Article rédigé par Benjamin Rohart et publié dans le 32e numéro du coup d’Œil de l’AMRI (octobre 2025).
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En 2017, la France et l’Allemagne lançaient officiellement le Système de Combat Aérien du Futur, le SCAF. Un programme destiné à concevoir le successeur du Rafale français et de l’Eurofighter allemand à l’horizon 2040. Ce projet, auquel s’est jointe l’Espagne en 2019, symbolise l’ambition d’une autonomie stratégique européenne à travers une coopération industrielle et technologique d’envergure.

Le SCAF n’est pas uniquement un avion, c’est un « système de système », associant un avion de chasse de sixième génération (le Next Generation Fighter ou NGF), des drones d’accompagnement (Remote Carriers) et enfin un cloud de combat européen permettant l’échange de données en temps réel entre les différentes plateformes aériennes, terrestres et navales (Ministère des Armées, 2025). 

Sur le papier, le projet illustre la capacité de l’Europe à unir ses forces autour d’un enjeu technologique et stratégique majeur. Dans les faits, il révèle les fractures politiques, industrielles et culturelles qui traversent encore le secteur de la défense et son application à l’Europe. Rivalité entre Dassault Aviation et Airbus, désaccords sur la gouvernance et divergences stratégiques entre Paris et Berlin ont ralenti le programme et mis à nu les difficultés de coopération européenne (Le Monde, 2025). 

Le SCAF, voulu comme un symbole de puissance européenne, est devenu le miroir des différences nationales. Il soulève aussi une question centrale : l’Europe peut-elle construire une défense commune tout en respectant les souverainetés nationales ? Cet article tente d’y répondre en trois temps. En revenant sur la genèse et les ambitions du programme, en analysant les désaccords franco-allemands et leurs racines. En montrant en quoi le SCAF illustre les défis de la coopération européenne en matière de défense.

Vue d’artiste du NGF – https://omnirole-rafale.com/des-annees-80-a-nos-jours/scaf

I/ Le SCAF, un symbole d’ambition européenne 

A) Un projet à la croisée de l’innovation technologique et de la souveraineté stratégique. 

Dès sa conception, le SCAF visait à placer l’Europe à la pointe de la sixième génération d’avions de combat, au coude-à-coude avec le Chengdu J-36 chinois et le F-47 américain. Contrairement aux avions actuels, le NGF ne serait pas seulement un chasseur performant : il serait au cœur d’un écosystème interconnecté qui combinerait intelligence artificielle, guerre électronique et coordination avec des drones. Ce système vise trois objectifs principaux : maintenir la supériorité aérienne européenne face à l’émergence d’avions américains et chinois toujours plus performants ; renforcer la souveraineté technologique en réduisant la dépendance vis-à-vis des équipements américains ; fédérer les industries européennes de défense autour d’un projet commun à long terme.

Les technologies développées dans le cadre du programme SCAF (moteur nouvelle génération, capteurs multifonctionnels, IA embarquée, architecture de cloud militaire) sont appelées à irriguer l’ensemble du secteur aéronautique européen. Le programme représente également un enjeu industriel majeur puisque près de 10 000 emplois directs et indirects sont concernés par le SCAF (EGE, 2022). Mais au-delà de la technologie, le SCAF s’inscrit également dans une logique de coopération politique structurante. Pour Berlin et Paris, il s’agissait de raviver le concept d’une défense européenne sur le vieux continent, capable d’agir indépendamment vis-à-vis de l’OTAN. Une défense européenne fortement affaiblie depuis le Brexit et qui doit maintenant affronter les voltes faces de Donald Trump vis-à-vis de l’Alliance Atlantique.

B) Une ambition politique au cœur de la relance européenne 

Le SCAF se voulait l’un des piliers de la « relance franco-allemande » qui fut lancée par Emmanuel Macron et Angela Merkel. L’objectif initialement affiché était de construire un pilier européen de la défense au sein de l’OTAN, un pilier capable d’agir de manière autonome si nécessaire. Le projet s’inscrit ainsi dans le prolongement de la Coopération structurée permanente (CSP/PESCO) de l’Union européenne et du Fonds européen de défense lancé en 2017.

Pour la France, le SCAF devait également symboliser sa capacité d’initiative stratégique et son leadership technologique au sein du continent. Pour Berlin, le SCAF représente un outil d’intégration européenne, mais aussi une opportunité industrielle pour Airbus Defence & Space. Cette différence de perspective entre les deux pays, perceptible dès l’origine du projet, a progressivement conduit à des frictions entre les différents partenaires. 

En 2023, l’entrée de la Belgique dans le programme comme observateur a renforcé la dimension européenne du programme, mais cela n’a pas suffi pour apaiser les tensions entre les partenaires. Ainsi, derrière les discours d’unité, les intérêts nationaux divergents ont continué à peser sur le programme.

II/ Des trajectoires nationales divergentes

A) Des rivalités industrielles ancrées dans l’histoire du programme 

Les tensions industrielles entre Dassault Aviation et Airbus Defence & Space ne sont pas nouvelles et uniquement à cause du SCAF. En effet, ces dernières s’enracinent dans des décennies de compétition et de coopération. Le souvenir du traitement réservé à Dassault Aviation dans les années 80 a laissé des traces durables. En effet, le leader français fut exclu du programme Eurofighter à cause de divergences d’opinions. Dassault voulait alors que l’avion puisse atterrir et décoller depuis le porte-avions Charles de Gaulle, ce qui entraîne des modifications importantes de la structure de l’avion. De même, la France a toujours tenu à conserver le contrôle intégral de son avion Rafale, produit sans dépendance étrangère. 

Dans le cadre du SCAF, la France a revendiqué son leadership sur le NGF, l’élément central du système SCAF. Dassault, maître d’ouvrage, considère ce leadership comme une condition sine qua non pour garantir la cohérence du développement et la maîtrise technologique. Airbus, de son côté, plaide désespérément pour une codirection paritaire entre Paris et Berlin, estimant que la coopération doit être équilibrée, sur le plan financier, tout comme sur le plan industriel.

Les désaccords les plus profonds entre les deux partenaires portent sur plusieurs volets : le moteur du NGF, confié à Safran (France) et MTU (Allemagne), il a fait l’objet de désaccords sur la répartition des tâches pour le développement du moteur ; le pilotage du projet, pour lequel Dassault souhaite un leadership clair sur le NGF, tandis qu’Airbus veut une approche beaucoup plus collaborative ; enfin, la propriété intellectuelle, pour laquelle la France refuse tout partage intégral des technologies sensibles développées pour le Rafale. Ces désaccords techniques se doublent d’enjeux politiques : en Allemagne, la coopération avec la France est perçue comme un moyen de rééquilibrer la dépendance vis-à-vis des États-Unis, mais aussi comme un risque de perte de souveraineté industrielle. Le SCAF révèle la persistance d’une logique de compétition entre les deux partenaires sous couvert de coopération industrielle.

B) Des divergences stratégiques et politiques plus profondes 

Au-delà de l’industrie, les visions de la défense divergent. La France privilégie une approche offensive et expéditionnaire : elle conçoit le SCAF comme un outil de projection de puissance, compatible avec sa dissuasion nucléaire et ses interventions extérieures. De son côté, Berlin, fortement marqué par une culture stratégique plus prudente, privilégie la défense du territoire et l’ancrage dans l’OTAN (Le Monde, 2025). Ces différences s’expliquent également par des contraintes politiques internes inhérentes aux pays du Vieux Continent. En France, le pouvoir exécutif décide seul des grands programmes d’armement, une vision diamétralement opposée à celle d’outre-Rhin, puisqu’en Allemagne, le Bundestag, le Parlement, doit valider chaque étape budgétaire, ce qui a tendance à ralentir fortement les décisions.

Ces écarts structurels ont conduit le programme à plusieurs blocages successifs : le gel des discussions industrielles en 2021, puis la relance en 2022 et uniquement après une médiation politique au plus haut niveau. Même après cet accord, les tensions persistent, principalement en ce qui concerne la répartition des tâches et sur la gouvernance du programme (Meta-Défense, 2025). 

Ainsi, derrière le discours d’unité européenne, le SCAF illustre aussi deux philosophies de la puissance : la France attachée à une autonomie stratégique et à un contrôle étatique fort, et l’Allemagne, cherchant l’équilibre entre coopération européenne et cadre otanien.

III/ Le SCAF, révélateur des défis de la coopération européenne 

A) Un projet symptomatique des limites de l’Europe de la Défense

Le SCAF révèle les contradictions structurelles de la défense européenne. D’un côté, les États affirment vouloir mutualiser leurs efforts ; de l’autre, chacun défend jalousement sa souveraineté industrielle, économique et stratégique (Sénat, 2019). Les divergences sur le leadership industriel, la gouvernance et la propriété intellectuelle témoignent du manque de cadre politique unifié pour piloter de tels programmes à l’échelle européenne. Le programme SCAF souffre ainsi de trois faiblesses récurrentes : une gouvernance éclatée, dépendante des volontés politiques nationales ; des cultures industrielles différentes, entre la centralisation française et le fédéralisme allemand ; et enfin une absence de vision stratégique commune qui empêche de définir un concept d’emploi partagé du futur système. Ces obstacles ne concernent pas uniquement le programme SCAF, ils reflètent les limites d’un modèle de coopération fondé sur la superposition d’intérêts nationaux, qui se retrouvent dans d’autres programmes d’armement comme le programme Medium Altitude Long Endurance Remotely Piloted Aircraft System (MALE RPAS) de drone européen ou comme le Main Ground Combat System (MGCS).

B) Des perspectives d’évolution et de relance 

Malgré les tensions, le programme SCAF n’est pas non plus condamné à l’échec. L’entrée de la Belgique comme observateur, la consolidation de l’Espagne et la reprise de la phase 1B en 2024 démontrent une volonté de poursuivre la coopération (Ministère des Armées, 2023). 

Pour réussir, le SCAF devra cependant répondre à trois impératifs cruciaux : renforcer la gouvernance politique en créant une autorité de pilotage européenne commune ; garantir une répartition équitable des retombées industrielles, tout en respectant les compétences de chaque acteur ; enfin, assurer la cohérence stratégique en harmonisant les doctrines d’emploi et les besoins opérationnels.

Plus largement, le SCAF doit s’inscrire dans une réflexion globale sur la place de l’Europe dans le monde. Face à la guerre en Ukraine, aux tensions indo-pacifiques et au réarmement américain, la question n’est plus de savoir si l’Europe doit défendre sa souveraineté, mais comment elle peut le faire, et surtout comment elle peut le faire de façon unifiée. Dans ce contexte, le SCAF apparaît non seulement comme un projet d’armement, mais comme un véritable test politique et symbolique pour l’avenir de la puissance européenne.

Conclusion 

Le SCAF illustre la tension entre ambition commune et réalité nationale. Conçu comme pilier de la future défense européenne, il se heurte à des rivalités industrielles, à des divergences stratégiques et à un manque de gouvernance politique claire. 

Pourtant, malgré ces difficultés, le programme incarne une ambition européenne nécessaire, mais il démontre aussi que la souveraineté européenne ne pourra se construire que par la coopération, mais aussi par la confiance.

Le SCAF ne doit donc pas être vu comme un échec, mais comme un laboratoire de la défense européenne : un terrain d’apprentissage, où se dessinent les contours d’une Europe capable de défendre seule ses intérêts.

Par Benjamin Rohart

Bibliographie

Articles de revues scientifique et de Think Tank  

Rapports gouvernementaux et officiels  

Sitographie 

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