Article du dossier rédigé par Jade Hin-Cellura et publié dans le 32e numéro du coup d’Œil de l’AMRI (octobre 2025).
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Le 7 octobre 2023, le Hamas lançait depuis la bande de Gaza une offensive d’une ampleur sans précédent contre Israël, infiltrant le territoire par la terre, la mer et les airs. L’assaut, qui fit 1 219 morts et entraîna l’enlèvement de plus de 250 personnes, a révélé une défaillance spectaculaire du renseignement israélien, mettant à nu les vulnérabilités d’un appareil sécuritaire pourtant réputé infaillible. En représailles, Israël a déclenché une campagne de bombardements d’une intensité rare sur le territoire palestinien, plongeant Gaza dans une catastrophe humanitaire et provoquant la mort de plus de soixante mille civils.

Deux ans après, le mouvement islamiste fondé en 1987 par Ahmed Yassine semble décapité. Ses dirigeants historiques ont été tués, emprisonnés, certains ont été contraints à la clandestinité, d’autres portés disparus, victimes d’une politique israélienne d’éliminations ciblées qui s’étend désormais jusqu’à Téhéran et Doha. 

Ainsi, au cours de ces deux longues années de guerre sur la bande de Gaza, Israël a tout fait pour éradiquer le Hamas. Que reste-t-il désormais du mouvement islamiste ?

Soldats du Hamas, Février 2025
© AFP – Omar AL-QATTAA

Le Hamas décapité : la fin d’une génération de chefs

L’ère fondatrice du Hamas s’est achevée dans un bain de sang. Le mouvement, né sous l’autorité spirituelle du cheikh Ahmed Yassine, a vu son pilier emporté par une frappe israélienne en 2004. Le vieil homme, paralysé et se déplaçant en fauteuil roulant, venait tout juste de quitter le lieu de prière où l’avaient accompagné quelques fidèles. La succession fut assurée mais tragiquement brève. Moins d’un mois plus tard, son successeur désigné, Abdelaziz al-Rantissi, était à son tour assassiné. Ces deux éliminations en cascade ont marqué un tournant : la fin des pères fondateurs – et le début d’une stratégie israélienne de ciblages systématiques. Dès le début des années 2000, Tsahal a en effet opté pour une politique d’élimination ciblée des cadres du mouvement. Une liste noire fut dressée où figuraient les hommes clés de l’appareil politique et militaire : Salah Shehadeh (fondateur des Brigades Qassam, tué en 2002), Ismail Abu Shanab (assassiné en 2003), Adnan al-Ghoul (abattu en 2004), Saïd Seyam, ancien ministre de l’Intérieur du gouvernement Hamas (tué en 2009), ou encore Ahmed al-Jabari, le « chef d’état-major » du Hamas, éliminé en 2012.

L’offensive du 7 octobre 2023 a par la suite servi de catalyseur à une opération israélienne de longue haleine visant spécifiquement l’encadrement du Hamas. Dans l’esprit de Netanyahu, renoncer à la destruction du Hamas reviendrait à reconnaître une défaite – un risque politique insoutenable pour un Premier ministre suspendu à l’équilibre fragile de sa coalition.

En moins de deux ans, les têtes politiques et militaires du mouvement ont été successivement visées. Ismail Haniyeh, chef du bureau politique, a été tué à Téhéran en juillet 2024 lors d’une frappe israélienne. Yahya Sinwar, le dirigeant du Hamas à Gaza et cerveau de l’attaque du 7 octobre 2023, a été tué à Rafah en octobre 2024. Saleh al-Arouri, vice-président du Hamas et lien avec le Hezbollah et l’Iran, a été tué en janvier 2024 dans un bombardement à Beyrouth. Mohammed al-Sinwar, frère cadet de Yahia, désigné chef du Hamas dans la bande de Gaza, fut éliminé le 13 mai 2025 à Khan Younès. Puis ce fut bientôt le tour d’Abu Obeida, porte-parole masqué des Brigades Qassam, d’être « neutralisé », en août 2025. En moins de deux ans, la quasi-totalité du haut commandement militaire et politique du Hamas a ainsi été supprimée.

Cette vague d’éliminations a conduit à l’effacement de la majeure partie du commandement historique du Hamas. Si l’existence du mouvement n’est pas remise en cause, son architecture interne et ses circuits de décision font désormais face à un défi de reconstruction sans précédent.

Éliminer le Hamas : un objectif illusoire face à une structure protéiforme

Il est évident qu’éliminer totalement le Hamas relève du fantasme – l’organisation n’est pas seulement une milice armée, c’est aussi une structure politique et un réseau social. En outre, depuis la reprise du conflit, la branche armée du Hamas, les brigades Ezzedine al-Qassam, aurait recruté « presque autant de combattants qu’il n’en a perdu face à Israël » (Le Grand Continent). Selon plusieurs rapports récents, ce recrutement s’étend aussi bien dans la bande de Gaza qu’au sein de la diaspora palestinienne, notamment au Liban.

Le Hamas aurait ainsi rallié à sa cause jusqu’à 15 000 nouveaux membres en deux ans. Beaucoup parmi ses recrues n’ont reçu qu’un entraînement sommaire, limité à l’usage des roquettes et à la guérilla urbaine. Le mouvement exploite sans vergogne la précarité extrême qui règne à Gaza. Des jeunes sans emploi ni avenir sont attirés par la promesse d’un petit revenu, d’une aide pour leur famille ou le désir d’un sentiment d’appartenance. Cette situation touche surtout les adolescents et jeunes adultes privés d’école ou de travail depuis plusieurs années.

Parmi les 25 000 à 30 000 militants que comptait le Hamas avant le conflit, plus de la moitié aurait été tuée, selon un bilan de l’armée israélienne qui évoque entre 17 000 et 23 000 morts. En revanche, des observateurs extérieurs avancent des estimations bien plus basses, autour de 8 900 morts.

En octobre 2025, les combattants du Hamas existent encore, mais leur organisation et leurs capacités sont gravement réduites. D’après les estimations cumulées de sources militaires, diplomatiques et humanitaires, le groupe armé ne dispose plus que d’une fraction de ses effectifs d’avant-guerre, bien que quelques unités dispersées continuent à opérer dans certaines zones de Gaza. Les unités combattantes du Hamas ne suivent plus une structure centrale cohérente. Après la mort ou la capture de la majorité des cadres militaires (dont Yahya Sinouar, Marwan Issa et Mohammed Deif), le groupe fonctionne désormais sous forme de cellules locales autonomes, souvent concentrées dans le sud de Gaza, notamment autour de Khan Younès et Deir al-Balah. Ces cellules se spécialisent dans des actions de guérilla : embuscades, fabrication artisanale d’explosifs et sabotage ponctuel d’unités israéliennes.

À Gaza, le Hamas peut-il renaître de ses cendres ?

Les pertes humaines se sont accompagnées d’un affaiblissement matériel. Selon Israël, près de 90 % de l’artillerie du Hamas et 40 % de ses infrastructures souterraines auraient été détruits, réduisant ainsi la menace militaire directe aux abords de la bande de Gaza.

Presque vingt ans après avoir pris le contrôle du territoire gazaoui, le Hamas demeure, malgré tout, l’acteur central et incontournable d’un territoire dévasté. Deux années de guerre ont causé plus de 68 000 morts – dont une majorité de civils, selon le ministère de la Santé dirigé par le mouvement –, ravagé son appareil politique et militaire, et détruit la plupart de ses infrastructures. Pourtant, dans ce champ de ruines, le Hamas reste présent, armé, et déterminé à ne pas disparaître. Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu du 10 octobre, les images en provenance de Gaza n’ont toutefois rien de rassurant : exécutions sommaires, passages à tabac, intimidations. Les hommes masqués du Hamas reprennent possession des rues, imposant leur ordre face à des bandes rivales et des pillards qui ont profité du chaos. Pour une partie de la population, traumatisée et épuisée, ce retour brutal n’est pas une surprise.

Selon l’ancien chef du renseignement israélien Michael Milshtein, « le Hamas existe toujours et reste l’acteur dominant à Gaza ». L’organisation garde la loyauté d’environ 100 000 membres et sympathisants, disposant d’armes, de tunnels et d’un réseau social profondément enraciné. Son autorité, bien que fissurée, demeure incomparable face à des milices disparates, parfois liées à Daech ou à des clans locaux. Certains envisagent un scénario où le Hamas changerait de nom, adopterait un profil politique plus modéré, et tenterait d’intégrer une future gouvernance transitoire internationale, prévue par le plan de paix de l’administration Trump II. Une comparaison est parfois faite avec l’évolution du Congrès National Africain (ANC) en Afrique du Sud, passé de la lutte armée à la scène politique. Mais beaucoup restent sceptiques. Le désarmement réel paraît illusoire, et plusieurs experts prévoient une nouvelle guerre dans les cinq prochaines années.

Par Jade Hin-Cellura

Liste des articles du dossier « Israël-Palestine : un conflit sans fin ? » :  

Bibliographie

ARTICLES JOURNALISTIQUES

  • ANGEVIN Patrick, Ouest-France, « Le Hamas met en scène son contrôle de la bande de Gaza », publié le 26 janvier 2025
  • BARBANCEY Pierre, L’Humanité, « Cessez-le-feu à Gaza : même l’administration Trump est « de plus en plus inquiète » qu’Israël rompe la trêve », publié le 21 octobre 2025
  • ELBAZ-PHELPS Emmanuelle, Le Point, « Le Hamas est un lézard : on lui coupe la queue, elle repousse », publié le 21 mars 2025
  • GARCIA Émilie, The Huffington Post, « Deux ans après le 7-Octobre, le Hamas est « affaibli mais loin d’être détruit », publié le 7 octobre 2025
  • HIN-CELLURA Jade, GEO, « Israël multiplie les fronts. Quelle est la véritable stratégie de Netanyahu au Moyen-Orient ? », publié le 22 août 2025
  • VANDEN Florent et VANZEVEREN Catherine, RTL, « Armes, tunnels, nombres de membres : que reste-t-il du Hamas deux ans après le 7 octobre ? », publié le 7 octobre 2025.
  • Rédaction de BBC News, « Qui sont les dirigeants les plus éminents du Hamas qui ont été « assassinés » par Israël ou qui ont tenté de l’être? », publié le 21 septembre 2025
  • Rédaction du Grand Continent, « Depuis le début de la guerre le Hamas a recruté presque autant de combattants qu’il n’en n’a perdu face à Israël », publié le 15 janvier 2025
  • Rédaction de RFI, « Gaza: les capacités militaires du Hamas largement affaiblies, mais le recrutement se poursuit »,publié le 7 octobre 2025
  • Rédaction du Washington Post, « The Gaza ceasefire is cracking. Hamas is to blame. », publié le 19 octobre 2025

RAPPORTS

  • France Diplomatie, Israël – Commémoration des attaques terroristes du 7 octobre (7 octobre 2025)
  • Statista 2025, Israël / territoires palestiniens : nombre de morts et de blessés en raison de l’attaque du Hamas contre Israël et des contre-attaques d’Israël dans la bande de Gaza et en Cisjordanie, depuis le 7 octobre 2023, au 9 octobre 2025

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