Article rédigé par Aboubacar KONATE et publié dans le dossier sur la Géopolitique des Narcotrafics du 33e numéro du coup d’œil de l’AMRI.
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Depuis le milieu des années 2000, l’Afrique de l’Ouest et le Sahel connaissent une hybridation croissante entre économies criminelles transnationales et violences djihadistes, phénomène souvent qualifié de « narco-djihadisme » ou, dans la littérature anglo-saxonne, de « crime-terror nexus » (Shaw et Reitano, 2014 ; Berger, 2019 ; GI-TOC, 2023-2025). Au-delà  d’une simple cohabitation territoriale, cette convergence se repose sur des arrangements structurels (taxation, protection armée, escorte de convois) entre réseaux de trafiquants , principalement de cocaïne sud-américaine, et groupes armés salafisto-djihadistes, en premier lieu le Jama’at Nasr al-Islam wal Muslimin, affilié à Al-Qaïda (JNIM) et, dans une moindre mesure, l’État islamique au Grand Sahara (EIGS). 

L’expression  « narco-djihadisme » s’impose  véritablement dans les analyses à la suite des grandes saisies des années 2009-2013 (« Air Cocaïne » en 2009 au Mali, 2012 au Niger, etc.) et se consolide après 2019 avec la reprise massive des flux terrestres à travers le Sahel central et oriental (UNODC, 2024 ; InSight Crime, 2023). Entre janvier 2019 et juin 2024, au moins 126,4 tonnes de cocaïne ont été saisies dans ou en provenance d’Afrique de l’Ouest et du Sahel, essentiellement dans les eaux du golfe de Guinée et dans les pays côtiers (Cabo Verde, Sénégal, Guinée, Côte d’Ivoire), confirmant que la région est redevenue un couloir de transit majeur vers l’Europe et le Maghreb (UNODC World Drug Report 2025 ; UNODC, 2024). 

Contrairement à l’idée reçue d’un transit purement « opportuniste », les groupes djihadistes ont institutionnalisé la perception de taxes (zakat sur marchandises illicites) sur les convois, générant des revenus estimés entre 30 000 et 100 000 USD par camion selon les axes et les périodes (GI-TOC Observatory of Illicit Economies in West Africa, 2023-2025 ; Berger, 2025). Ces revenus issus du trafic de stupéfiants jouent un rôle croissant en complément ou en substitution aux sources de financement traditionnelles du JNIM, qui ont sensiblement diminué depuis 2020. Parmi ces financements extérieurs, on compte notamment les contributions financières provenant de donateurs ou de réseaux sympathisants dans les pays du Golfe (comme des fonds privés ou semi-officiels liés à des cercles salafistes, quoiqu’aujourd’hui ces flux soient devenus plus discrets et restreints sous la pression internationale et les sanctions anti-terrorisme). Les rançons issues d’enlèvements, avec des cas notables comme la libération d’otages occidentaux contre des paiements estimés à plusieurs millions d’euros, ont également chuté, en raison d’une diminution des opérations réussies (liée à une meilleure coordination des forces régionales et internationales, ainsi qu’à une focalisation accrue sur la protection des expatriés). Ce tarissement, exacerbé par la pandémie de COVID-19 et les évolutions géopolitiques, a contraint le JNIM à diversifier ses ressources pour maintenir sa capacité opérationnelle. Ainsi, les taxes prélevées sur les convois de drogue (estimées à 3-8 % de la valeur marchande) ont permis au groupe de consolider son emprise territoriale, en finançant l’achat d’armes, le recrutement local et l’installation d’une gouvernance parallèle dans le centre et le nord du Mali, le nord-est du Burkina Faso et le Liptako-Gourma (ICG, 2024 ; UNODC Sahel Programme, 2024). 

La littérature récente insiste sur le caractère structurel de cette convergence. Elle souligne que les trafiquants bénéficient d’une protection armée et d’une liberté de circulation dans les zones contrôlées par les groupes djihadistes, tandis que ces derniers utilisent les revenus du trafic pour acheter des armes, recruter et asseoir une gouvernance parallèle. Cette symbiose transforme les espaces sahéliens en « économies de guerre hybrides » (Raineri, 2020 ; Berger, 2025) où idéologie salafiste et logique prédatrice se renforcent mutuellement.

La question de recherche qui guide cet article est donc la suivante :

Dans quelle mesure la convergence entre trafics de stupéfiants et groupes djihadistes armés reconfigure-t-elle les équilibres sécuritaires, économiques et politiques en Afrique de l’Ouest et au Sahel, et quelles en sont les implications pour les stratégies de contre-insurrection et de lutte anti-criminalité transnationale ?

I) Le narco-djihadisme comme concept hybride : entre idéologie religieuse et économie de guerre

Le concept de « narco-djihadisme » désigne l’hybridation structurelle entre groupes armés salafisto-djihadistes et réseaux de trafic de stupéfiants en Afrique de l’Ouest et au Sahel. Il ne se réduit ni à une simple criminalisation du djihad ni à une idéologisation du crime organisé. Il s’agit d’une convergence fonctionnelle et durable où l’idéologie religieuse coexiste avec, et parfois légitime, une logique économique prédatrice (Raineri 2020; Berger 2023; GI-TOC 2024, 2025).

L’implication des groupes djihadistes dans le trafic de cocaïne n’est pas récente, mais elle s’est institutionnalisée à partir de 2012-2013, après la crise malienne et la dispersion des réseaux hérités d’Al-Qaïda au Maghreb Islamique, ou AQMI. Les premières saisies importantes (674 kg au Niger en 2012, 1,5 tonne au Mali en 2013) ont révélé que des cadres touaregs et arabes liés à AQMI servaient déjà d’intermédiaires ou d’escortes (UNODC 2013; Lacher 2012). Depuis, le phénomène s’est approfondi car le JNIM, créé en 2017, a fait de la taxation systématique des convois une source de revenu centrale, estimée entre 30 000 et 100 000 USD par camion selon la charge et l’axe (GI-TOC 2024b; 2025b). L’EIGS, plus marginal sur ce segment, se concentre davantage sur le trafic de tramadol et de captagon, mais participe occasionnellement à la protection de convois dans le Liptako-Gourma (UNODC 2024; ICG 2025).

Les revenus directs du trafic de cocaïne pour les groupes djihadistes ne se chiffrent pas en milliards, mais en dizaines de millions de dollars annuels (estimations GI-TOC 2023-2025 : 20-50 millions USD/an pour le JNIM au milieu des années 2020). Ces montants, bien que modestes à l’échelle des cartels latino-américains, sont suffisants pour acheter des pick-up, des armes et des motos, et surtout pour payer les combattants (300-600 USD/mois dans certaines katiba).

Cependant, la relation entre trafiquants et djihadistes repose sur une division du travail claire. Les réseaux criminels organisent l’arrivée maritime (ports de Conakry, Bissau, Lomé, Cotonou) et la logistique terrestre. Les groupes armés fournissent la sécurité dans les zones qu’ils contrôlent ou contestent, perçoivent une taxe (généralement 3 à 8 % de la valeur de la marchandise) et garantissent l’impunité face aux forces de sécurité étatiques.

Aucune preuve crédible n’indique que le JNIM ou l’EIGS organisent eux-mêmes l’importation maritime ou la revente en Libye/Maroc ; ils se contentent de la partie sahélienne du pipeline (Raineri & Strazzari 2022; GI-TOC 2025).

Dans plusieurs régions (nord et est du Burkina Faso, centre et nord du Mali, Tillabéri au Niger), la présence djihadiste repose aujourd’hui autant sur la capacité à protéger les flux illicites que sur le prêche. Les katiba du JNIM arbitrent les conflits liés au trafic, imposent des contrats écrits de protection et distribuent une partie des taxes sous forme de zakat ou d’aide alimentaire. Ce modèle crée une « économie politique de la protection » (Boås 2023) où le groupe armé devient un acteur de régulation plus fiable que l’État absent ou prédateur.

Des enquêtes de terrain récentes montrent que, dans certaines communautés peules du centre Mali ou du Sahel burkinabè, le JNIM est perçu comme un « mal nécessaire » qui garantit la circulation des biens (y compris illicites) là où l’armée nationale est vue comme une menace ( Sangaré & Tangara 2024).

II) Géographie du narco-djihadisme : routes de la drogue et zones de contrôle djihadiste en Afrique de l’Ouest et au Sahel

Itinéraires de trafic de cocaïne en Afrique de l’Ouest et en Afrique du Nord avec les données des saisies conséquentes entre 2018 et 2022.
Source : rapport « Global Report on Cocaine 2023, chap. Local dynamics, global challenges » (ONUDC)

La convergence entre trafics de stupéfiants et groupes djihadistes s’incarne dans une géographie précise, structurée autour de trois segments principaux : (1) les ports d’entrée sur la façade atlantique du golfe de Guinée, (2) les axes de transit terrestre à travers le Sahel central et oriental, et (3) les points de sortie vers le Maghreb et l’Europe via la Libye et, dans une moindre mesure, l’Algérie et le Maroc. Cette cartographie n’est pas statique : elle a évolué depuis le pic des années 2009-2013 vers une dispersion plus large des flux maritimes et une concentration du contrôle djihadiste sur la partie terrestre sahélienne (UNODC 2024; GI-TOC 2025; Molenaar et al. 2024).

Contrairement à la période 2005-2012 où la Guinée-Bissau était le principal hub (avec des saisies célèbres comme les 674 kg de 2006), le transit maritime de cocaïne sud-américaine s’est fortement diversifié depuis 2014. Les principaux points d’entrée actuels (2023-2025) sont :  Guinée Conakry (port de Conakry), Côte d’Ivoire (San Pedro, Abidjan), Togo/Bénin (Lomé, Cotonou), Sénégal et Cabo Verde (eaux territoriales et port de Dakar/Praia)

Les saisies record de ces dernières années confirment cette mutation. On remarque une saisie de  2,7 tonnes au Cabo Verde (janvier 2024), 1,2 tonnes au Sénégal (2023-2024), plus de 4 tonnes en Côte d’Ivoire et au Togo cumulées en 2024-2025 (UNODC 2025; UNODC Maritime Crime Programme 2024). La Guinée-Bissau reste active mais marginale (< 5 % des saisies régionales récentes).

Les groupes djihadistes (JNIM, EIGS) n’ont aucune présence opérationnelle directe sur la côte. Leur rôle commence au moment où les chargements quittent les zones côtières pour emprunter les routes terrestres vers le nord. C’est dans cette phase terrestre que le narco-djihadisme atteint son expression la plus achevée. Dans cette configuration, le narco-djihadisme atteint son expression territoriale la plus aboutie à travers trois grands corridors qui structurent aujourd’hui les circulations illicites entre le golfe de Guinée, le Sahel central et la Libye (2024-2025).

Le premier est l’axe ouest, un itinéraire secondaire mais remarquablement résilient. Depuis la Guinée-Conakry, les convois remontent vers le nord de la Côte d’Ivoire et le sud du Mali – notamment autour de Sikasso – avant de converger vers Bamako puis de se diriger vers les bastions du nord malien, de Kidal à Tessalit. Dans cet espace, le JNIM exerce une influence diffuse mais constante, assurant une taxation régulière des convois, véritable droit de passage institutionnalisé.

Le second, l’axe central, constitue aujourd’hui le corridor le plus structuré et le plus disputé. Partant des ports du Togo et du Bénin, les flux s’engagent vers les zones frontalières du nord Bénin, notamment les parcs de W et de la Pendjari avant d’atteindre le nord du Burkina Faso (Oudalan, Séno, Soum) puis de bifurquer vers le nord du Mali ou le Niger. Ce corridor est lui-même traversé par plusieurs sous-axes cruciaux, tels que Djibo–Gorom-Gorom–Dori jusqu’à la frontière malienne, ou encore la route Ouagadougou–Kaya–Kongoussi, utilisée comme contournement oriental. Depuis 2023, le JNIM y a établi une quasi-hégémonie territoriale, même si l’EIGS continue de contester ponctuellement certains segments du Liptako-Gourma.

Enfin, l’axe est, en pleine expansion, relie les ports togolais et béninois au nord du Nigeria (Kano), puis aux régions de Maradi et Zinder au Niger, avant d’atteindre Agadez et de se prolonger jusqu’en Libye. Cet itinéraire est caractérisé par un contrôle fragmenté : réseaux touaregs et Toubous, milices communautaires et groupes armés locaux y opèrent conjointement, tandis que l’influence du JNIM s’y renforce progressivement depuis 2024.

Si les volumes transportés par voie terrestre demeurent relativement modestes – estimés entre 3 et 10 tonnes de cocaïne par an pour le Sahel central (GI-TOC 2025 ; UNODC 2024) –, ils n’en sont pas moins stratégiques. Un convoi type, composé de 8 à 15 pick-up Toyota transportant 1 à 3 tonnes de marchandise, représente à lui seul une valeur oscillant entre 80 et 120 millions d’euros à son arrivée en Libye. Pour sécuriser ce passage, les groupes djihadistes imposent une taxe variant entre 30 000 et 100 000 USD par convoi, une manne financière décisive dans leur économie de guerre. La Libye reste alors  un hub de redistribution. Elle reste aussi le principal point de sortie du Sahel vers l’Europe et le Maghreb. Les deux corridors principaux :

  • 1/ Sebha – Ghat – Tin Alkoum – Bordj Badji Mokhtar (Algérie) – Reggane – Adrar
  • 2/ Murzuq – Ubari – Toummo – Salvador Pass – nord Niger/Mali (retour)

Depuis 2023, le JNIM a renforcé ses liens avec certaines milices tebou et touarègues du Fezzan, tandis que l’EIGS conserve des cellules actives autour de Ghat et Ubari (ICG 2025; Tubiana & Gramizzi 2024). L’Algérie, grâce à un dispositif militaire massif (drones, brigades motorisées, barrière électronique), a fortement réduit le transit direct sur son territoire, mais reste vulnérable aux flux de haschich marocain et aux retours d’armes.

III) Conséquences politiques et sécuritaires du narco-djihadisme : reconfiguration des équilibres régionaux en Afrique de l’Ouest et au Sahel

La convergence entre trafics de stupéfiants et groupes djihadistes produit des effets structurels sur la gouvernance, la cohésion sociale et la stabilité régionale. Elle accélère l’érosion de la souveraineté étatique, favorise la capture partielle des institutions, instrumentalise les clivages communautaires et contribue à l’émergence d’un ordre criminel régionalisé (GI-TOC 2024 ; ICG 2024 ; Raineri & Baldaro 2024 ; Bøås & Strazzari 2025).

Dans les zones de forte influence djihadiste (centre et nord du Mali, nord et est du Burkina Faso, Liptako-Gourma au Niger), le narco-djihadisme a permis au JNIM notamment d’instituer des formes de gouvernance parallèle qui concurrencent directement l’État. Ces arrangements reposent sur la taxation systématique des flux illicites (cocaïne, tramadol, résine de cannabis, armes) et licites (transhumance, commerce caravanier), générant des revenus stables qui financent à la fois l’appareil militaire et des services de base (arbitrage de conflits, protection des marchés, aide alimentaire) (Sangaré & Tangara 2024 ; Berger 2025).

Les enquêtes de terrain récentes montrent que, dans plusieurs cercles du centre Mali (Mopti, Ségou) et provinces burkinabè (Soum, Oudalan, Séno), le JNIM perçoit une zakat sur les convois de drogue tout en régulant les prix du bétail et en imposant des contrats de protection écrits (GI-TOC 2025 ; ICG 2025). Ce modèle, qualifié de « gouvernance insurrectionnelle » ou « hybride » (Boås 2023 ; Raineri & Baldaro 2024), ne remplace pas totalement l’État mais le supplante dans les fonctions régaliennes essentielles, créant des « zones grises » où l’autorité étatique est résiduelle ou négociée » (ICG 2024).

Par ailleurs, un autre constat reste très factuel : le narco-djihadisme prospère également grâce à des arrangements tacites ou à la corruption au sein des appareils étatiques. Si les preuves de collusion systématique au plus haut niveau restent rares et souvent circonstancielles, plusieurs cas documentés montrent une tolérance sélective.  Au Mali, des officiers supérieurs et des élus locaux dans les régions de Gao et Tombouctou ont été sanctionnés ou accusés de facilitation de convois (UN Panel of Experts on Mali 2024-2025). Dans les pays côtiers (Guinée, Togo, Bénin), la corruption portuaire reste endémique, avec des saisies impliquant des douaniers et des responsables politiques (UNODC 2025 ; GI-TOC 2025).

Ces dynamiques ne signifient pas une « capture totale » de l’État, mais une « hybridation de la présence étatique » où des segments de l’appareil tolèrent ou profitent du trafic pour compenser l’insuffisance budgétaire ou maintenir des alliances locales (Bøås & Strazzari 2025).

Les groupes djihadistes, en particulier le JNIM à travers sa branche Macina (Katiba Macina), exploitent les tensions agro-pasteurs et les frustrations socio-économiques pour recruter et consolider leur légitimité. La protection offerte aux convois de drogue devient un levier de mobilisation car plus les combattants perçoivent des salaires réguliers, plus les communautés bénéficient indirectement de la circulation des biens. Cette stratégie a accentué la polarisation ethnique dans le centre Mali et le nord Burkina. Par ailleurs, la compétition pour le contrôle des routes a provoqué une recrudescence des clashes JNIM–EIGS. On compte plus de 40 incidents majeurs recensés entre janvier 2024 et octobre 2025, principalement dans les régions de Ménaka, Gao et Tillabéri, avec un net avantage au JNIM (ICG 2025 ; GI-TOC 2025).

Cependant, à  l’échelle régionale, le narco-djihadisme s’inscrit dans un continuum criminel plus large qui associe trafics de cocaïne, de tramadol et d’or à l’exploitation de la migration irrégulière, souvent via des réseaux de traite d’êtres humains. Ces flux partagent les mêmes routes, les mêmes escortes armées et les mêmes logiques de taxation, transformant tragiquement les migrants,  souvent vulnérables, fuyant la pauvreté ou les conflits,  en une « ressource » exploitée par les groupes armés et les trafiquants, qui perçoivent des droits de passage ou des rançons sur leur parcours (GI-TOC 2025 ; UNODC 2025). Cette marchandisation de l’humain n’est pas un effet collatéral mais une stratégie délibérée.  Les djihadistes comme le JNIM utilisent ces revenus mixtes pour financer leur emprise, tout en se présentant comme « protecteurs » des voyageurs dans les zones désertiques où ils sont implantés, le plus souvent, des zones frontalières, perpétuant ainsi un cycle de vulnérabilité et de violence. Ce continuum rend toute réponse sécuritaire ou anti-trafic partielle inopérante, car cibler un flux (comme la drogue) sans adresser les autres renforce simplement les interdépendances criminelles.

Le narco-djihadisme ne constitue plus un phénomène marginal ou opportuniste, mais une matrice structurelle de pouvoir qui redéfinit profondément la géopolitique de l’Afrique de l’Ouest et du Sahel. L’hybridation entre groupes salafisto-djihadistes,  dominés par le JNIM, et les réseaux de trafic de cocaïne a transformé une idéologie religieuse en une économie de guerre résiliente, capable de suppléer l’État dans ses fonctions régaliennes tout en exploitant les fragilités structurelles de la région. 

Cette convergence n’est plus seulement financière, elle est territoriale, sociale et politique. Elle permet aux groupes armés de consolider des gouvernances parallèles là où l’État est absent ou perçu comme prédateur, tout en alimentant une fragmentation communautaire qui rend toute réponse purement militaire vouée à l’échec à long terme.

Conclusion

Le narco-djihadisme au Sahel n’est pas une symbiose idéologique entre djihad et criminalité, mais une alliance fondée sur la quête de ressources et la maîtrise du territoire. Pour en saisir la complexité, il faut dépasser les dichotomies réductrices (« terroristes » contre « criminels ») et considérer ces acteurs comme des entrepreneurs politico-militaires qui s’adaptent avec agilité à des contextes institutionnels défaillants. Une stratégie efficace devrait intégrer, de manière mesurée, la lutte contre la corruption endémique (via des mécanismes de transparence renforcés), la reconquête territoriale progressive (par des opérations ciblées et inclusives), et le développement d’alternatives économiques locales (agriculture résiliente, emplois jeunes dans les périphéries) pour briser les cycles de dépendance à l’économie illicite. Sans cela, les rapports soulignent que l’instabilité continuera de s’amplifier, favorisant une régionalisation du phénomène au détriment de la stabilité ouest-africaine.

Par Aboubacar KONATE

Bibliographie: 

Organisations internationales 

  • EMCDDA. (2019). Shifting sands — Libya’s changing drug trafficking dynamics on the coastal and desert borders(Background paper for the EU Drug Markets Report 2019). European Monitoring Centre for Drugs and Drug Addiction. https://www.euda.europa.eu/system/files/media/attachments/documents/12117/EDMR2019_BackgroundReport_Libya.pdf
  • UNODC. (2013). Transnational Organized Crime in West Africa: A Threat Assessment. Office on Drugs and Crime.
  • UNODC. (2023). Global Report on Cocaine 2023: Local dynamics, global challenges. https://www.unodc.org/documents/data-and-analysis/cocaine/Global_cocaine_report_2023.pdf
  • UNODC. (2024). Sahel Programme Annual Report 2024. United Nations Office on Drugs and Crime.
  • UNODC. (2024). Maritime Crime Programme: Annual Report 2024. United Nations Office on Drugs and Crime.
  • UNODC. (2025). World Drug Report 2025. United Nations Office on Drugs and Crime.
  • UN Panel of Experts on Mali. (2024–2025). Report of the Panel of Experts on Mali. United Nations Security Council.

Think tanks & ONG 

  • Berger, F. (2023). Illicit Economies and Armed Groups in the Sahel. Global Initiative Against Transnational Organized Crime.
  • Berger, F. (2025). Criminal Economies and Jihadist Governance in the Central Sahel. GI-TOC.
  • GI-TOC. (2023–2025). Observatory of Illicit Economies in West Africa: Annual Reports. Global Initiative Against Transnational Organized Crime.
  • ICG (International Crisis Group). (2024). Drug Trafficking, Jihadist Governance, and Conflict Dynamics in the Central Sahel.
  • ICG. (2025). Jihadist Rivalries and Armed Governance in the Sahel: Ménaka, Gao, Tillabéri.
  • Molenaar, F., et al. (2024). Illicit Flows and Armed Actors in the Sahel. Clingendael Institute.
  • Tubiana, J., & Gramizzi, C. (2024). Armed Groups and Border Economies in Southern Libya. Small Arms Survey.

Articles académiques

  • Bøås, M. (2023). Insurgent Governance and the Political Economy of Protection in the Sahel. Journal of Modern African Studies.
  • Bøås, M., & Strazzari, F. (2025). Hybrid Governance and Criminal Economies in the Sahel. African Security Review.
  • Lacher, W. (2012). Organized Crime and Conflict in the Sahel. Carnegie Endowment for International Peace.
  • Raineri, L. (2020). Jihadism, Illicit Economies and Hybrid Governance in the Sahara. Journal of Illicit Economies and Development, 2(1), 93–109.
  • Raineri, L., & Baldaro, E. (2024). Insurgent Bureaucracies: Jihadist Governance in the Sahel. Third World Quarterly.
  • Raineri, L., & Strazzari, F. (2022). Criminal Networks and Jihadist Groups in the Sahara-Sahel Region. Studies in Conflict & Terrorism.
  • Sangaré, B., & Tangara, N. (2024). Perceptions locales du JNIM dans le centre du Mali. ISPI Africa Papers.

Rapports et chapitres spécialisés

Sources de presse / médias

  • Ollo Hien, R. (2012, juin). Photo: Combattants djihadistes près de Tombouctou. AFP.
  • InSight Crime. (2023). Cocaine Trafficking Trends in West Africa. InsightCrime.org.

Données et rapports multi-acteurs (agrégés)

  • GI-TOC & UNODC. (2025). Illicit Economies and Conflict Financing in the Sahel: Combined Assessment 2019–2025.

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