Introduction du dossier sur la Géopolitique des Narcotrafics rédigé par Matisse Dormoy et publié dans le 33e numéro du Coup d’Œil de l’AMRI.
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« Le narcotrafic prospère là où l’État échoue » (Moisés Naím, 2005) plus qu’un simple marché noir, le commerce illicite faisant transiter la drogue d’une main à l’autre constitue en lui-même une véritable société parallèle. Une société dans laquelle les institutions sont perçues comme des péages et dont la route vers le profit à tout prix semble bien tracée.
De l’italien « cartello », qui désignait l’invitation qu’un individu adressait à un autre pour régler un litige par duel singulier, les cartels sont aujourd’hui des organisations transnationales aux hiérarchies soigneusement élaborées, défiant les autorités et générant des revenus capables de faire rougir la plupart des entreprises légales. Quand la main se mue en conteneur, le chiffre d’affaires explose à plusieurs milliards d’euros. En France, le narcotrafic générerait entre 3,5 et 6 milliards d’euros par an, créerait « 21 000 emplois à temps plein et ferait vivre 240 000 personnes directement ou indirectement » selon Stéphanie Cherbonnier, cheffe de l’OFAST, Office anti-stupéfiants français. Un chiffre qui atteint les 100 milliards de dollars aux États-Unis, la Maison-Blanche peinant à freiner les afflux massifs de drogues dures passant ses frontières chaque jour. Mais le réseau des narcotrafiquants ne s’arrête pas aux frontières et concerne l’entièreté du globe. Une véritable chaîne de valeur s’est formée allant des producteurs jusqu’au consommateur (estimés à 300 millions selon l’United Nations Office on Drugs and Crime). Parmi les principaux sols et alambiques producteurs, nous retrouvons les colombiens, les mexicains, les birmans, les afghans et les marocains, qui abreuvent le marché international. Le transport lui, s’effectue principalement par voies maritimes, faisant des mers et des océans, des hubs d’échanges privilégiés. Plus de 1 347 tonnes de drogues furent saisies dans le secteur du fret maritime par conteneur de 2023 à 2024 selon l’Organisation mondiale des douanes (OMD). Amarrés aux côtes états-uniennes et européennes (principales zones consommatrices de produits illicites), les transporteurs écoulent leur marchandise massivement. On parle de 250 milliards de revenus générés par le narcotrafic, soit un business dépassant le produit intérieur brut (à parité du pouvoir d’achat) de près de deux tiers des pays du globe.
Si ce commerce est particulièrement lucratif, il génère en parallèle autant de problématiques concernant la stabilité des États. Les groupes de crime organisés, dont le narcotrafic constitue la plus grande partie des revenus, usent de la Terreur comme arme dissuasive. Au Mexique, pays gangréné par les narcos, on observe que le nombre de décès liés à un affrontement entre deux entités nonétatiques a été multiplié par 9 de 2008 à 2022. Déjà pesant sur la société civile, le poids des morts lié aux affrontements entre les différents groupuscules de narcotrafiquants s’alourdit lorsque l’État n’est pas en mesure d’assurer ses fonctions régaliennes. Les moyens alloués viennent à manquer ou sont sabotés par la corruption galopante qui ronge chaque maillon de l’appareil sécuritaire. De plus, le manque de pérennité dont témoignent les politiques de lutte contre le narcotrafic vient achever l’efficacité des politiques menées et enterre l’espoir d’une solution de long terme. Lorsque l’Élysée tente de faire place nette sur le marché illicite français, les résultats déçoivent, quand le Palais du Planalto essaye de confiner le Comando Vermelho, le sang coule dans les rues de Rio et les tensions sociales peinent à cicatriser.
Devant un tel climat d’instabilité, les réactions s’entrechoquent et donnent naissance à des dynamiques paradoxales. Du transfert de confiance de l’État aux organisations criminelles au dilemme doctrinal entre prévention et guérison, les différentes instances étatiques doivent impérativement agir pour lutter contre le processus ulcéreux du narcotrafic. Transfrontalier, il s’impose également à la table des négociations internationales, pesant sur les relations diplomatiques qu’entretiennent deux pays, faisant de la drogue un problème multiscalaire et protéiforme.
De nombreuses problématiques que ce dossier de recherche s’attache à analyser, depuis la lutte menée en Polynésie française jusqu’à la montée du narco-djihadisme en Afrique de l’Ouest, en passant par les connexions du Hezbollah avec les cartels latino-américains, tandis que l’Europe apparaît comme le terminus du trafic mondial et que la politique de sécurité de Claudia Sheinbaum au Mexique redéfinit les équilibres géopolitiques du crime organisé.
Par Matisse Dormoy
Liste des articles du dossier « Géopolitique des narcotrafics » :
- La politique de sécurité de Claudia Sheinbaum : un tournant dans la géopolitique du narcotrafic au Mexique par Pedro Jimenez Salazar.
- Les connexions du Hezbollah avec le narcotrafic latino-américain parAntoine Macquet.
- Le narco-djihadisme en Afrique de l’Ouest par Aboubacar Konate.
- L’Europe, terminus du narcotrafic mondial par Noa Philippe.
- Lutter contre le narcotrafic en Polynésie française par Hugo JOANNET BOUSCAL.

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