Article de Larnaout Jilani publié dans le 34ᵉ numéro du Coup d’œil de l’AMRI.
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En mai 2025, le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) faisait savoir son intention de démanteler son organisation et de mettre un terme aux combats. Ce parti fut créé en 1978 dans l’optique de porter sur le devant de la scène les intérêts kurdes en Turquie. Cette récente déclaration fait écho au discours intitulé « Call for Peace and a Democratic Society  » à l’instigation de la tête pensante du parti, Abdullah Öcalan. Ce dernier croupit toujours dans les geôles turques depuis son arrestation en 1999 (Bakawan, 2025). Dans cette déclaration, Öcalan se résigne à délaisser la lutte armée au profit d’une résolution plus démocratique du conflit qui l’oppose à Ankara depuis 1984 (IRIS, 2025). Ainsi, Abdullah Öcalan affirme renier les armes qu’il juge désuètes pour mener à bien sa politique de « paix sociale » entre les Kurdes et Ankara (Patria Indipendente, 2025).

Les membres du PKK ont, en contrepartie, demandé la remise en liberté d’A.Öcalan. Cette demande rencontra un refus sans détour du parti au pouvoir, le Parti de la Justice et du Développement (AKP), qui argua ne pas pouvoir y donner suite. Devlet Bahçeli, porte-parole du Parti d’action nationaliste (MHP) a appelé de ses voeux un cessez-le-feu autour d’une « citoyenneté partagée » qui outrepasse les clivages ethniques (Bakawan, 2025). La société turque n’est pas monolithique. Dans cette diversité, les Kurdes pourraient s’arrimer à la matrice turque dominante sans pour autant renier leur ethnicité. À l’occasion du XIIème Congrès du PKK, les membres du parti kurde ont réitéré leur souhait de recourir aux voies démocratiques pour pousser leur agenda. La lutte armée ne sied plus à leurs idéaux. Vraisemblablement, le PKK veut se départir de cette image belliciste pour « accomplir sa mission historique » (Renascença, 2025). 

Cette gêne à l’égard des minorités kurdes fut longtemps formulée sous l’appellation de « question kurde ». Doit-on insinuer dans cette tournure interrogative que plane une incertitude sur le devenir de ce peuple dépourvu d’État ? Afin de comprendre l’entente qui se profile entre le PKK et l’AKP, il convient de parcourir la frise chronologique de la Turquie pour en souligner les faits majeurs qui eurent cours sur les dernières décennies entre les Kurdes et l’État turc. En l’espace de cent ans, la situation kurde a considérablement fluctué. Nous nous pencherons, ensuite, sur l’évolution de la réalité kurde depuis l’arrivée de l’AKP. Enfin, nous interrogerons dans quelle mesure l’indépendantisme kurde constitue un grief pour la Turquie et comment cela peut-t-il lui porter préjudice auprès de ses voisins régionaux ? 

Un bref aperçu de « la question kurde » au XXe siècle

    Au cours du siècle dernier, le Moyen-Orient fut charrié par plusieurs conflits majeurs. La région fut remodelée en fonction des desideratas des vainqueurs et les frontières furent redessinées. Pour expliciter la question kurde, il nous faut mettre la lumière sur la conjoncture sociopolitique dans laquelle la République de Turquie a vu le jour le 29 octobre 1923. Les accords de Sykes-Picot de 1916 sont venues torpiller les desseins indépendantistes kurdes en formant le terreau de la guerre d’indépendance turque. Les entités kurdes qui peuplaient l’Est anatolien furent pulvérisées et forcées à s’inféoder à la Turquie. Les Kurdes ont, ainsi, dû faire face à un déni d’autonomie (Seufert, 2015). Le Traité de Sèvres de 1920 envisageait d’ériger un État kurde à part entière. Cependant, ce projet fit long feu et les attentes des articles 62-64 de ce traité furent mises au rebut (Boulanger, 2001). Lui qui faisait l’ébauche d’une nation kurde indépendante fut supplanté par le traité de Lausanne de 1923 qui n’avait cure des intentions des minorités kurdes (The Kurdish Project). Pour faire abdiquer les thuriféraires d’un Kurdistan libre, le gouvernement de Mustafa Kemal mène des campagnes de répression tambour battant à Diyarbakır en 1925 (Filiu, 2023).  L’objectif de ces campagnes était de mater « ceux qui veulent diviser le pays » (les bölücüler) (Boulanger, 2001). Les Kurdes furent affublés du sceau infamant de « turc des montagnes » (Scienza & Pace Magazine, 2025). Cette appellation péjorative fait fi de leur non-appartenance à l’ethnie turque. Elle était employée pour railler les Kurdes, car ils arboraient prétendument une trop grande différence, ayant contribué à la chute de l’empire Ottoman. Ainsi, les Kurdes occupèrent longtemps un rôle de bouc émissaire. La Constitution turque fait l’amalgame désobligeant entre citoyenneté et turcité, ce qui exclut immédiatement les Kurdes de leur schéma républicain. Ainsi, selon Dorothée Schmid, « la République kémaliste procéda ensuite à une uniformisation nationale qui niait purement et simplement la spécificité kurde » (Schmid, 2023). 

    Sous l’ère kémaliste, l’unique grille de lecture devait être celle de l’ethnie turque. Il fallait s’identifier sous le prisme de la turcité pour ne pas se voir évincer du contrat social post-première guerre mondiale. Ainsi, les minorités qui occupèrent le territoire subirent une assimilation forcée (Welat Zeydanlioglu). Les minorités kurdes sont mises au ban de la société. Ismet Inonu, président de la Turquie entre 1938 et 1950, confessait en 1925 les desseins de la nation kémaliste dans les termes suivants : « notre devoir est de turquifier les non-turcs dans notre mère-patrie quoi qu’il en coûte ». Quant à lui, Mahmut Esat Bozkurt, juriste turc de renom, affirmait sans fard en 1930 que « les Turcs sont les maîtres de ce pays ». Il poursuit en arguant que ceux qui ne sont pas des Turcs pure-sang n’ont qu’un seul droit dans la patrie turque, et cela consiste à être des servants et des esclaves. » [1]. À cette période, il était coutumier d’entendre certains nationalistes scander la maxime suivante : « Ne mutlu Türküm diyene ». Cette formule signifie : « bien heureux est celui qui peut se proclamer Turc ». Ces propos mettent en relief l’obsession de la pureté raciale qui obnubile une certaine frange du pouvoir kémaliste. Cette fixation pour le critère racial revêt chez certains un sentiment aigu de colonialité. Les Kurdes furent sommés de se plier aux diktats du récit kémaliste pour éviter les brimades. Au détour de ces slogans imbibés de chauvinisme, on aperçoit une forme d’abomination de l’altérité poussée à son paroxysme. Pour ces chantres du kémalisme, tout ce qui ne s’apparente pas à la turcité est donc vilipendé. Tevfik Rüştü, dans son rôle de ministre des Affaires étrangères, ne tergiversa pas quant au rôle qu’il fallait déléguer aux Kurdes de l’Est-anatolien. Ce dernier explique à son interlocuteur britannique que « le gouvernement turc était arrivé à la conclusion que les Kurdes ne pourraient jamais être assimilés et qu’ils devaient être expulsés. La Turquie moderne est fondée sur des hécatombes et doit être impitoyable. Elle s’est débarrassée des Grecs et des Arméniens, son prochain objectif est de se débarrasser des Kurdes » (Bozarslan, 2021). Pour faire allusion à l’histoire des Kurdes en Turquie, H. Bozarslan évoque un « fil rouge de violence » ininterrompu depuis 1920. Certains noms à consonance kurde étaient prohibés et les accoutrements traditionnels étaient vus d’un œil inquisiteur comme porteurs d’une irréconciliable différence. Cette différence a importuné à une époque où l’homogénéité ethnique était de mise. Le manuel kurde intitulé Le Berceau de l’identité contient la maxime la plus capitale de ce combat culturel : « si on veut tuer un peuple, il faut tuer sa langue ». Les Kurdes s’identifient comme un peuple bucolique, trouvant les sources de sa survivance dans les produits de la nature montagnarde. Ainsi, l’urbanisation à tout crin de la Turquie moderne a engendré un sentiment de déracinement (Scalbert-Yücel, 2005). La nationalité kurde (netewe) peut être perçue comme étant aux antipodes de la Turquie. Elle se distingue par son zoroastrisme, son caractère campagnard et ses origines millénaires. Hamit Bozarslan met en exergue la « destruction massive des campagnes » qui vise à éradiquer certains sites de peuplement kurdes (Bozarslan, 2023). Ces lieux sont les foyers par excellence d’où peuvent essaimer les revendications indépendantistes. C’est pour cela que les villages kurdes furent décimés.

    En 1960, certaines tentatives de rapprochement furent actées à travers les meetings de l’Est (Dogu Mitingleri). L’État turc souhaite renouer avec les populations à l’Est de son territoire. Cependant, il n’était pas question de donner du crédit aux revendications autonomistes kurdes. Les Kurdes subirent d’abord une turquification administrative avec des appointements de candidats turcs à la place des candidats kurdes qui furent éconduits. Puis vers la scène culturelle, la turquicité a prévalu sur la kurdicité en faisant abstraction des spécificités culturelles kurdes. Cette « turquification » a entraîné une « minorisation » des Kurdes. L’État turc a légiféré en défaveur de ces singularités culturelles et des amendes étaient données lorsque l’on attrapait en flagrant délit un individu en train de deviser dans une langue différente du turc. Ainsi, ces méthodes dissuasives firent dire aux historiens B. James et J. Tejel Gorgas, que « le problème kurde est le dernier obstacle à l’homogénéisation ethnique du pays […] la seule possibilité de rester dans la hiérarchie administrative est de renier toute identité kurde » (James, Tejel Gorgas, 2018).

    À partir des années 1980, les délations contre les kurdes allèrent de mal en pis. Ainsi, le coup d’État de 1980 a normalisé un certain usage de la coercition, notamment à l’encontre des Kurdes. La Turquie en 1980 reçoit l’assentiment des États-Unis en tant que membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) depuis 1952. Ainsi, Washington donne implicitement son blanc-seing pour remettre de l’ordre dans la société civile turque. L’armée, sous l’égide de Kenan Evren, va poursuivre une campagne « d’arrestations massives, emprisonnements, fichage de la population, […] » (Piot, 2020). Entre 1980 et 1983, un couperet tombe sur la gauche et le mouvement kurde est pris à partie. L’intérim de 1981 à 1984 se singularisa pour sa brutalité exacerbée que l’on dénomme la « période de barbarité » (vahşet dönemi) ou encore « l’enfer de Diyarbakır » (Diyarbakır cehennemi). Le politologue, Hakan Yavuz, évoque une « mentalité de siège » qui nourrit l’imaginaire des membres du PKK. Ces derniers seraient assujettis sous la férule de la puissance colonisatrice que serait la Turquie. Pour lui, les Kurdes furent contraints de s’assimiler à la suite du coup d’État de 1980. L’Est-anatolien fut passé au peigne fin et environ 4 000 villages kurdes furent dévastés (Piot, 2021).

    Le psychologue Murat Paker abonde dans le même sens et fait mention des camps de concentration. Pour ce dernier, il n’est pas erroné de concevoir la répression kurde comme étant motivée par une volonté de turquification des prisonniers kurdes. À ce titre, la torture était monnaie courante. Nazif Kaleli réitère également l’importance du caractère ethnique dans la répression. Pour eux, la prison de Diyarbakır a marqué les esprits par la teneur horrible des actes qui s’y sont déroulés. Ces événements témoignent des sévices, à la fois psychologiques et physiques, dont les Kurdes ont pu faire l’objet dans la grande histoire de la Turquie. En 1995, l’opération Acier menée par la Turquie contre le PKK fut la culmination d’une lutte acharnée pour la protection des intérêts kurdes. Cet épisode sanglant imprègne encore les mémoires de par sa violence implacable et sans précédent des deux côtés. Les actes terroristes du PKK faisaient écho aux opérations militaires de l’armée turque qui leur rendait la pareille sur le baromètre de la violence. 

    Ainsi, dès sa genèse, le kémalisme a passé sous silence le caractère cosmopolite de l’Empire Ottoman en tentant d’harmoniser sa population autour de l’idéal turc et d’invisibiliser les minorités ethniques et religieuses. Cette politique d’ostracisation des minorités kurdes en Turquie à partir de 1923 a pris les traits d’un épistémicide. La vision monochrome de la Turquie moderne trahit l’incommensurable hétérogénéité de sa population. Pour remédier à cette marginalisation, certaines politiques ont été promulguées afin de conférer plus de reconnaissance aux minorités kurdes. Sous Turgut Ozal, durant la guerre du Golfe, la loi 2932 de février 1991 fut mise en place. Cette loi entérine la normalisation de la langue kurde dans les médias par l’entremise de l’Institut kurde d’Istanbul. 

    Les Kurdes en Turquie depuis les années 2000

      Sous le Parti de la Justice et du Développement (Adalet ve Kalkınma Partisi) (AKP) d’Erdoğan, la situation avec le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) est devenue plus amène. Sous les auspices de l’AKP, les minorités kurdes de Turquie ont connu un allègement des restrictions liées à l’usage de la langue et des droits politiques. Ces derniers ont même manifesté leur volonté d’abandonner la lutte armée pour entrer en pourparlers avec le gouvernement turc. Le bilan déplorable de 40 000 pertes humaines dans cette débâcle ethnique a contribué à éveiller les consciences sur le sort tragique qu’une lutte armée ferait peser sur les protagonistes (Bekdil, 2017). Sous le prisme de l’AKP, l’objectif était de mettre l’emphase sur la composante religieuse : considérant l’affrontement fratricide entre deux ethnies sunnites comme non souhaitable. Selon la conception simpliste de l’AKP, les deux factions devaient mettre fin aux hostilités car les Kurdes trouveraient une issue plus souhaitable dans l’intégration culturelle dans un État conservateur sunnite qu’avec le maintien de la lutte armée et les affres qui en résultent (Seufert, 2015). Cette instrumentalisation du religieux n’a pas porté ses fruits. Cependant, Erdoğan s’est fourvoyé en pensant que la question kurde pourrait être essentialisée au simple phénomène religieux. En escamotant l’enjeu ethnique, il a mal pris la mesure du conflit qui se déroule. 

      Dès l’enclenchement du processus d’adhésion en 1987, la Turquie va s’évertuer d’acter des amendements nécessaires à son admission. Ainsi, Ankara va réformer sa Constitution afin de se conformer aux attentes de l’Union Européenne (UE). Les exigences qui découlent du processus d’adhésion impliquent l’octroi d’une plus grande participation des minorités en général et des Kurdes en particulier. C’est dans ce contexte qu’apparaît la loi 4771 en 2002. Cette législation permet de concrétiser cette quête d’expansion de l’usage du kurde dans le domaine audiovisuel. Cependant la Turquie reste, avant toute chose, turcophone. Les toponymes kurdes retrouvent leurs lettres de noblesse et il n’est plus tabou de voir des lieux prendre une appellation kurde. En 2004, il est possible de dispenser des cours pour instruire les Kurdes et leurs progénitures dans leurs langues. L’enseignement de la langue devient un vecteur de la kurdicité. Des lieux emblématiques de la culture kurde comme le Centre culturel de Mésopotamie ou encore l’association Kurdî-Der voient le jour en 2006. Depuis l’arrivée de l’AKP, certains compromis, notamment dans le domaine culturel, sont accordés à la population kurde. Ainsi, en 2009, le gouvernement turc officialise la chaîne de télévision kurde TRT 6. Ces avancées, bien que minimes pour certains, attestent d’une volonté de l’État turc de résoudre les problèmes liés aux populations kurdes. Le processus d’Oslo de 2009 à 2011 ambitionnait, ainsi, de poser les jalons d’une désescalade de la violence et de l’octroi d’amnisties aux partisans du PKK. Cependant, la situation s’est envenimée et les pétitions appelant à une résolution pacifique du conflit sont parties à vau-l’eau. Toutes postures conciliantes envers la question kurde induisent certains litiges comme l’emprisonnement de certains députés kurdes. Les initiatives linguistiques et politiques ont tenté de leur donner davantage voix au chapitre, mais cela peine à se concrétiser davantage depuis 2016. 

      En mai 2025, le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) faisait savoir son intention de démanteler son organisation et de mettre un terme aux combats. Ce parti fut créé en 1978 dans l’optique de porter sur le devant de la scène les intérêts kurdes en Turquie. Cette récente déclaration fait écho au discours intitulé « Call for Peace and a Democratic Society  » à l’instigation de la tête pensante du parti, Abdullah Öcalan. Ce dernier croupit toujours dans les geôles turques depuis son arrestation en 1999 (Bakawan, 2025). Dans cette déclaration, Öcalan se résigne à délaisser la lutte armée au profit d’une résolution plus démocratique du conflit qui l’oppose à Ankara depuis 1984 (IRIS, 2025). Ainsi, Abdullah Öcalan affirme renier les armes qu’il juge désuètes pour mener à bien sa politique de « paix sociale » entre les Kurdes et Ankara (Patria Indipendente, 2025).

      Les membres du PKK ont, en contrepartie, demandé la remise en liberté d’A.Öcalan. Cette demande rencontra un refus sans détour du parti au pouvoir, le Parti de la Justice et du Développement (AKP), qui argua ne pas pouvoir y donner suite. Devlet Bahçeli, porte-parole du Parti d’action nationaliste (MHP) a appelé de ses voeux un cessez-le-feu autour d’une « citoyenneté partagée » qui outrepasse les clivages ethniques (Bakawan, 2025). La société turque n’est pas monolithique. Dans cette diversité, les Kurdes pourraient s’arrimer à la matrice turque dominante sans pour autant renier leur ethnicité. À l’occasion du XIIème Congrès du PKK, les membres du parti kurde ont réitéré leur souhait de recourir aux voies démocratiques pour pousser leur agenda. La lutte armée ne sied plus à leurs idéaux. Vraisemblablement, le PKK veut se départir de cette image belliciste pour « accomplir sa mission historique » (Renascença, 2025). 

      Cette gêne à l’égard des minorités kurdes fut longtemps formulée sous l’appellation de « question kurde ». Doit-on insinuer dans cette tournure interrogative que plane une incertitude sur le devenir de ce peuple dépourvu d’État ? Afin de comprendre l’entente qui se profile entre le PKK et l’AKP, il convient de parcourir la frise chronologique de la Turquie pour en souligner les faits majeurs qui eurent cours sur les dernières décennies entre les Kurdes et l’État turc. En l’espace de cent ans, la situation kurde a considérablement fluctué. Nous nous pencherons, ensuite, sur l’évolution de la réalité kurde depuis l’arrivée de l’AKP. Enfin, nous interrogerons dans quelle mesure l’indépendantisme kurde constitue un grief pour la Turquie et comment cela peut-t-il lui porter préjudice auprès de ses voisins régionaux ? 

      Un bref aperçu de « la question kurde » au XXe siècle

        Au cours du siècle dernier, le Moyen-Orient fut charrié par plusieurs conflits majeurs. La région fut remodelée en fonction des desideratas des vainqueurs et les frontières furent redessinées. Pour expliciter la question kurde, il nous faut mettre la lumière sur la conjoncture sociopolitique dans laquelle la République de Turquie a vu le jour le 29 octobre 1923. Les accords de Sykes-Picot de 1916 sont venues torpiller les desseins indépendantistes kurdes en formant le terreau de la guerre d’indépendance turque. Les entités kurdes qui peuplaient l’Est anatolien furent pulvérisées et forcées à s’inféoder à la Turquie. Les Kurdes ont, ainsi, dû faire face à un déni d’autonomie (Seufert, 2015). Le Traité de Sèvres de 1920 envisageait d’ériger un État kurde à part entière. Cependant, ce projet fit long feu et les attentes des articles 62-64 de ce traité furent mises au rebut (Boulanger, 2001). Lui qui faisait l’ébauche d’une nation kurde indépendante fut supplanté par le traité de Lausanne de 1923 qui n’avait cure des intentions des minorités kurdes (The Kurdish Project). Pour faire abdiquer les thuriféraires d’un Kurdistan libre, le gouvernement de Mustafa Kemal mène des campagnes de répression tambour battant à Diyarbakır en 1925 (Filiu, 2023).  L’objectif de ces campagnes était de mater « ceux qui veulent diviser le pays » (les bölücüler) (Boulanger, 2001). Les Kurdes furent affublés du sceau infamant de « turc des montagnes » (Scienza & Pace Magazine, 2025). Cette appellation péjorative fait fi de leur non-appartenance à l’ethnie turque. Elle était employée pour railler les Kurdes, car ils arboraient prétendument une trop grande différence, ayant contribué à la chute de l’empire Ottoman. Ainsi, les Kurdes occupèrent longtemps un rôle de bouc émissaire. La Constitution turque fait l’amalgame désobligeant entre citoyenneté et turcité, ce qui exclut immédiatement les Kurdes de leur schéma républicain. Ainsi, selon Dorothée Schmid, « la République kémaliste procéda ensuite à une uniformisation nationale qui niait purement et simplement la spécificité kurde » (Schmid, 2023). 

        Sous l’ère kémaliste, l’unique grille de lecture devait être celle de l’ethnie turque. Il fallait s’identifier sous le prisme de la turcité pour ne pas se voir évincer du contrat social post-première guerre mondiale. Ainsi, les minorités qui occupèrent le territoire subirent une assimilation forcée (Welat Zeydanlioglu). Les minorités kurdes sont mises au ban de la société. Ismet Inonu, président de la Turquie entre 1938 et 1950, confessait en 1925 les desseins de la nation kémaliste dans les termes suivants : « notre devoir est de turquifier les non-turcs dans notre mère-patrie quoi qu’il en coûte ». Quant à lui, Mahmut Esat Bozkurt, juriste turc de renom, affirmait sans fard en 1930 que « les Turcs sont les maîtres de ce pays ». Il poursuit en arguant que ceux qui ne sont pas des Turcs pure-sang n’ont qu’un seul droit dans la patrie turque, et cela consiste à être des servants et des esclaves. » [1]. À cette période, il était coutumier d’entendre certains nationalistes scander la maxime suivante : « Ne mutlu Türküm diyene ». Cette formule signifie : « bien heureux est celui qui peut se proclamer Turc ». Ces propos mettent en relief l’obsession de la pureté raciale qui obnubile une certaine frange du pouvoir kémaliste. Cette fixation pour le critère racial revêt chez certains un sentiment aigu de colonialité. Les Kurdes furent sommés de se plier aux diktats du récit kémaliste pour éviter les brimades. Au détour de ces slogans imbibés de chauvinisme, on aperçoit une forme d’abomination de l’altérité poussée à son paroxysme. Pour ces chantres du kémalisme, tout ce qui ne s’apparente pas à la turcité est donc vilipendé. Tevfik Rüştü, dans son rôle de ministre des Affaires étrangères, ne tergiversa pas quant au rôle qu’il fallait déléguer aux Kurdes de l’Est-anatolien. Ce dernier explique à son interlocuteur britannique que « le gouvernement turc était arrivé à la conclusion que les Kurdes ne pourraient jamais être assimilés et qu’ils devaient être expulsés. La Turquie moderne est fondée sur des hécatombes et doit être impitoyable. Elle s’est débarrassée des Grecs et des Arméniens, son prochain objectif est de se débarrasser des Kurdes » (Bozarslan, 2021). Pour faire allusion à l’histoire des Kurdes en Turquie, H. Bozarslan évoque un « fil rouge de violence » ininterrompu depuis 1920. Certains noms à consonance kurde étaient prohibés et les accoutrements traditionnels étaient vus d’un œil inquisiteur comme porteurs d’une irréconciliable différence. Cette différence a importuné à une époque où l’homogénéité ethnique était de mise. Le manuel kurde intitulé Le Berceau de l’identité contient la maxime la plus capitale de ce combat culturel : « si on veut tuer un peuple, il faut tuer sa langue ». Les Kurdes s’identifient comme un peuple bucolique, trouvant les sources de sa survivance dans les produits de la nature montagnarde. Ainsi, l’urbanisation à tout crin de la Turquie moderne a engendré un sentiment de déracinement (Scalbert-Yücel, 2005). La nationalité kurde (netewe) peut être perçue comme étant aux antipodes de la Turquie. Elle se distingue par son zoroastrisme, son caractère campagnard et ses origines millénaires. Hamit Bozarslan met en exergue la « destruction massive des campagnes » qui vise à éradiquer certains sites de peuplement kurdes (Bozarslan, 2023). Ces lieux sont les foyers par excellence d’où peuvent essaimer les revendications indépendantistes. C’est pour cela que les villages kurdes furent décimés.

        En 1960, certaines tentatives de rapprochement furent actées à travers les meetings de l’Est (Dogu Mitingleri). L’État turc souhaite renouer avec les populations à l’Est de son territoire. Cependant, il n’était pas question de donner du crédit aux revendications autonomistes kurdes. Les Kurdes subirent d’abord une turquification administrative avec des appointements de candidats turcs à la place des candidats kurdes qui furent éconduits. Puis vers la scène culturelle, la turquicité a prévalu sur la kurdicité en faisant abstraction des spécificités culturelles kurdes. Cette « turquification » a entraîné une « minorisation » des Kurdes. L’État turc a légiféré en défaveur de ces singularités culturelles et des amendes étaient données lorsque l’on attrapait en flagrant délit un individu en train de deviser dans une langue différente du turc. Ainsi, ces méthodes dissuasives firent dire aux historiens B. James et J. Tejel Gorgas, que « le problème kurde est le dernier obstacle à l’homogénéisation ethnique du pays […] la seule possibilité de rester dans la hiérarchie administrative est de renier toute identité kurde » (James, Tejel Gorgas, 2018).

        À partir des années 1980, les délations contre les kurdes allèrent de mal en pis. Ainsi, le coup d’État de 1980 a normalisé un certain usage de la coercition, notamment à l’encontre des Kurdes. La Turquie en 1980 reçoit l’assentiment des États-Unis en tant que membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) depuis 1952. Ainsi, Washington donne implicitement son blanc-seing pour remettre de l’ordre dans la société civile turque. L’armée, sous l’égide de Kenan Evren, va poursuivre une campagne « d’arrestations massives, emprisonnements, fichage de la population, […] » (Piot, 2020). Entre 1980 et 1983, un couperet tombe sur la gauche et le mouvement kurde est pris à partie. L’intérim de 1981 à 1984 se singularisa pour sa brutalité exacerbée que l’on dénomme la « période de barbarité » (vahşet dönemi) ou encore « l’enfer de Diyarbakır » (Diyarbakır cehennemi). Le politologue, Hakan Yavuz, évoque une « mentalité de siège » qui nourrit l’imaginaire des membres du PKK. Ces derniers seraient assujettis sous la férule de la puissance colonisatrice que serait la Turquie. Pour lui, les Kurdes furent contraints de s’assimiler à la suite du coup d’État de 1980. L’Est-anatolien fut passé au peigne fin et environ 4 000 villages kurdes furent dévastés (Piot, 2021).

        Le psychologue Murat Paker abonde dans le même sens et fait mention des camps de concentration. Pour ce dernier, il n’est pas erroné de concevoir la répression kurde comme étant motivée par une volonté de turquification des prisonniers kurdes. À ce titre, la torture était monnaie courante. Nazif Kaleli réitère également l’importance du caractère ethnique dans la répression. Pour eux, la prison de Diyarbakır a marqué les esprits par la teneur horrible des actes qui s’y sont déroulés. Ces événements témoignent des sévices, à la fois psychologiques et physiques, dont les Kurdes ont pu faire l’objet dans la grande histoire de la Turquie. En 1995, l’opération Acier menée par la Turquie contre le PKK fut la culmination d’une lutte acharnée pour la protection des intérêts kurdes. Cet épisode sanglant imprègne encore les mémoires de par sa violence implacable et sans précédent des deux côtés. Les actes terroristes du PKK faisaient écho aux opérations militaires de l’armée turque qui leur rendait la pareille sur le baromètre de la violence. 

        Ainsi, dès sa genèse, le kémalisme a passé sous silence le caractère cosmopolite de l’Empire Ottoman en tentant d’harmoniser sa population autour de l’idéal turc et d’invisibiliser les minorités ethniques et religieuses. Cette politique d’ostracisation des minorités kurdes en Turquie à partir de 1923 a pris les traits d’un épistémicide. La vision monochrome de la Turquie moderne trahit l’incommensurable hétérogénéité de sa population. Pour remédier à cette marginalisation, certaines politiques ont été promulguées afin de conférer plus de reconnaissance aux minorités kurdes. Sous Turgut Ozal, durant la guerre du Golfe, la loi 2932 de février 1991 fut mise en place. Cette loi entérine la normalisation de la langue kurde dans les médias par l’entremise de l’Institut kurde d’Istanbul. 

        Les Kurdes en Turquie depuis les années 2000

          Sous le Parti de la Justice et du Développement (Adalet ve Kalkınma Partisi) (AKP) d’Erdoğan, la situation avec le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) est devenue plus amène. Sous les auspices de l’AKP, les minorités kurdes de Turquie ont connu un allègement des restrictions liées à l’usage de la langue et des droits politiques. Ces derniers ont même manifesté leur volonté d’abandonner la lutte armée pour entrer en pourparlers avec le gouvernement turc. Le bilan déplorable de 40 000 pertes humaines dans cette débâcle ethnique a contribué à éveiller les consciences sur le sort tragique qu’une lutte armée ferait peser sur les protagonistes (Bekdil, 2017). Sous le prisme de l’AKP, l’objectif était de mettre l’emphase sur la composante religieuse : considérant l’affrontement fratricide entre deux ethnies sunnites comme non souhaitable. Selon la conception simpliste de l’AKP, les deux factions devaient mettre fin aux hostilités car les Kurdes trouveraient une issue plus souhaitable dans l’intégration culturelle dans un État conservateur sunnite qu’avec le maintien de la lutte armée et les affres qui en résultent (Seufert, 2015). Cette instrumentalisation du religieux n’a pas porté ses fruits. Cependant, Erdoğan s’est fourvoyé en pensant que la question kurde pourrait être essentialisée au simple phénomène religieux. En escamotant l’enjeu ethnique, il a mal pris la mesure du conflit qui se déroule. 

          Dès l’enclenchement du processus d’adhésion en 1987, la Turquie va s’évertuer d’acter des amendements nécessaires à son admission. Ainsi, Ankara va réformer sa Constitution afin de se conformer aux attentes de l’Union Européenne (UE). Les exigences qui découlent du processus d’adhésion impliquent l’octroi d’une plus grande participation des minorités en général et des Kurdes en particulier. C’est dans ce contexte qu’apparaît la loi 4771 en 2002. Cette législation permet de concrétiser cette quête d’expansion de l’usage du kurde dans le domaine audiovisuel. Cependant la Turquie reste, avant toute chose, turcophone. Les toponymes kurdes retrouvent leurs lettres de noblesse et il n’est plus tabou de voir des lieux prendre une appellation kurde. En 2004, il est possible de dispenser des cours pour instruire les Kurdes et leurs progénitures dans leurs langues. L’enseignement de la langue devient un vecteur de la kurdicité. Des lieux emblématiques de la culture kurde comme le Centre culturel de Mésopotamie ou encore l’association Kurdî-Der voient le jour en 2006. Depuis l’arrivée de l’AKP, certains compromis, notamment dans le domaine culturel, sont accordés à la population kurde. Ainsi, en 2009, le gouvernement turc officialise la chaîne de télévision kurde TRT 6. Ces avancées, bien que minimes pour certains, attestent d’une volonté de l’État turc de résoudre les problèmes liés aux populations kurdes. Le processus d’Oslo de 2009 à 2011 ambitionnait, ainsi, de poser les jalons d’une désescalade de la violence et de l’octroi d’amnisties aux partisans du PKK. Cependant, la situation s’est envenimée et les pétitions appelant à une résolution pacifique du conflit sont parties à vau-l’eau. Toutes postures conciliantes envers la question kurde induisent certains litiges comme l’emprisonnement de certains députés kurdes. Les initiatives linguistiques et politiques ont tenté de leur donner davantage voix au chapitre, mais cela peine à se concrétiser davantage depuis 2016. 

          Le 30 juillet 2025, des armes furent détruites dans la province de Suleymaniye à Dukan, Irak (TheMiddleEastEye, 2025). En se réunissant dans la grotte Jasana, ces factions du PKK ont, ainsi, symbolisé leur envie de réconciliation avec Ankara. En octobre de la même année, le PKK fit une déclaration consistant à quitter le territoire turc pour se rendre vers les défenses de Medya en Irak. Ce geste reçut l’approbation de l’AKP (North Press Agency, 2025).

          Dans un communiqué de l’agence Firat, le PKK a relancé les pourparlers avec l’AKP (Expresso, 2025). À travers ces négociations, le PKK a ordonné la libération immédiate d’Apo (l’oncle), surnom d’Abdullah Öcalan (France 24, 2025). Tout porte à croire que la remise en liberté d’Öcalan est une condition sine qua non pour la poursuite des négociations, car elle est l’objet de vives réclamations de la part du PKK (Observador, 2025).  Mustafa Karasu, haut placé du PKK, souligne que tout délai retardant la libération d’Öcalan entrave le processus de paix (Globo, 2025).

          Ainsi, une cellule parlementaire, de 48 membres, a été ouverte pour tenter de faire progresser la voie démocratique vers la résolution de ce conflit. Les deux parties semblent las, après s’être fait front dans un conflit ayant perpétré environ 45 000 morts (France 24, 2025). Les chiffres sont sujets à débat et certaines entités avancent des chiffres avoisinant les 50 000 morts.

          A. Öcalan, initialement condamné à mort, s’est vu concéder la prison à perpétuité, car la Turquie, désireuse d’intégrer l’Union Européenne (UE), a dû, par conséquent, se positionner contre la peine de mort initialement prescrite (John Andrews, 2022). Ainsi, Abdullah Öcalan purge une peine de réclusion sur l’île d’Imrali, à quelques encablures d’Istanbul. Cette île fut longtemps privatisée par cet ennemi public numéro un. On lui passa les menottes en 1999 après des années de traque. En cette année 2025, l’entente naissante entre le PKK et l’AKP donne à penser à une « fraternité et [un] changement de paradigme » (France24, 2025). Pour autant, l’AKP ne semble pas très enclin à donner suite à cette demande de remise en liberté. La vie du chef Öcalan est menacée par certains opposants qui lui vouent une profonde aversion. Il serait, donc, très improbable de le voir être relaxé, mais sa détention sera allégée en conséquence.

          La spécialiste en science politique, Pinar Dinc, indique que « le PKK est le résultat de problèmes structurels ayant comme source une très ancienne politique d’oppression et de marginalisation des Kurdes en Turquie ». Elle poursuit en rappelant que le fait d’« aborder les causes de ce problème est essentiel pour atteindre une paix durable » [2] (The Conversation, 2025).

          La question kurde : le talon d’Achille de la Turquie ?

            La « question kurde » se démultiplie et s’internationalise. Elle dépasse largement les frontières de la Turquie et influe, par conséquent, dans ses rapports avec les pays alentour. Comme l’explique brillamment Philippe Boulanger, « le Kurdistan est un vase communiquant entre les États régionaux, qui peuvent s’affronter par régions kurdes interposées » (Boulanger, 2001). Indubitablement, les demandes du PKK irradient également au-delà des frontières et infusent l’agenda politique des minorités kurdes d’Irak et de Syrie (Al Jazeera, 2025). En somme, la proximité naissante du gouvernement turc avec sa population kurde pourrait entériner une meilleure entente auprès des populations kurdes régionales comme en Irak ou en Syrie. Voyons dans quelles mesures le sort réservé aux minorités kurdes revêt des enjeux géopolitiques pour la Turquie ? 

            La question kurde était sur toutes les lèvres de ceux qui s’ingéniaient pour fragiliser la Turquie. Les conflits qui ont surgi entre la Turquie et le PKK ont longtemps été utilisés par Téhéran. En somme, la conflictualité d’Ankara avec le PKK faisait le lit d’une propagande iranienne. La question kurde était une pierre d’achoppement dans l’avènement d’une Turquie plus forte géopolitiquement, car ses voisins faisaient usage des Kurdes comme d’une cinquième colonne.

            Quant à elle, la Syrie donna aussi droit de cité à A. Öcalan pour y établir son bastion politique. La Russie a pris fait et cause pour le PKK et la cause kurde, même en Syrie (Kazancigil, 2016). Cependant, la gestion houleuse du siège de Kobané en 2015, lorsque les assaillants de l’État Islamique (EI) voulaient faire main basse sur le fief du YPG, affilié au PKK ; a jeté l’opprobre sur une Turquie par trop peu entreprenante dans l’endiguement du terrorisme. De fait, son calcul politique se résumait à ne pas apporter de sauf-conduit à un groupe allié du PKK, bien que la ville risquait d’être mise à feu et à cendres par l’EI. Cet attentisme a fini par ternir sa réputation pour un temps auprès des États-Unis et de l’UE. (Andrews, 2022). En ne faisant peu de cas du radicalisme religieux en Syrie, l’AKP a fait montre d’une certaine fébrilité quand il s’agit de porter secours aux minorités kurdes de Syrie. Cette ambivalence a longtemps terni la relation entre Ankara et les Kurdes de Syrie. Nous ne pouvons que spéculer sur le devenir de cette relation. Aurons-nous droit à une détente entre la Turquie et la Syrie grâce au désarmement du PKK ? Cela dépendra des moyens déployés pour intégrer les Kurdes dans cette Syrie post-Assad. Tout porte à croire que les Kurdes de Syrie suivent une ligne de conduite autonome et ne se calquent pas sur celle du PKK dans la mesure où leurs intérêts divergent. 

            Quant à la Russie, le soutien du PKK est de longue date. Moscou a longtemps graissé la patte du PKK, sorte d’aiglon marxiste-léniniste du KGB. Ainsi, l’envie était devenue pressante pour Ankara de se délester de ce dossier jugé encombrant afin de se focaliser sur des sujets plus à même de rendre la Turquie pérenne et prospère sur l’échiquier géopolitique.

            L’AKP tente d’établir un contact avec Erbil, entité kurde autonome d’Irak sous le contrôle de Massoud Barzani. Cette connivence de circonstance serait idéale pour distancier A. Öcalan et contrecarrer la lutte du PKK. On constate, donc, une tentative d’amadouer les Kurdes d’Irak afin de damer le pion aux indépendantistes kurdes en Turquie qui seraient tenus à l’écart des négociations (Seufert, 2015). Le coût social et économique de cette lutte est exorbitant. Le chef des services de renseignement turcs, Ibrahim Kalin, rendra visite entre autres au Premier ministre kurde, Masrour Barzani, à Erbil en Irak (Reuters, 2025). Nous pouvons supposer que cette rencontre aura pour but de discuter du démantèlement des réseaux armés à l’échelle régionale. Barzani et Ankara veulent fomenter une consolidation des intérêts communs de part et d’autre de la frontière turco-irakienne en créant une « ceinture kurde » pour la sécurité nationale (milli güvenlik). Pour ce faire, Ankara envisage de « construire la nouvelle Turquie dans l’esprit du 23 avril 1920 ». Cette phrase est une allusion explicite au « serment national » (Misak-i Milli), lorsque la région kurde d’Irak était dans le giron de la République turque. (Benhaim, 2014).

            Conclusion

              Après quatre interminables décennies de confrontation entre le PKK et la République de Turquie, la voie armée semble être une impasse. Le PKK, en promouvant sa dissolution, veut s’assurer que l’AKP manifestera une considération viable de la question kurde. De son côté, Ankara fait peu de cas des nouvelles revendications. Pour l’AKP et le MHP la « guerre contre le terrorisme » (war against terror) semble arriver à son terme avec cette dissolution du PKK (Rosalux, 2025). L’AKP semble déjà tabler sur un apaisement futur avec le PKK sans pour autant apporter caution à toutes leurs demandes. Cette précipitation pourrait, par manque de circonspection, l’amener à dédaigner des revendications clés du PKK. A. Öcalan intime à ses soutiens de ne pas succomber aux discours parfois « manipulateurs » d’Ankara, qui s’auto-congratulent déjà d’avoir fait rendre gorge à l’irrédentisme kurde (Turkish Minute, 2025). Certains discours de l’AKP sont vus avec méfiance par certains membres du PKK qui les jugent condescendants à leur égard. Ainsi, il serait incorrect d’enterrer tout de suite les scénarios qui déboucheraient sur une reprise des échauffourées. Même si 2025 marque un tournant majeur, la normalisation avec le PKK doit être étayée et non pas prise pour acquise. Le caractère lacunaire de la Constitution turque à propos des Kurdes contribue à scléroser les négociations. Ankara ne semble pas sur le point d’amender les articles qui posent problème pour le PKK. En effet, l’article 3 réfute toute nationalité kurde au sein d’un État turc indivisible et l’article 42 interdit l’usage du kurde dans l’enseignement. Ainsi, Hassan Ahmad Mustafa opine que malgré des « concessions » superflues, comme l’admission du Nouvel An kurde (Newroz); l’État turc ne prendra pas fait et cause pour la population kurde par crainte de s’aliéner la frange nationaliste du Parlement (TheNewRegion, 2025). Zryan Rojhelati, directeur du centre de recherche Rudaw, semble également dépeindre la situation dans des termes peu optimistes. Pour ce dernier, la Constitution turque ne devrait pas être rectifiée d’une virgule malgré l’ambiance de fraternité qui règne actuellement entre les deux factions (Notizie Geopolitiche, 2025). En mettant en emphase le fait que « le fléau du terrorisme est entré dans sa phase finale », Erdoğan souhaite s’attirer les plébiscites de l’électorat turc. Cependant, Justin Salhani objecte que « les analystes sont d’accord pour dire qu’il est incertain si les alliés du PKK vont suivre les directives d’Öcalan et déposer les armes ou si, comme c’est le cas en Syrie, ils vont regarder leurs propres combats comme indépendants des leurs et prendre des décisions de leur propre chef » (Al Jazeera, 2025). 

              Ankara va-t-il trop vite en besogne dans cette normalisation ? Est-ce que le gouvernement turc ne minore pas la reprise de la lutte armée si les négociations viennent à échouer ? Les accords de paix ne sont-ils qu’un leurre de l’AKP pour conserver le pouvoir ? Allons-nous, dix ans plus tard, revivre les démons de 2015 ? Bis repetita ou non, en l’état, la « question kurde » ne semble pas avoir trouvé de réponse définitive.

              Par Larnaout Jilani

              Note de bas de page 

              [1] : Traduction à partir de « the lords of this country are the Turks. Those who are not pure Turks have only one right in the Turkish fatherland, and that is the right to be servants and slaves. »

              [2] : Traduit à partir de l’extrait suivant : « The PKK is an outcome of structural problems arising from the longstanding oppression and marginalisation of Kurds in Turkey, and addressing these root causes is essential for achieving lasting peace. »

              Bibliographie

              Articles

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              Al Jazeera (2025, juillet 12). PKK disarmament opens ‘new page in history’ for Turkiye, Erdogan says. Consulté 24 décembre 2025, à l’adresse PKK disarmament opens ‘new page in history’ for Turkiye, Erdogan says | PKK News | Al Jazeera

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              Expresso (2025, octobre 26). Partido dos Trabalhadores do Curdistão anuncia retirada completa da Turquia após 40 anos de luta armada. Consulté à l’adresse Partido dos Trabalhadores do Curdistão anuncia retirada completa da Turquia após 40 anos de luta armada – Expresso

              Frias, R. (2025, mai 12). Curdos do PKK anunciam dissolução e fim da luta armada após 40 anos de conflito com a Turquia. Diario de Noticias. Consulté à l’adresse https://www.dn.pt/internacional/curdos-do-pkk-anunciam-dissolução-e-fim-da-luta-armada-após-40-anos-de-conflito-com-a-turquia

              France 24 (2025, mai 18). After PKK’s landmark disarmament, leader Ocalan urges « major shift » to mend Kurdish-Turkish ties. Consulté à l’adresse After PKK’s landmark disarmament, leader Ocalan urges ‘major shift’ to mend Kurdish-Turkish ties – France 24

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