Article rédigé par Antoine Macquet et publié dans le dossier sur la Géopolitique des Narcotrafics du 33e numéro du Coup d’Œil de l’AMRI.
****

« Le trafic de drogue est interdit par l’islam, je démens catégoriquement ces rumeurs », affirme Hassan Nasrallah, chef emblématique du Hezbollah, en 2018, réfutant avec fermeté les accusations américaines impliquant le Hezbollah dans des activités de narcotrafic. Pourtant, divers rapports du Département du Trésor américain et de la Drug Enforcement Administration (DEA) attribuent au « Parti de Dieu » un rôle central dans des réseaux criminels transnationaux de trafic de drogue et de blanchiment d’argent, qui représentent, selon certaines estimations, jusqu’à un tiers de ses sources de financement. 

Dès lors, comment le Hezbollah a-t-il fait du narcotrafic latino-américain un levier financier et stratégique essentiel à la pérennité de son organisation ? 

iStock, credit : shmooj

Du mouvement de résistance à l’acteur transnational 

Comprendre l’évolution du Hezbollah est essentielle pour cerner les enjeux qui expliquent son implication dans le narcotrafic comme stratégie de survie. 

Né dans le contexte de la Révolution iranienne de 1979, de la guerre civile libanaise et de l’invasion israélienne du Liban en 1982, le Hezbollah, « Parti de Dieu », s’impose rapidement comme la principale force de résistance contre Israël pour défendre le Liban et la communauté chiite, qui constituent sa raison d’être (Maupeou, 2013). Présenté comme un « mouvement de résistance armée », il est toutefois considéré par de nombreux pays occidentaux comme une organisation terroriste en raison des attentats qu’il perpétue dès ses débuts à travers sa branche armée secrète du Jihad islamique (Ayad, 2024). L’attentat-suicide contre l’ambassade américaine à Beyrouth en 1983 pousse Washington à classer cette organisation comme terroriste dès 1985, après son officialisation. Inspiré par l’idéologie chiite de la Révolution iranienne et le principe du Wilayat al-Faqih (la gouvernance des clercs), le Hezbollah reconnaît l’autorité du Guide suprême iranien. Il agit à la fois comme un bras armé de Téhéran et un vecteur de son idéologie au Liban et dans le monde arabe. Sous la direction d’Hassan Nasrallah, élu en 1992, le mouvement se transforme en acteur politico-militaire et entre au Parlement libanais (Meier, 2013). Cela lui permet de consolider un arsenal militaire considérable malgré les différentes restrictions internationales à son encontre. Il devient progressivement l’acteur non étatique le plus armé au monde (Davis, 2023), en témoigne son intervention dans la guerre civile syrienne en 2013 aux côtés du régime de Bachar al-Assad et son rôle régional déterminant.

Son financement repose en grande partie sur le soutien iranien, difficile à estimer, mais bien réel, en termes de rémunération et de matériel (Ayad, 2024). La Syrie sert de relais logistique pour le transfert d’armes venant de Téhéran. Cependant, face à la baisse des ressources iraniennes et des sanctions internationales, ces fonds ne suffisent plus à couvrir les dépenses militaires, politiques et sociales de l’organisation. En effet, le Hezbollah a bâti un vaste réseau d’assistance à la population libanaise face à un État en grande difficulté, finançant hôpitaux, écoles et projets de reconstruction, afin de renforcer sa légitimité populaire (Ayad, 2024). Cette aide sociale couplée à la nécessité de maintenir une capacité opérationnelle face à Israël demande beaucoup de ressources à l’organisation, rendant nécessaire le développement de sources de financement externe.

C’est dans ce contexte que le mouvement développe, dès les années 2000, une véritable économie parallèle fondée sur le trafic de drogue et le blanchiment d’argent, en lien avec des cartels latino-américains (Ayad, 2024). Sujet hautement sensible au Liban, il demeure peu exploré par les médias locaux et internationaux, tant la peur du Hezbollah reste présente. L’assassinat de l’intellectuel chiite critique du Hezbollah Lokman Slim en 2021, alors qu’il enquêtait sur ces pratiques, illustre le danger d’aborder ce dossier (Fritel & Amara, 2024). En effet, ces activités contredisent les principes islamiques revendiqués par le Hezbollah, puisque le trafic de drogue et le blanchiment d’argent sont haram (illicites) dans l’islam. Ce qui explique sa volonté de maintenir cet aspect dans l’ombre pour maintenir sa popularité auprès de la population. 

Néanmoins, plusieurs enquêtes, notamment de la DEA, ont révélé l’implication directe du Hezbollah dans les circuits du narcotrafic latino-américain. Ce phénomène s’intensifie après la guerre de 2006 contre Israël, qui laisse le Liban exsangue. En l’absence d’un État fonctionnel, le Hezbollah entreprend une reconstruction particulièrement rapide du pays, ce qui soulève une question sur ses sources de financement. Comme le souligne Derek Maltz, ancien directeur des opérations spéciales de la DEA, dans le documentaire Hezbollah, l’enquête interdite : « Nous avons réalisé que le Hezbollah s’implante au Venezuela pour générer des millions et des millions de dollars, afin de les aider à financer leurs opérations, c’est très visible après la guerre de 2006 avec Israël ».    

L’Amérique latine, un nouveau théâtre d’opérations financières

L’ancrage du Hezbollah en Amérique latine repose sur un double facteur. D’une part, une importante diaspora libanaise chiite présente sur ce territoire dès 1930 et qui s’accentue après la guerre civile libanaise de 1975 à 1990. D’autre part, par l’opportunité géopolitique qu’offre cette zone. En effet, elle est caractérisée par une faible gouvernance et une certaine porosité de ses frontières. La présence de cartels et de trafic de drogue est donc privilégiée.

La zone dite de la Triple frontières, entre le Brésil, l’Argentine et le Paraguay, devient l’axe névralgique des activités illégales de trafic de drogue et de blanchiment d’argent du Hezbollah (Bouvier, 2023). Cette zone permet de transiter d’un pays à l’autre sans réel contrôle des frontières, les activités criminelles y sont donc très présentes. Dès 2003, des enquêtes du département de la Justice américaine déclarent que l’organisation est bien présente dans cette zone avec des membres actifs dans les réseaux de trafic de drogue (Bouvier, 2023). Mohamed Youssef Abdallah et Assad Ahmed Barakat sont les deux relais principaux de l’organisation dans cette zone (Ayad, 2024). Le premier, désigné terroriste par les États-Unis en 2006, possède une agence de voyages à Ciudad del Este au cœur de la Triple frontière, qui sert de couverture aux activités illégales de l’organisation, tandis que le second est le représentant personnel de Nasrallah dans la région. Il possède également une entreprise d’appareils électroniques à Ciudad del Este qui sert en réalité de « société faisant transiter de l’argent en faveur de la Fondation des martyrs du Hezbollah », selon Matthew Levitt, ancien du FBI et spécialiste en terrorisme islamiste. Il est arrêté par la police brésilienne en 2018, soupçonné d’être l’un des responsables financiers du Hezbollah. La surveillance de plus en plus forte de la zone pousse l’organisation à déplacer ses opérations de trafic de drogue vers le nord du territoire latino-américain, avec pour ancrage le Venezuela.

Bouvier, E. (2023). Les clés du Moyen-Orient. https://www.lesclesdumoyenorient.com/L-Amerique-latine-inattendue-caisse-de-resonance-du-conflit-israelo-palestinien-3679.html.

Le Venezuela marque une seconde étape dans ce processus de financement illégal. Comme nous pouvons le distinguer sur la carte, les principaux centres de logistique et de financement du Hezbollah en Amérique latine s’installent progressivement dans ce pays (Bouvier, 2023). L’île de Margarita, où vit une importante communauté chiite, devient le symbole de ce paradis du trafic de drogue. L’implantation de l’organisation dans ce pays n’est pas un hasard. En effet, sous la présidence de Hugo Chavez jusqu’en 2013, le pays est marqué par un rapprochement idéologique avec Téhéran, qui partage une vision anti-américaine commune. La visite du président iranien à Chavez en 2006 témoigne de cette alliance. Ainsi, le gouvernement vénézuélien ferme les yeux sur les activités du Hezbollah dans le pays (Fritel & Amara, 2024). Il facilite ses activités à travers la corruption de certains responsables de l’appareil sécuritaire du gouvernement. La figure de cette coopération illégale est Tareck El Aissami, ministre de l’Intérieur entre 2008 et 2012 et vice-président de Maduro de 2017 à 2020 (Ayad, 2024). D’origine syro-libanaise, il possède une grande influence dans le pays tout en étant proche du Hezbollah. Ainsi, il protège les trafiquants de drogues et évite les inspections sur les avions transportant du matériel illicite de l’organisation. Derek Maltz explique que la DEA a découvert un vol hebdomadaire entre Caracas et Téhéran servant à échanger des armes iraniennes contre des fonds et de la drogue destinés à nourrir les réseaux du Hezbollah.

Ainsi, le lien entre le Venezuela et le Hezbollah illustre la capacité de l’organisation à exploiter les fragilités étatiques et les alliances géopolitiques pour étendre ses activités criminelles transnationales. 

Les mécanismes du narcotrafic et du blanchiment d’argent

Le Hezbollah ne cultive pas ni ne transporte directement la cocaïne. Son rôle est celui d’un facilitateur logistique et financier. L’organisation assure les connexions entre les cartels latino-américains, tels que les FARC, le cartel de Los Zetas ou de Medellin.  

Deux hommes illustrent ce rôle de « superfacilitateur ». D’une part, Ayman Joumaa, un libanais travaillant pour le cartel de Medellin en Colombie. Il coordonne un vaste réseau de blanchiment d’argent pour le compte du Hezbollah grâce à des sociétés-écran en Colombie, au Panama ou au Bénin (Ayad, 2024). Il est accusé par la DEA d’avoir blanchi 200 millions de dollars pour les opérations du Hezbollah. D’autre part, Choukry Harb, connu sous le nom de « Taliban », est un libano-colombien, également proche du cartel de Medellin. Il coordonne des expéditions de cocaïne depuis la Colombie vers la Syrie et le Liban en passant par le port d’Aqaba en Jordanie. Selon Matthew Levitt, le réseau de Choukry Harb représenterait 12 % des profits du Hezbollah dans le narcotrafic à son apogée. Il est arrêté en 2008 dans le cadre de « l’opération Titan » menée par la DEA. 

Ce rapprochement entre le Hezbollah et les cartels repose sur une logique de complémentarité et sur un intérêt commun, celui de faire du profit. Les cartels disposent de cocaïne, de matières premières, tandis que le Hezbollah possède une expertise en blanchiment d’argent et une capacité à redistribuer les fonds vers le Moyen-Orient et l’Europe. Effectivement, il développe des liens occultes sur la côte ouest de l’Afrique grâce à des fonctionnaires locaux corrompus. Cette zone sert de plateforme de transit pour la cocaïne à destination du Moyen-Orient et de l’Europe, ainsi que de zone de blanchiment d’argent (Ayad, 2024). Cette collaboration permet aux cartels latino-américains de faire transiter et de marchander leurs drogues à travers des routes sécurisées vers l’Europe, le Moyen-Orient ainsi que l’Asie et au Hezbollah de faire du profit sur fond de ce trafic. La DEA a tenté de mettre au clair l’un de ces systèmes complexes qui permet au Hezbollah de blanchir de l’argent provenant directement du narcotrafic. 

Tout d’abord, l’argent de la drogue collecté en Amérique du Sud sert à acheter des voitures d’occasion en grande quantité, souvent aux États-Unis. Ensuite, ces voitures sont expédiées par bateaux en Afrique de l’Ouest, notamment au Bénin grâce à la complicité de locaux, où elles sont revendues à bas prix. Cela profite d’une part à la population locale qui peut s’offrir des voitures normalement hors de prix, et d’autre part au Hezbollah qui peut ainsi blanchir l’argent de la drogue et l’envoyer au Liban (Fritel & Amara, 2024). Les fonds blanchis servent à alimenter sa branche militaire, à financer ses infrastructures sociales et à soutenir ses opérations extérieures telles que l’intervention en Syrie en 2013 pour soutenir Bachar al-Assad. C’est un cercle vertueux pour l’organisation, qui lui permet de répondre efficacement aux besoins de ses membres au Liban et aux enjeux auxquels elle fait face, mais aussi pour les cartels qui profitent de ces intérêts pour s’enrichir également. 

Le narcotrafic au cœur des controverses : entre rejet populaire et nécessité stratégique

Le recours du Hezbollah au narcotrafic cristallise aujourd’hui l’un des paradoxes les plus profonds de l’organisation. D’un côté, cette économie criminelle lui permet de compenser la baisse de financement de son parrain iranien affaibli par les sanctions internationales et ses propres crises internes. De l’autre, elle alimente un rejet grandissant au sein de la population libanaise, qui voit dans ces activités illégales une trahison des idéaux de résistance et une cause directe de l’isolement diplomatique du pays. 

Depuis les révélations de ses liens avec le narcotrafic, le Hezbollah a subi plusieurs opérations américaines antidrogues. Les opérations Cassandre et Cedar, bien que limitées dans leurs résultats en conséquence d’enjeux politiques propres, ont exposé l’ampleur du trafic de drogue et des circuits de financement illicites dont le parti tire profit (Fritel & Amara, 2024).  Ces pratiques ont en partie contribué à ce que plusieurs puissances occidentales, comme le Canada ou le Royaume-Uni, classent l’ensemble du Hezbollah comme organisation terroriste et pas seulement sa branche militaire, accentuant son isolement sur la scène mondiale.   

Sur le plan interne, le lien entre le Hezbollah et les trafics suscite un malaise au sein de la population. Dans un Liban frappé par une crise économique et politique endémique, la population reproche au parti d’avoir détourné sa mission de défense nationale pour servir ses propres intérêts économiques et géopolitiques. L’image d’un « mouvement de résistance » au service du peuple s’est effritée, remplacée par celle d’un acteur politico-militaire opaque, intégré dans une économie criminelle mondiale.

Cependant, pour le Hezbollah, cette stratégie de diversification financière apparaît comme une question de survie. Dans un contexte de « reconstruction » après sa débâcle face à Israël en 2024, qui a provoqué la disparition de son chef emblématique et plus globalement de sa structure hiérarchique principale, ainsi que des pertes matérielles importantes, le recours aux activités illicites demeure l’un des rares moyens à court terme d’assurer la continuité de son appareil militaire, politique et social. De plus, sa popularité reste présente malgré tout au sein de la communauté chiite du pays. Comme en témoigne la présence d’environ un million et demi de personnes aux funérailles de Hassan Nasrallah en février 2025, ainsi que de ses résultats assez favorables lors des élections municipales du printemps 2025 (Daher, 2025).   

L’implication du Hezbollah dans le narcotrafic latino-américain révèle une stratégie financière structurée visant à garantir son autonomie et à renforcer sa résilience face aux pressions internationales. Cette réalité met en lumière le lien croissant entre criminalité organisée et acteurs politico-militaires ou terroristes, un phénomène désormais central dans les dynamiques sécuritaires contemporaines.   

Le financement issu des trafics en Amérique latine pourrait, à long terme, renforcer l’autonomie du Hezbollah vis-à-vis de son parrain iranien et lui permettre de recentrer sa stratégie sur des priorités nationales, dans le but de redorer son image auprès d’une opinion publique lassée. Mais cette stratégie est à double tranchant, car en s’enfonçant dans une logique criminelle, le mouvement s’expose à une délégitimation totale, compromettant à la fois sa crédibilité politique et son influence régionale. 

Par Antoine Macquet

Bibliographie 

Ouvrage  

  • Ayad, C. (2024). Géopolitique du Hezbollah. Paris. Puf.

Articles de revues scientifiques

  • Meier, D. (2013). Qu’est’ ce que le Hezbollah. Les Cahiers de l’Orient, n°112. p35-47.

Document officiel 

  • DEA Public Affairs. 2018. Lebanese businessman Department to Hezbollah pleads guilty to money laundering conspiracy in furtherance of violations of U.S. sanctions. United States Drug Enforcement Administration.

Articles de presse

  • Beau, N. (2022, 03 setpembre). Les fonds secrets du Hezbollah (en ligne). Ici Beyrouth.
  • Perrier, G. (2024, 18 avril). Le “narco-djihad” du Hezbollah (en ligne). Le Point.
  • Youn, S. (2024, 25 septembre). Hezbollah : d’où proviennent ses sources de financement ? (en ligne). Capital. 

Site internet 

  • Bouvier, E. (2023, 21 décembre). L’Amérique latine, inattendue caisse de résonance du conflit israélo-palestinien : l’Amérique latine, base arrière du Hezbollah (en ligne). Les clés du Moyen-Orient.
  • Clarke, C. (2019, 11 février).  Le Hezbollah est au Venezuela pour y rester (en ligne). RAND. 
  • Daher, A. (2025, 24 septembre). Liban : comprendre les défis politiques et humains. Polytechnique Insights.  
  • Davis, H. (2023, 5 juin). Liban : à l’intérieur de l’arsenal du Hezbollah. Middle East Eye. 
  • Levitt, M. (2021, 12 mars). Le Hezbollah au Liban : concilier allégeance à l’Iran, militantisme pan-chiite et politique intérieure (en ligne), Revue Politique et Parlementaire. 
  • Maupeou, F. (2013, 22 mai). Le Hezbollah : Origine et fondements du « Parti du Dieu », à partir de l’ouvrage de Walid Charara et Frédéric Domont, le Hezbollah, un mouvement islamo-nationaliste (en ligne), Les clés du Moyen-Orient.
  • Vahdat Ferreira, M. (2014, 29 décembre). Le Hezbollah et la triple frontière (en ligne). DEF. 

Vidéo 

  • Fritel, J & Amara, S. (2024). Hezbollah, l’enquête interdite, trois parties. France 5.

Laisser un commentaire