Article rédigé par Emma Lesage et publié dans le 33e numéro du Coup d’œil de l’AMRI.
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El Fasher : la foi dans un champ de ruines

À El Fasher, capitale du Darfour du Nord aujourd’hui méconnaissable, Daramali Abudigin continue de célébrer la messe dans une église éventrée par les bombes. Il est le dernier pasteur encore présent dans cette ville assiégée depuis plus d’un an par les Forces de soutien rapide (FSR). Prêtre épiscopal de Saint Matthew, il est resté auprès de sa communauté tandis que la ville traversait deux années de bombardements ininterrompus, d’attaques de drones, de famines et de massacres ciblant les civils. Depuis novembre 2025, il risque sa vie pour aider des familles à rejoindre le Soudan du Sud en franchissant les routes minées et les postes de contrôle. Ordonné en 2010, il confiait récemment à un journaliste kényan qu’il n’existait plus aucun autre pasteur dans tout le Darfour (AFRECS, 2025). Il expliquait qu’il rassemblait les fidèles dans une seule église afin de limiter les victimes des bombardements et des tirs aléatoires. En mai 2025, cinq membres de sa communauté ont été tués lorsque des hommes armés ont tiré au hasard sur l’église. Quelques semaines plus tard, le père catholique Luka Jomo a été atteint par une balle perdue. À El Fasher, la faim tue désormais presque autant que les armes. La ville, placée sous blocus par les FSR depuis avril 2024, manque de tout : eau, soins, nourriture. Les habitants survivent dans des rues silencieuses où ne restent que les églises aux vitraux brisés comme derniers refuges symboliques (Religion News, 2025). Pour beaucoup de chrétiens, la foi vacille, mais demeure la seule chose que la guerre n’a pas encore détruite. 

Photo d’archives de chrétiens soudanais manifestant à Khartoum, le 14 avril 2019, AFP/Archives

Un pays déchiré par la guerre civile

Depuis le 15 avril 2023, le Soudan s’enfonce dans sa quatrième guerre civile. Le pays bascule lorsque les deux généraux auteurs du putsch de 2021 se retournent l’un contre l’autre. Abdel Fattah al-Burhan, chef des Forces armées soudanaises, affronte Mohammed Hamdan Daglo, dit Hemetti, chef des Forces de soutien rapide (Medani, 2024). Leur lutte de pouvoir a transformé le pays en zone de combat permanente. Khartoum, Omdurman, le Kordofan, le Darfour.

Des villes entières sont ravagées, vidées, parfois effacées de la carte. L’Organisation des Nations unies (ONU) décrit un pays au bord de l’effondrement total. Plus de onze millions de personnes ont fui leur foyer selon Amnesty International, un chiffre qui ne cesse d’augmenter (Amnesty International, 2025). En septembre 2025, on comptait déjà douze millions de déplacés, dont plus de huit millions à l’intérieur même du territoire. Il s’agit de la plus grave crise de déplacement au monde aujourd’hui. La vie quotidienne est devenue une lutte permanente. Dix-sept millions d’enfants ne sont plus scolarisés. Le choléra, la dengue et le paludisme se propagent sans contrôle. Dans les régions les plus touchées, 70 à 80 % des hôpitaux sont hors service, selon l’UNICEF. À El Fasher, le Haut-Commissaire aux droits de l’homme décrit une situation absolument dévastatrice : communications coupées, exécutions sommaires, violences sexuelles, disparitions, combats de rue. Dans les montagnes du Kordofan, les autorités de l’ONU alertent sur une escalade prochaine de violences. Dans cette désintégration générale, une minorité subit tout de façon plus aiguë encore : les chrétiens.

La cible invisible : les chrétiens du Soudan

Ils représentent environ trois millions de personnes, soit près de trois pour cent de la population selon France 24. Une minorité ancienne, enracinée mais sans cesse fragilisée. Depuis la sécession du Sud-Soudan en 2011, leur réalité s’est encore assombrie. Beaucoup vivent dans les faubourgs pauvres de la capitale, notamment à Bahri, dans des maisons de terre sans eau ni électricité. Leur situation avait déjà été précaire sous le régime d’Omar el-Bechir, lorsque la charia, c’est à dire la loi canonique islamique régissant la vie religieuse, politique, sociale et individuelle, appliquée de manière stricte dans certains Etats musulmans, servait de fondement à de nombreuses lois. La guerre les a rendus encore plus vulnérables (Portes Ouvertes, 2025).

Des églises ont été incendiées, d’autres transformées en bases militaires, comme à Khartoum ou Wad Madani. Les pasteurs sont arrêtés, les fidèles parfois agressés ou menacés. La plupart des célébrations se déroulent désormais en secret, dans des appartements calfeutrés, où chacun craint d’être accusé de soutenir l’ennemi. À Khartoum, un fidèle confiait à une Organisation non gouvernementale (ONG) que prier revenait à choisir un camp. Les musulmans convertis au christianisme sont particulièrement visés, souvent battus, enlevés ou contraints de fuir. Dans les zones de combat, presque toutes les églises ont été pillées ou détruites, selon Christian Solidarity Worldwide et Open Doors. La démolition, en juillet 2025, d’une église pentecôtiste dans le district du Nil oriental de Khartoum illustre l’hostilité ambiante. Officiellement, il s’agissait d’un bâtiment non réglementé. Officieusement, la guerre a ouvert la voie à des pressions accrues contre les communautés chrétiennes. Rafat Samir, président du Conseil communautaire évangélique, affirmait que les autorités n’autorisent même plus la reconstruction des églises bombardées. Les Monts Nouba, à la frontière du Sud-Soudan, accueillent aujourd’hui environ sept cent mille réfugiés chrétiens protégés par le Mouvement populaire de libération du Soudan. Mais même cette région isolée reste régulièrement ciblée par les bombardements. Pour Daramali, le pasteur d’El Fasher, la souffrance se résume en quelques mots. Il raconte que beaucoup d’enfants meurent de malnutrition, que la nourriture existe sur les marchés, mais que personne ne peut l’acheter. Il confie que l’Église n’a elle-même plus les moyens d’aider. Son propre salaire, autrefois suffisant pour un mois, ne lui permet plus désormais de se nourrir deux jours. Pris entre la guerre, la faim et les accusations de collaboration, les chrétiens soudanais sont devenus une cible invisible, enfermée dans un silence presque total. Ils sont aujourd’hui placés au 6ème rang de l’Index Mondial de Persécution des Chrétiens 2025 (Portes Ouvertes, 2025).

Le gouffre humanitaire et le silence du monde

Le Soudan traverse aujourd’hui l’une des plus graves crises humanitaires du XXIᵉ siècle. L’ONU estime que vingt-cinq millions de personnes ont besoin d’assistance et que quatre millions d’enfants font partie des populations déplacées, soit le plus important déplacement d’enfants jamais enregistré (La Croix, 2024). Près de quatre-vingts pour cent des hôpitaux sont hors service, privant les blessés, les malades et les femmes enceintes de toute prise en charge. Les épidémies progressent, la nourriture manque partout, et les ONG dénoncent l’impossibilité d’atteindre les zones assiégées où la famine progresse chaque jour. Les routes vers le Tchad, l’Égypte et le Sud-Soudan sont saturées de familles qui marchent depuis des semaines. Certaines n’ont reçu aucune aide depuis des mois. Dans des villes comme El Fasher, les combats transforment chaque rue en piège mortel. Dans le Kordofan, des exécutions sommaires ont visé des civils et même des volontaires du Croissant-Rouge soudanais. Martha Pobee, sous-secrétaire générale de l’ONU pour l’Afrique, résume la situation en un seul mot : horreur (News United Nations, 2025). Elle affirme que personne n’est en sécurité nulle part. L’ONU estime avoir besoin de 2,7 milliards de dollars pour répondre aux besoins urgents, mais les financements manquent cruellement. Pour les chrétiens soudanais, l’exil n’offre pas toujours d’abri. Certains témoignent être discriminés jusque dans les camps, parfois privés de nourriture ou relégués au second plan parce qu’ils appartiennent à la mauvaise foi. En deux ans, un pays entier a basculé dans un gouffre humain et moral. Et pourtant, malgré les ruines, malgré la faim, malgré la peur, il reste parfois une lueur. Elle vacille, fragile et ténue, dans ces églises sans toit où l’on prie encore.

Par Emma Lesage

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