Article du dossier thématique sur la Géopolitique des Narcotrafics rédigé par Noa Phillippe.
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Ce sont « des toxicomanes qu’on retrouve au petit matin dans le hall d’entrée, des seringues qui traînent, des taches de sang sur notre chemin », décrit un habitant de la place de Paris au journal luxembourgeois (Le Quotidien). Cette place, située à proximité du quartier de la gare de Luxembourg-ville, connaît depuis une dizaine d’années une hausse visible de la consommation de drogue dans l’espace public. La rue de Strasbourg, considérée comme l’un des endroits où les personnes se rassemblent le plus pour « se piquer », illustre ce phénomène. Elle montre surtout qu’aucun État européen n’est épargné par la marée blanche, y compris l’un des plus riches du continent. Des scènes similaires apparaissent en Belgique, en France et dans de nombreux autres pays européens. Les pays du Nord, longtemps à distance de ces enjeux, deviennent aujourd’hui de nouvelles cibles pour les trafiquants. Cette diffusion s’explique surtout par une arrivée plus régulière, importante et structurée des drogues sur le vieux continent.

Aux sources d’une inondation mondiale

Si l’Europe est devenue l’un des principaux terminus du narcotrafic mondial, c’est d’abord parce que la production de drogues n’a jamais été aussi élevée. L’élaboration de ces poisons reste structurée autour de zones, dont la puissance s’est renforcée ces dernières années (Gandilhon, 2022). La cocaïne, aujourd’hui l’une des drogues arrivant le plus massivement sur le vieux continent, est produite presque exclusivement dans trois pays d’Amérique latine : la Colombie, le Pérou et la Bolivie (Géopolitis, 2025). En 2021, la production mondiale atteignait 2 304 tonnes : un record (Manet, 2024). En Colombie, elle a même doublé en quelques années. Les opioïdes suivent une logique différente mais tout aussi ancrée : le pavot du Croissant d’or (Afghanistan, Pakistan, Iran) et du Triangle d’or en Asie du Sud-Est (Thaïlande, Myanmar, Laos) restent la base des routes de l’héroïne. Le passage historique par les Balkans demeure très fréquenté, malgré la chute brutale de la production afghane de 73%  après l’interdiction par les talibans en avril 2022 (Manet, 2024). Pour la résine de cannabis, c’est le Maroc, en particulier des montagnes du Rif, qui continue de fournir l’essentiel du marché européen. À ces substances traditionnelles s’ajoutent désormais les drogues de synthèse. Leur particularité ? Leur chaîne de transformation est de plus en plus délocalisée. La Chine produit les précurseurs chimiques du fentanyl, les cartels mexicains mélangent ces produits afin de fabriquer la drogue destinée au marché américain. Cependant, en Europe, un nouveau phénomène apparaît : les dernières phases de raffinage des drogues d’origine végétale sont désormais réalisées au plus près des consommateurs, dans des laboratoires clandestins installés dans les zones rurales ou périurbaines (Le Dessous des Cartes, 2025). 

La mer, colonne vertébrale du trafic

L’Europe attire aujourd’hui les cartels sud-américains car le marché américain est considéré comme saturé. Notre vieux continent est désormais connecté aux autres grâce aux différentes innovations logistiques. Ces dernières permettent aux organisations criminelles d’envoyer leur production, comme on peut le voir avec le commerce maritime. Ainsi, la voie maritime domine largement : environ 80 % de la cocaïne transite par des cargos. « Le narconomadisme s’est “thalassocratisé” avec la globalisation marchande et la maritimisation des échanges commerciaux internationaux » (Manet, 2024). Les routes traversent l’Atlantique, souvent en passant par les Caraïbes ou l’Afrique de l’Ouest, devenues désormais une zone rebond, permettant de brouiller les pistes. À l’arrivée, les grands ports européens jouent un rôle central : Rotterdam, Anvers et Le Havre recueillent à eux seuls la majorité du narcotrafic. Le port d’Anvers s’est imposé comme la principale porte d’entrée de la cocaïne sur le continent. Rotterdam voit quant à lui défiler des volumes comparables. Le Havre concentre, à lui seul, 78 % du nombre de saisies de drogues réalisées en France, en 2024 (Servière, 2025). Dans ces ports gigantesques, moins de 4 % des conteneurs sont contrôlés : un terrain de jeu idéal pour les narcotrafiquants. Ces derniers utilisent également des dockers, de gré ou de force, pour aider à l’acheminement des drogues sans encombre (Van Herzeele, 2025). Leurs méthodes se perfectionnent également. Les cargaisons dites licites, comme les fruits exotiques, permettent de cacher les drogues à l’intérieur sans éveiller de soupçons. Les conteneurs frigorifiques sont quant à eux contaminés dans leurs parois techniques. Certains réseaux criminels imprègnent même la cocaïne dans des tissus ou des liquides, avant de la reconstituer dans des laboratoires européens. Mais l’innovation ne s’arrête pas là, certains réseaux vont même plus loin : narco-sous-marins transocéaniques, semi-submersibles fabriqués en Europe, drones sous-marins interceptés en Italie en 2024 (Manet, 2024). À cela s’ajoute l’infiltration numérique : des logiciels malveillants ont été utilisés à Anvers pour voler les codes des conteneurs, afin de faciliter leur accès.

Un continent devenu marché de masse

Après avoir récupéré cette drogue, cette dernière est déployée sur le marché européen, qui est considéré comme l’un des plus grands marchés de consommation au monde. Les chiffres le montrent : en 2024, 22 millions d’Européens ont consommé du cannabis, 4 millions de la cocaïne, 3 millions de l’ecstasy. En 2022, l’étude de l’Observatoire Européen des Drogues et des Toxicomanies (OEDT) révélait que 83,4 millions d’adultes avaient déjà consommé une drogue illicite au moins une fois dans leur vie.  Les pays comme la France, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, les Pays-Bas et le Royaume-Uni regroupent plus de 87 % des consommateurs de cocaïne (Manet, 2024).

La France reste le premier pays européen pour le cannabis (Fondation Jean Jaurès, 2022).  Cette démocratisation de la cocaïne est l’un des phénomènes les plus marquants. La hausse de la production mondiale a entraîné une baisse des prix, parfois autour de 60 euros le gramme, et une hausse du niveau de pureté. Résultat : la clientèle s’élargit. Ce n’est plus une drogue perçue comme « élite ». Elle touche tout le monde, du maçon au chauffeur de bus, comme le cadre qui cherche à performer dans une société hyper compétitive. Le produit est désormais plus accessible, plus pur, plus banal.

Le narcotrafic, une menace pour la sécurité intérieure des pays européens

Cet accès rapide aux drogues développe également des effets négatifs sur la sécurité et la santé publique des pays européens (Public Sénat, 2024). La montée de la violence est l’un des signes les plus visibles depuis l’arrivée de la marée blanche sur le vieux continent. Europol estime que 821 groupes criminels « très dangereux » opèrent sur le continent (TRT Français, 2024). La « mexicanisation » de certaines pratiques s’observe : voitures brûlées devant des commissariats, attaques de prisons, intimidations spectaculaires. La Mocro Maffia, active en Belgique et aux Pays-Bas, a même franchi plusieurs fois la ligne rouge, allant jusqu’à menacer le Premier ministre néerlandais Mark Rutte, la princesse héritière Catharina-Amalia des Pays-Bas, à assassiner un avocat et un journaliste (Le Parisien, 2025). Les règlements de compte s’étendent aussi désormais à des villes moyennes françaises comme Dijon ou Valence. Dans d’autres régions, la corruption fragilise les institutions. La santé de la population est également touchée entre les polyconsommations des drogues, les overdoses, etc. Les drogues de synthèse, difficilement détectables, représentent une menace croissante. Le fentanyl, 50 fois plus puissant que l’héroïne, a provoqué plus de 48 000 décès outre-Atlantique en 2024 . Selon certains spécialistes, l’Europe est considérée comme la prochaine cible pour l’exportation de ce poison (Manet, 2024). L’arrivée de stimulants synthétiques comme le Flakka, près des côtes belges, confirme l’ampleur de la menace qui risque d’arriver sur notre continent (TRT Français, 2024). Surtout lorsque l’on sait que les opioïdes font partie des substances les plus meurtrières, si prises à l’excès. 

Des réponses limitées de la part des États européens

Ce narcotrafic constitue aujourd’hui la principale menace pour l’Europe. Mais sa lutte se heurte à des obstacles structurels profonds. La fragmentation des compétences demeure au cœur du problème : la lutte contre le trafic de stupéfiants relève avant tout de la compétence des États membres, alors même que les réseaux criminels opèrent librement au-delà de leurs frontières (Bouquet & Verboud, 2025). L’Union européenne, malgré les avancées permises par les différents traités et institutions comme Europol, OLAF, MAOC-N. Tout ceci reste cependant limité par le cadre des prérogatives régaliennes et par la primauté des législations nationales (TRT Français, 2024). Cette fragmentation a des effets inquiétants. La coopération entre les 27 polices nationales se révèle souvent laborieuse et entraîne une perte de renseignements cruciaux. Certains experts plaident pour la création d’« une véritable police européenne », dotée de compétences étendues, capable de suivre les narcotrafiquants là où ils opèrent, sans être limitée par les frontières et les divergences juridiques. Mais les contraintes juridiques ne sont pas les seules : des juges européens, par des décisions restrictives, limitent parfois les outils d’enquête nécessaires, comme la géolocalisation en temps réel ou la fouille systématique des personnes interpellées, compliquant davantage la tâche des enquêteurs (Arte, 2025). Face à cette complexité, les cartels déploient leur puissance financière et leur organisation sans faille pour infiltrer les institutions. La criminalité ne se limite plus aux marges de la société : elle s’ancre dans les mécanismes mêmes de l’État. L’exemple de l’Albanie illustre ce risque : des organisations criminelles y auraient étendu leur influence jusqu’au gouvernement et à la justice, donnant naissance à ce que certains qualifient de « narco-État » (Arte, 2025). Des procureurs belges et européens évoquent même une « infiltration systémique » qui permet aux narcotrafiquants de contrôler, corrompre et orienter des décisions à des niveaux élevés, fragilisant la souveraineté nationale. Cette situation est renforcée par les divisions politiques et stratégiques entre États membres. Le débat sur la légalisation du cannabis en est un exemple : certains pays, comme le Luxembourg, Malte ou l’Allemagne, ont choisi de retirer ce marché de l’économie criminelle, dans une logique de santé publique et de prévention. (Arte, 2025). D’autres pays considèrent cette approche comme une « capitulation » face aux cartels, craignant que la légalisation n’affaiblisse l’autorité de l’État et ne mette en danger des magistrats et les forces de l’ordre. Par ailleurs, la répression seule s’avère insuffisante : les opérations policières mobilisent des ressources considérables sans enrayer durablement le trafic, ce qui rend la stratégie globale indispensable, combinant sanctions, prévention, politiques éducatives et soutien sanitaire (Géopolitis, 2025).

Face à ces limites, certains gouvernements européens tentent néanmoins de contre-attaquer, avec des mesures plus visibles sur le terrain. En Belgique, par exemple, afin d’endiguer les fusillades entre trafiquants de drogue dans certains quartiers de la capitale, le ministre de l’Intérieur a annoncé le déploiement de soldats aux côtés des forces de police (Courrier International, 2025). Cette décision traduit la gravité de la situation et la nécessité d’une présence répressive renforcée pour protéger les citoyens et affirmer l’autorité de l’État. Pourtant, ces interventions, aussi spectaculaires soient-elles, ne suffisent pas à inverser la dynamique. La capacité des organisations criminelles à recourir à la violence est manifeste. En novembre 2025, la presse faisait état du décès d’un jeune homme, le frère d’Amine Kessaci, Medhi Kessaci, militant politique et associatif engagé depuis quatre ans dans la lutte contre le narcotrafic. L’hypothèse d’un « assassinat d’avertissement » est évoquée par les enquêteurs (Médiapart, 2025). Ce fait divers illustre la brutalité des méthodes employées par les cartels et leur volonté de montrer leur puissance d’action, capable de frapper même les voix civiles et militantes qui tentent de les défier.

Les fusillades liées au narcotrafic dans la région de Bruxelles-Capitale. Sources : Bruzz, RTBF.

Conclusion

Ainsi, malgré les efforts des États, la lutte contre le narcotrafic européen reste profondément asymétrique. Les cartels disposent d’une agilité, de ressources financières et d’un réseau d’influence que les institutions publiques peinent à contenir. Le narcotrafic n’est plus seulement un commerce illégal : c’est un acteur global, doté de ses routes, de ses technologies, de ses alliances et de ses relais. La « marée blanche » annoncée depuis des années n’est plus une métaphore : elle a bel et bien atteint les côtes européennes.

Par Noa Phillippe.

Bibliographie et sitographie :

Ouvrages : 

  • Mage, T. (1994). Les nouvelles routes du trafic de la drogue dans l’espace Schengen et dans le monde (Tomes I & II). Ed. T. Mage.
  • Manet, F. (2024). Thalassopolitique du narcotrafic international : La face cachée de la mondialisation ? Éditions EMS.
  • Verboud, M., & Bouquet, C. (2025). Narcotrafic, le poison de l’Europe. Éditions La Découverte.

Articles de presse : 

Articles universitaires :

Sites internet : 

Vidéos : 

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