Article rédigé par Hugo JOANNET BOUSCAL et publié dans le dossier sur la Géopolitique des Narcotrafics du 33ᵉ numéro du coup d’œil de l’AMRI.
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Face à l’explosion du narcotrafic en provenance des Amériques, la Polynésie Française s’impose comme un nouveau terrain de jeu pour les trafiquants. En effet, répartis sur 118 îles et pas moins de 5 millions de km2 de Zone Économique exclusive (ZEE), les territoires de la Polynésie française subissent de plein fouet le commerce de stupéfiants. Ces territoires revêtent un double enjeu indéniable qui les positionne comme un carrefour de choix : c’est à la fois un point de chute pour le commerce de méthamphétamine, autrement appelé Ice qui explose sur le territoire polynésien, mais c’est également un point de transit utilisé par les trafiquants de cocaïne commerçant vers l’Océanie, où les prix atteignent des sommes exorbitantes. Pour faire face à cette menace, l’État français, en charge des fonctions régaliennes sur le territoire polynésien, doit s’adapter et articuler sa stratégie autour de deux axes principaux : dans un premier temps l’interception des flux transitant dans les eaux polynésiennes et dans un second temps la lutte sur le territoire polynésien. Cependant, assurer une lutte contre le narcotrafic sur un territoire aussi vaste et morcelé que l’est celui de la Polynésie française nécessite des moyens gigantesques que la France n’était pas capable d’assurer seule. Pour pallier ces manquements, la France a mis en place de nombreuses opérations de coopération avec des États voisins pour multiplier les moyens disponibles. Pour les compléter et assurer sa capacité à surveiller son territoire seul, la France, avec la loi de programmation militaire (LPM) de 2019, a modifié sa stratégie pour répondre à la diversification des enjeux dans les eaux polynésiennes.

I- La Polynésie : cible et tremplin du narcotrafic international

1)Le Ice nouveau fléau sur le territoire Polynésien

L’émergence du problème du trafic et de la consommation d’Ice en Polynésie française n’est pas un phénomène nouveau. On date les premières apparitions de cette drogue sur le territoire polynésien dans les années 90 (Simon & Valiergue, 2022). Cependant, c’est une problématique publique qui tarde à émerger à cause de la surcharge de l’agenda politique lié à la question du statut de la Polynésie française. Ce n’est qu’à partir de 2017 que cette problématique est véritablement prise en compte par les autorités locales, mais également par la société elle-même. Cette prise de conscience émerge avant tout dans les médias locaux comme La Dépêche de Tahiti ou encore Tahiti Infos qui doublent leurs nombres d’articles traitant du sujet à partir de 2017 (Simon & Valiergue, 2025).

Les fortes inégalités sociales présentes sur le territoire ont été un terreau fertile à l’émergence d’un grand nombre de dealers. En effet, les populations les plus pauvres ne possèdent pas de perspectives d’élévations sociales, et cela va fortement contribuer à accroître le nombre de trafiquants sur le territoire. La vente de l’Ice est donc un moyen simple de s’élever socialement pour les populations précaires. Vendu environ 250 000 francs polynésiens (FP), soit presque 2 000€, le gramme (Simon & Valiergue, 2025), le commerce d’Ice permet d’augmenter drastiquement les conditions de vie des dealers. Ainsi, la pauvreté du territoire a contribué à fortement démocratiser le commerce d’Ice.

Évidemment, le commerce florissant s’accompagne d’une véritable explosion du nombre de consommateurs au fil des années. En 2025, le président polynésien Moetai Brotherson rapporte qu’on retrouve environ 30 000 consommateurs d’Ice, soit 10,7% de sa population totale (Tang, 2025). Les données sur ces consommateurs sont encore peu accessibles, mais on estime qu’ils sont majoritairement des hommes de moins de 40 ans consommant dans un cadre festif, ou pour optimiser leurs performances.

Ainsi, les ravages de la méthamphétamine en Polynésie française dépassent largement le simple enjeu de santé publique pour devenir un défi sécuritaire, économique et social de premier ordre. Toutefois, la Polynésie n’est pas seulement confrontée à un problème de consommation intérieure. Sa position géographique en fait également un carrefour stratégique pour un autre trafic, bien plus lucratif : celui de la cocaïne.

2) Un tremplin sur la route océanienne de la cocaïne

La Polynésie française se situe sur une route de la drogue reliant les producteurs d’Amérique aux riches consommateurs d’Océanie. Les pays d’Amérique du Sud et particulièrement la Bolivie, le Pérou et le Chili sont les principaux producteurs de cocaïne dans le monde. La route du Pacifique constitue une voie privilégiée pour exporter leurs productions puisque le marché océanien est de loin le marché le plus attractif au monde. En effet, un kilo de cocaïne d’une valeur de 3 000$ en Colombie peut s’écouler jusqu’à 66 fois son prix d’origine pour atteindre 200 000$ en Australie (Duton & Lockhorst, 2025). Ainsi, l’Océanie constitue une cible de choix pour les narcotrafiquants sud-américains, bien que la consommation n’y soit pas particulièrement élevée, le prix de vente de la cocaïne justifie un investissement massif dans les voies d’exportation vers l’Australie.

Ce trafic se fonde principalement sur la voie maritime. Deux facteurs peuvent alors expliquer cette prééminence du commerce maritime de cocaïne. Tout d’abord, les trafiquants peuvent user d’une multitude de stratagèmes pour dissimuler leurs cargaisons. Les armateurs privés deviennent malgré eux des mules efficaces pour le trafic pacifique. En effet, l’immensité d’un porte-conteneurs est souvent utilisée par les trafiquants qui y cachent d’importantes quantités de drogue. On estime que la fouille complète d’un conteneur suspect peut prendre une journée complète (FranceInfo, 2025). Les porte-conteneurs pouvant accueillir plusieurs milliers de conteneurs (24 000 pour les plus grands) deviennent ainsi des caches exceptionnelles pour les trafiquants. Les trafiquants peuvent également privilégier le transport de plus petites quantités sur des embarcations plus maniables telles que des voiliers-mules. Le second facteur pouvant expliquer la centralité du commerce maritime est l’immensité de l’Océan Pacifique. En effet, le transit par les eaux polynésiennes, dont la ZEE couvre près de 5 millions de km², représente un enjeu stratégique majeur, car la superficie concernée rend la surveillance extrêmement difficile pour les autorités françaises. Selon Serge Puccetti, directeur régional des douanes de Polynésie française, ces routes traversant les eaux polynésiennes existent depuis dix à quinze ans. Les autorités ont conscience du phénomène, mais malgré quelques saisies importantes, la surveillance des eaux territoriales polynésiennes semble impossible à couvrir avec les moyens actuels.

II- Organiser la lutte

1) Lutter sur le territoire

La lutte contre le trafic d’Ice sur le territoire est un véritable défi du fait de la géographie de la Polynésie française puisqu’il est presque impossible d’organiser et de recenser les différents réseaux sur les 118 îles du territoire. Ainsi, en 2021, le Haut-Commissariat de la République en Polynésie française (HCR) a proposé un plan articulé autour de trois grands principes : la répression, la prévention et la communication. (HCR, 2021)

La communication s’organise principalement autour de la médiatisation des saisies effectuées par les autorités. La prévention, quant à elle, est à destination des  d’organes institutionnels tels que la délégation pour la prévention de la délinquance ou encore la direction des solidarités et de la famille. Le pilier central du plan d’action du HCR est la répression qui se construit sur une véritable collaboration des différentes entités. Cette coopération est symbolisée par la création d’une cellule de renseignement opérationnel sur les stupéfiants (CROSS) au sein des locaux de la gendarmerie. Cette cellule est le fruit de la coopération entre 7 organes majeurs : la section de recherche, la brigade de recherche, le groupe interministériel de recherche, la police aux frontières, la direction de la sécurité publique, le service de renseignement territorial et les douanes. Le CROSS permet ainsi un véritable maillage du territoire pour assurer un contrôle qui se veut le plus complet possible au vu des moyens disponibles.

La mise en place de ce dispositif a vu une hausse des quantités saisies sur le territoire depuis 2023. 21 kg ont été saisis en 2023, 23 en 2024 et plus de 51 kg ont déjà été saisis depuis le début de l’année 2025 (Bourgat & Gamblin, 2025). Cette forte hausse des saisies s’explique notamment par une forte hausse de la production à l’échelle mondiale.

Les interceptions sur le territoire sont principalement menées dans le cadre d’opérations de police. Récemment, cela s’est manifesté par l’opération de grande envergure Matai Rorofai. Menée conjointement par l’ensemble des forces de police présentes sur le territoire, cette opération qui visait plus largement « la délinquance » a mené à la saisie de 112 kg de cannabis et 17 grammes d’Ice, mais également à l’occupation de nombreux points de deals et a contribué à impacter durement le trafic sur place (Ministère de la Justice, 2025). 

Si la lutte à terre est devenue vitale pour démanteler les réseaux qui alimentent les 30 000 consommateurs locaux, l’interception des flux reste la bataille décisive pour prévenir l’approvisionnement du territoire.

2) Lutter contre les flux : la bataille à l’interception

La Polynésie française est un ensemble de 118 îles, c’est pourquoi l’immense majorité des produits consommables sont importés soit par la mer, soit par les airs. Ainsi, l’interception des flux occupe un rôle clé dans la lutte contre les stupéfiants. En empêchant la marchandise d’entrer sur le territoire, l’État réduit grandement à la fois la consommation sur place, et fait augmenter le coût du risque pour les trafiquants faisant transiter leurs marchandises par les eaux polynésiennes. La surveillance des flux et les interceptions représentent alors la pierre angulaire de la lutte contre l’Ice et la cocaïne.

C’est le CROSS et l’Office anti-stupéfiants (OFAST) qui, en organisant la collaboration entre les différentes organisations, occupent une place majeure. Récemment, cela s’est manifesté par une saisie historique au large des îles Marquises situées au nord des territoires polynésiens. Dans la nuit du 14 au 15 juillet 2025, les douanes, en collaboration avec l’OFAST, ont saisi un voilier qui transitait dans les eaux polynésiennes. Lors de l’inspection, les autorités retrouvent à son bord 932,7 kg de cocaïne et 181,6 kg d’Ice. Escorté au port de Papeete pour des inspections, l’OFAST met la main sur 714,1 kg de cocaïne et 49,8 kg d’Ice supplémentaires ainsi que 11 armes de poing de type glock et 24 chargeurs. (FranceInfo, 2025). Cette saisie est historique et représente la plus grande quantité jamais interceptée par les autorités en Polynésie française, elle symbolise l’engagement important dans la lutte contre la prolifération des drogues sur le territoire.

La Marine française occupe également un rôle prépondérant dans cet engagement avec des interceptions majeures. En mars 2019, les Forces armées de Polynésie française (FAPF) en mission avec le Bougainville avaient saisi pas moins de 766 kg de cocaïne destinés aux commerces australiens (Lagneau, 2024). 

Ainsi, la lutte contre les flux s’impose comme un élément indispensable qui permet de prendre le contrôle de la production illicite avant même que celle-ci n’entre sur le territoire polynésien. 

III – Adaptation et coopération pour lutter

1)  Inadéquation des moyens face à l’immensité

Cette ZEE de 5 millions de km2 pose alors un constat important, c’est certes un espace riche en ressources exploitables et un espace stratégique, important, mais c’est également une zone immense qu’il est impossible à couvrir dans sa totalité.

On retrouve cette problématique lorsqu’il s’agit d’étudier le nombre de navires transitant annuellement dans la ZEE polynésienne. Cette donnée n’existe tout simplement pas, en 2017, on estime environ 700 voiliers transitant dans la zone polynésienne (CESM, 2018), cela semble être la seule donnée crédible sur le sujet. Ce manque de données illustre à lui seul la problématique de surveillance de cet espace puisque les autorités ne sont pas en mesure d’en assurer un recensement complet.

En 2024, les moyens alloués à la surveillance maritime de la Polynésie française étaient de six navires de la Marine française, dont uniquement trois étaient aptes à  mener des missions de surveillance. Cette flotte est complétée par les différentes brigades nautiques insulaires et de leur vedette, et par les équipes de la police aux frontières et des douanes (HCR, 2025). C’est moyen, comme l’ont fait remarquer de nombreux rapports parlementaires depuis le milieu des années 2010, sont grandement insuffisants pour assurer une lutte efficace contre le narcotrafic en mer. Pour faire face à ces inadéquations, la Marine nationale s’est récemment vue dotée en 2024 d’un nouveau type de navire : le patrouilleur outre-mer (POM) nommé teriieroo a teriierooiterai. Plus rapide, plus autonome et avec des compétences de surveillance accrues, le POM semble répondre aux attentes de la lutte contre le narcotrafic dans les eaux polynésiennes (Groizelau, 2024). Il est doté à la fois d’un drone de surveillance pouvant couvrir un rayon de 50 km de surveillance, mais également de deux hors-bords capables d’intercepter tout navire, peu importe leur taille et leur vitesse. Ainsi, ce nouveau navire semble être une réponse adéquate pour lutter contre les narcotrafiquants en Polynésie française. Cependant, le territoire polynésien, à terme, ne devrait être doté que de deux POM. Ces moyens, limités par la LPM de 2019 et 2024, sont encore largement insuffisants pour assurer une lutte efficace en mer.

Nouveaux patrouilleurs d’outre-mer (POM)
Source : https://marine-oceans.com/les-infos-mer-de-mo/admission-au-service-actif-du-teriieroo-a-teriierooiterai-second-patrouilleur-outre-mer-de-la-marine-nationale/

B) Coopérer pour surveiller

Le narcotrafic est une problématique à laquelle sont confrontées tous les États insulaires du pacifique. Souvent pauvres, ils doivent par ailleurs  faire face à un fort taux de corruption. Les narcotrafiquants s’assurent ainsi des points de chute viable, assurés par la complicité d’agents corrompus. Pour pallier ces faiblesses, plusieurs initiatives de coopérations internationales sont mises en place dans la région du Pacifique océanien afin de lutter contre les trafics illicites.

En effet, la coopération semble être le moyen le plus adapté à la lutte. Ainsi, cela se matérialise par des enquêtes dîtes « miroirs » (OFAST, 2025). Celle-ci consiste à des enquêtes individuelles sur les réseaux locaux d’Australie, de Polynésie française et des États-Unis menés par les autorités nationales qui, une fois des éléments concrets collectés, se rencontrent pour établir des stratégies d’interception de marchandises. En mars 2025, au cours d’une série d’opérations conjointes menées par les douanes de Nouvelle-Calédonie, de Polynésie française, d’Australie, des USA et de Jamaïque, les autorités sont parvenues à saisir plus de 350 kg de cocaïne dans les eaux polynésiennes. Cette coopération a été très largement saluée par l’ensemble des commandements étrangers. Le commandant international des douanes australiennes déclarait à la suite de l’opération que « Le succès (de celle-ci) n’aurait pas été possible sans les efforts combinés, le dévouement et l’échange transparent d’informations entre les services douaniers de tous les pays impliqués. ». Tout comme Florian Colas, directeur des douanes françaises, qui salue « L’excellente coopération des services douaniers » et « l’efficacité d’une action conjointe et confirme le haut niveau de collaboration en matière d’échanges d’informations et de renseignement entre nos territoires » (HCR, 2025).

Face à l’immensité de sa ZEE et à la dualité de la menace (fléau local et trafic international), la France a fait le choix du réalisme stratégique : elle ne peut pas gagner la guerre seule avec ses seuls moyens, mais elle peut la rendre plus efficace et ciblée en faisant du renseignement et de la coopération internationale le pilier essentiel de sa souveraineté dans le Pacifique.

Conclusion :

La lutte contre le narcotrafic en Polynésie française est un défi qui dépasse le simple cadre policier. Il s’agit d’un enjeu de souveraineté pour le contrôle d’un espace maritime démesurément grand. La stratégie française a alors dû évoluer de l’utopie d’un contrôle total vers le renseignement et la coopération internationale. Les saisies historiques de ces dernières années témoignent à la fois de la réalité du problème auquel doivent faire face les autorités, mais également de l’efficacité des méthodes adoptées. Mais malgré une réussite ponctuelle, cela ne peut pas occulter la réalité du vieillissement des moyens engagés. L’arrivée sur place du premier POM et bientôt du second symbolise une prise de conscience des autorités, mais également le manque de moyens qu’il est possible d’allouer aux territoires d’outre-mer.

Par Hugo JOANNET BOUSCAL

Bibliographie :

Article de revue scientifique :

Rapport gouvernemental :

Rapport Universitaire :

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