Article rédigé par Pedro Jimenez Salazar et publié dans le dossier sur la Géopolitique des Narcotrafics du 33e numéro du Coup d’Œil de l’AMRI.
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Le premier juillet 2024, quelques heures après l’annonce de sa victoire, Claudia Sheinbaum hérite d’un pays marqué par près de deux décennies de violences liées au narcotrafic. Depuis 2006, les homicides se comptent par centaines de milliers, les disparitions se sont multipliées et d’importantes régions ont vu émerger des groupes criminels capables de défier militairement l’État. Malgré l’implication constante des forces armées dans la sécurité publique, la militarisation du pays n’a pas permis d’empêcher durablement la dynamique de fragmentation et de diversification des organisations criminelles.

Dans plusieurs États, une violence endémique s’est imposée au quotidien, portée par la multiplication des groupes armés à cause du flux d’armes en provenance des États-Unis et l’essor de nouvelles économies illicites, dont le fentanyl est devenu le symbole. Face à des autorités locales affaiblies, certaines organisations criminelles imposent leurs propres règles dans plusieurs régions du pays.

C’est dans ce contexte que la nouvelle présidente propose une stratégie se voulant plus préventive et plus technologique, tout en maintenant un rôle déterminant pour les forces armées. L’objectif affiché est de réduire la violence de façon structurelle et de rétablir une présence étatique plus efficace dans les zones les plus vulnérables.

Presidencia de México – Sala de Prensa. (10 septembre 2024). Premier discours de la présidente élue Claudia Sheinbaum Pardo aux Forces Armées [Photographie]. Site du président de la République.

Un héritage sécuritaire marqué par la militarisation

Depuis 2006, la stratégie de sécurité au Mexique s’est construite autour d’une présence croissante des forces armées dans l’espace public. L’offensive lancée sous l’administration de Felipe Calderón, aussi appelé « Guerre contre le narcotrafique », a été pensée comme une réponse immédiate à la montée en puissance des organisations criminelles et a installé l’armée comme acteur central de la sécurité intérieure (Zavala, 2018). Les déploiements massifs et la multiplication des zones militarisées ont créé une hiérarchie sécuritaire où les forces civiles se sont trouvées reléguées à l’arrière-plan. Cette approche a accéléré la fragmentation du narcotrafic, passée de quelques organisations hiérarchisées à plus d’une centaine de groupes régionaux (Salas, 2025).

Au cours de la décennie suivante, la politique de militarisation s’est renforcée. En effet, la militarisation est devenue un élément central de la stratégie nationale de sécurité, mais ses résultats positifs sont encore en doute. Les analyses de cette politique montrent que, malgré l’expansion des déploiements, la présence militaire n’a pas entraîné une réduction systémique de la violence ni une amélioration des capacités des forces civiles (Nateras & Valencia, 2020). Dans plusieurs régions, cette configuration a même rigidifié le dispositif sécuritaire : les forces armées ont assumé des fonctions civiles sans que les institutions de la police ne soient réformées ni renforcées en profondeur, prolongeant ainsi une dépendance institutionnelle difficile à inverser.

Les axes de la nouvelle stratégie sécuritaire

En 2024, la présidente Claudia Sheinbaum a présenté une stratégie de sécurité qui vise à se différencier des approches antérieures. Celle-ci repose sur quatre axes : l’attention aux causes, l’usage élargi des technologies de surveillance, la professionnalisation des forces civiles et la coordination entre les trois niveaux de gouvernement (Gobierno de México, 2024). Cette approche s’appuie sur une centralisation opérationnelle accrue au sein du ministère de la Sécurité, dirigé par Omar García Harfuch, chargé de piloter la mise en œuvre du dispositif au niveau national.

L’attention aux causes constitue un pilier central de la stratégie. Les adolescents exposés à la violence sont ciblés à travers des programmes et des actions communautaires destinées à réduire les facteurs de risque (MUCD, 2024). L’application effective de ces mesures dépend des capacités budgétaires municipales, capacités qui varient selon les États.

Le second axe repose sur le renforcement technologique des forces de l’ordre. Celui-ci inclut l’interconnexion des centres de commandement et de surveillance, l’usage d’analyses statistiques et l’extension des systèmes de vidéoprotection (Ibero, 2024). La mise en œuvre nationale requiert une infrastructure fiable et une formation spécialisée que tous les États ne possèdent pas encore.

La stratégie prévoit aussi une professionnalisation accrue des forces civiles. Sous la supervision du ministère dirigé par García Harfuch, la coordination entre la Garde nationale et les autorités étatiques cherche à renforcer les capacités d’enquête et la présence territoriale (El pais, 2025). Les polices locales restent toutefois confrontées à des défis importants liés aux salaires, aux ressources disponibles et à l’impact de la corruption.                              

Le dispositif maintient un rôle central pour les forces armées, indispensables dans les régions où les organisations criminelles disposent d’une implantation étendue (LA Times, 2025). Cette continuité traduit la dépendance héritée des deux dernières décennies, malgré la volonté affichée de renforcer les institutions civiles.

Les premiers indicateurs disponibles suggèrent une baisse nationale des homicides estimée à  25% en 2025 (El País, 2025). Cette tendance reste débattue, car les organisations criminelles modifient rapidement leurs pratiques pour éviter la surveillance étatique (Foreign Affairs, 2025). Selon l’Enquête nationale de sécurité urbaine, une part importante de la population continue de percevoir un risque élevé de violence dans la vie quotidienne (INEGI, 2025).

À travers sa doctrine sécuritaire, Claudia Sheinbaum cherche à réduire les violences immédiates tout en renforçant progressivement les capacités civiles dans un contexte où les organisations criminelles conservent une présence territoriale importante (Índice de Paz México, 2025).

Les Défis structurels et les limites de la Doctrine Sheinbaum

La stratégie présentée par la présidente Claudia Sheinbaum opère dans un environnement particulier marqué par la haute capacité d’adaptation des organisations criminelles. Celles-ci modifient rapidement leurs structures, comme leurs zones d’opération et leurs modes d’action pour contourner les dispositifs étatiques, en particulier dans les régions où l’État ne dispose pas d’une présence institutionnelle stable (Foreign Affairs, 2025). Cette adaptabilité opérationnelle limite l’effet des interventions ciblées et complique la consolidation d’une stratégie durable.

La pression exercée par les États-Unis constitue un autre défi majeur. Le débat bilatéral reste dominé par la circulation du fentanyl, les flux d’armes et les demandes croissantes de coopération sécuritaire. Les autorités mexicaines doivent répondre à ces attentes sans compromettre leur marge de manœuvre intérieure, dans un contexte où le Congrès américain appelle régulièrement à accroître l’intervention fédérale dans la lutte antidrogue (LA Times, 2025). Cette situation crée une tension permanente entre souveraineté nationale et exigences de coordination régionale.

Les premiers indicateurs de 2025 reflètent une baisse des homicides, mais cette évolution reste hétérogène. Certains États montrent une réduction notable tandis que d’autres enregistrent une stabilisation ou une hausse ponctuelle (El País, 2025). La perception citoyenne confirme cette disparité. L’Enquête nationale de sécurité urbaine (INEGI, 2025) confirme qu’une partie importante de la population continue de se sentir exposée à un risque élevé d’agression dans l’espace public, ce qui souligne les limites des indicateurs strictement quantitatifs pour évaluer un phénomène qui relève aussi du ressenti. Elle rappelle également que ce ressenti, influencé par des années d’exposition à une violence élevée, ne peut être modifié en l’espace d’une année de gouvernance, ce qui rend encore prématurée toute évaluation définitive des effets de cette doctrine sécuritaire.

Enfin, la consolidation institutionnelle constitue un défi déterminant. Les forces civiles restent confrontées à des capacités inégales, à des niveaux de formation variables et à des risques de cooptation. Malgré les efforts de centralisation opérés par le ministère dirigé par Omar García Harfuch, la reconstruction des institutions locales exige du temps, des ressources et une coordination intergouvernementale continue (Americas Quarterly, 2025). Ces éléments conditionnent la durabilité de la stratégie et sa capacité à réduire la dépendance au déploiement militaire.

Conclusion 

La stratégie sécuritaire de la présidente Claudia Sheinbaum présente des avancées et des limites. Celle-ci a permis une réduction initiale des homicides et une meilleure coordination institutionnelle, appuyée sur des outils numériques et une centralisation opérationnelle. Ces éléments ont renforcé la capacité de réaction de l’État dans plusieurs régions. 

Des contraintes importantes subsistent. Les organisations criminelles conservent une forte adaptabilité et une implantation territoriale notable. Les institutions civiles restent hétérogènes et les forces armées jouent encore un rôle central dans les zones les plus exposées. L’efficacité à long terme dépendra de la consolidation des polices locales et de la capacité à réduire la dépendance militaire tout en répondant aux pressions liées au fentanyl et aux flux d’armes.

Par Pedro Jimenez Salazar

Bibliographie

Ouvrages

  • Zavala, J. L. (2018). Los cárteles no existen: Narcotráfico y cultura en México

 Articles scientifiques

Rapports gouvernementaux et officiels

Sitographie académique

Articles de presse

Analyses internationales

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