le sud des Caraïbes au lendemain de la désignation du prix Nobel de la paix ont eu lieu. Aujourd’hui, ce sont huit navires de guerre et un sous-marin à propulsion nucléaire qui stationnent à proximité du littoral vénézuélien. En représailles, Nicolás Maduro, qui évoque un « siège » de l’armée étasunienne, a lancé de nouveaux exercices militaires dans la foulée. María Corina Machado, qui a dédié entre autres son prix Nobel au Président Trump qui ne porte pas son homologue vénézuélien dans son cœur, a apporté ses encouragements envers les manœuvres et la présence militaires des États-Unis au large du Venezuela. Machado s’adresse régulièrement au Président Maduro à travers des médias interposés, en lui demandant de quitter le pouvoir de manière pacifique avant que les choses s’enveniment, tout en l’accusant tout en l’accusant d’avoir « déclaré la guerre aux Vénézuéliens » et répète que « sans liberté, il n’y a pas de paix ». Elle reste cependant convaincue qu’il « quittera le pouvoir avec ou sans négociation ». Lundi 13 novembre, soit trois jours après l’annonce du lauréat du prix Nobel de la paix, le Venezuela a annoncé la fermeture de son ambassade à Oslo, en Norvège. La porte-parole du gouvernement norvégien indique n’avoir reçu aucune explication suite à cette décision qu’elle assure regretter.
De son côté, Donald Trump a réagi quelques jours après l’attribution du prix Nobel de la paix lors d’un dîner d’État à la Maison Blanche. Le Président étasunien est revenu sur le fait qu’il n’est pas reçu la distinction : « Je ne pense pas qu’un seul président ait arrêté une seule guerre. J’en ai arrêté huit en huit mois. Ai-je reçu un prix Nobel ? Non. Vous le croyez ? […] j’ai peut-être sauvé des centaines de millions de vies ». Il a ensuite poursuivi en espérant « que l’année prochaine sera meilleure » et a conclu sa prise de parole en assurant qu’il « adore arrêter les guerres ». Suite à ces déclarations, les figures politiques de la Norvège se sont réunis pour rappeler aux journaux internationaux que « Le comité Nobel est un organe indépendant et le gouvernement norvégien ne participe aucunement à attribuer les prix », redoutant des conséquences diplomatiques néfastes dans leur relation avec les États-Unis.
Toutefois, un événement inattendu a récemment provoqué la controverse quant à la décision d’attribuer le prix Nobel de la paix à María Corina Machado. En effet, le vendredi 17 octobre, soit une semaine après la remise de sa distinction, la lauréate a appelé le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, jugé responsable d’actes se rapportant à un génocide selon certains chefs d’États et pour l’opinion publique occidentale. Elle a salué le courage de Benyamin Nétanyahou qui résiste « aux forces totalitaires ». En passant ce coup de téléphone, María Corina Machado a voulu une nouvelle fois affirmer son statut d’opposante à Nicolás Maduro sur la scène internationale. Le Président vénézuélien entretient effectivement de bonnes relations avec l’Iran, principal adversaire d’Israël, et apporte régulièrement son soutien à la cause palestinienne. Suite à cet appel d’une importance géopolitique stratégique, le président colombien Gustavo Petro a remis en cause l’attribution du prix Nobel de la paix à María Corina Machado, lui demandant de « se distancier de Nétanyahou et de ses amis nazis » au plus vite.
Par Louise Lemaire
Bibliographie
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