Article rédigé par Emilie STERNA et publié dans le 34ᵉ numéro du Coup d’Oeil de l’AMRI.
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Derrière l’objectif commun de coordonner une réponse multilatérale à la crise climatique, la trentième édition des Conférences des Parties (COP) à Belém se révèle être une nouvelle arène entre la Chine et l’Union européenne (UE), chacune revendiquant à sa manière un leadership sur la trajectoire de la transition écologique à adopter, notamment sur la neutralité carbone.

Deux grands acteurs climatiques aux trajectoires distinctes
Adoptée dans l’Accord de Paris en 2015, la neutralité carbone est considérée comme une condition essentielle pour limiter le réchauffement climatique. C’est dans ce contexte que la Chine et l’UE, signataires de cet accord, interviennent et optent pour des approches différentes pour accomplir cet objectif. Pour rappel, la neutralité carbone est un équilibre entre les émissions de carbone rejetées et leur assimilation par des puits de carbone, afin qu’un territoire absorbe plus de CO2 qu’il n’en émet. Selon une estimation relayée par le Parlement européen, les puits de carbone naturels, comme les forêts, éliminent entre 9,5 et 11 Gt de CO2 par an. Or, les émissions mondiales annuelles sont en moyenne trois à quatre fois supérieures aux émissions absorbées. Par exemple, en 2021, elles ont atteint 37,8 Gt, soit entre 3,4 et 3,9 fois au-dessus de ce qui peut être assimilé en un an par les puits de carbone naturels (Parlement européen, 2023). Il est donc urgent et essentiel d’atteindre la neutralité carbone pour limiter le réchauffement climatique.
Pour cela, l’UE a donc choisi une diplomatie climatique normative et proactive par le biais d’un plan stratégique transformant les ambitions écologiques en contraintes légales. C’est en 2019 que la Commission européenne a mis en place le Pacte vert pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Le 24 juin 2021, le Parlement européen vote donc une loi sur le climat afin de rendre légalement contraignant l’objectif de réduction des émissions de CO2, permettant ainsi de poursuivre les États membres de l’UE devant les tribunaux européens en cas de non-respect des accords. L’objectif affiché du Pacte vert est de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) par rapport au niveau de 1990 de 55% d’ici 2030 et de 90% d’ici 2040, afin d’atteindre la nullité en 2050 (Parlement européen, 2025). Pour approcher au plus près de la neutralité, l’UE a introduit une taxation du carbone avec le Système d’Échange de Quotas d’Émission (SEQE), qui impose aux usines de détenir un permis pour chaque tonne de CO2 qu’elles émettent afin de les inciter à moins polluer pour ainsi moins payer (Parlement européen, 2025). Conjointement, l’UE crée une tarification du carbone avec le Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières, plus communément appelé CBAM, qui taxe les produits polluants importés en Europe afin d’éviter que les entreprises européennes, soumises à des lois plus strictes sur le climat que certains pays, ne perdent en compétitivité (Commission européenne). Lors de la COP30, l’UE impose donc ses standards via le Pacte vert, obligeant les importateurs, comme la Chine (l’un des leaders de l’exportation de l’acier et de l’aluminium), à payer pour le carbone émis, incitant ainsi à une décarbonisation accélérée pour éviter les surcoûts liés à la taxation et maintenir l’accès au marché européen (Marché des métaux de Shanghai, 2025). De cette façon, l’UE pousse la Chine et les autres États à passer à l’action et à agir plus vite.
Quant à la Chine, son choix se porte sur une diplomatie climatique qui vise à l’inscrire comme leader incontournable de la transition écologique. Avec l’absence officielle des États-Unis lors de la COP30, Pékin a pu rayonner et prendre l’espace laissé par Washington. Elle se positionne alors comme un acteur mondial des énergies propres (énergies peu ou pas polluantes), comme un partenaire incontournable du « Sud Global », et comme un médiateur dans la recherche d’un accord à 1,5°C entre les pays émergents et les économies développées (Varès, D., 2025).
Désormais première productrice et fournisseuse mondiale de technologies bas carbone et décarbonées, la Chine est devenue une puissance rayonnant sur la scène internationale grâce à ses investissements massifs, sa production d’énergies vertes, de véhicules électriques ou encore de batteries (Ibid.). En effet, la Chine est devenue aujourd’hui un acteur nécessaire à la transition énergétique car elle est la ravitailleuse des matériaux et composants indispensables à cette transformation (Moign, A., 2025). Comme par exemple, les terres rares dont elle assure 69% de la production minière mondiale (Statista, 2025). Ainsi, la Chine est un partenaire clé pour le « Sud Global ». Une position de force qui se double d’une proactivité forte sur la scène internationale. En effet, depuis 2016, la Chine a aidé activement les pays en développement pour la lutte contre le réchauffement climatique, elle a notamment financé 177 milliards de RMB pour des projets, signé 54 accords avec 42 pays, lancé des zones bas carbone et formé plus de 10 000 personnes de 120 pays via près de 300 projets (Liu, Z., 2025). Cette trajectoire empruntée par la Chine lui accorde alors de nombreux leviers techniques, politiques et symboliques dans les négociations internationales à la COP30 et plus largement, sur la scène internationale (Varès, D., Op. cit.).
En ce qui concerne la neutralité carbone, Pékin a annoncé en septembre 2020 qu’il prévoit de l’atteindre d’ici 2060 avec son pic maximal d’émissions en 2030, après lequel la Chine estime que ses émissions ne feront que décroître jusqu’à aboutir à la neutralité carbone en 2060 (Liu, Z., Op. cit.). Récemment, grâce aux développements des énergies vertes dans le pays, la Chine a réussi à stagner ses émissions de CO2 alors que l’économie du pays continuait de croître. Cette avancée démontre qu’une économie croissante ne rime plus nécessairement avec de fortes émissions de CO2, une bonne nouvelle pour la lutte contre le réchauffement climatique (Varès, D., Op. cit.). Pourtant, la Chine fait face à un paradoxe intéressant, soulevant des limites structurelles encore prégnantes. En effet, elle est le plus grand fabricant de panneaux solaires (80%) et d’éoliennes (65%) mais reste à la fois l’un des pays qui construit encore le plus de centrales à charbon (Varès, D., Op. cit. et Dellatte, J., 2025). La Chine reste aussi le premier émetteur de GES et ses contributions déterminées au niveau national (NDC) pour la baisse des émissions de CO2 sont pour le moment toujours insuffisantes. Néanmoins, le fait que sa capacité installée d’énergie renouvelable ait dépassé celle des énergies fossiles en 2025 (Energy News, 2025), lui accorde une certaine crédibilité au sein des discussions de la COP30, et donc une place privilégiée pour influencer le débat. (Moign, A., 2025).
Entre confrontation et coopération : quel équilibre pour la COP30 ?
Cette dynamique entre la Chine et l’UE entraîne une compétition technologique et économique autour des industries vertes. Elle met en opposition un modèle européen de régulation et de taxation contre un modèle d’investissement massif dans les technologies durables et les économies du « Sud global ». « La transition climatique n’est pas qu’une bataille morale, c’est une bataille industrielle. » (Dellatte, J. 2025). C’est précisément dans cette bataille industrielle que se confrontent les visions chinoises et européennes. Entre autres, les conseillers climatiques chinois ont pointé les barrières que la CBAM pose vis-à-vis des surtaxes des technologies vertes et des blocages douaniers. Selon eux, ces blocages freinent la transition écologique mondiale, notamment en limitant les initiatives des pays du « Sud Global » qui peinent à se décarboner à moindre coût (Varès, D., Op. cit.). Face à ce constat, le vice-premier ministre chinois, Ding Xuexiang, appelle « à supprimer les barrières commerciales et garantir la libre circulation des produits verts », démontrant surtout le souhait de protéger l’accès des entreprises chinoises au marché européen et de garder sa place de leader dans le secteur de la transition verte. Comme la Chine domine toute la chaîne de fabrication de l’extraction des matériaux à la fabrication des technologies, elle possède donc un atout important dans ses négociations face à l’Europe (Moign, A. 2025). Étant dépendante des matières premières chinoises, l’UE doit alors agir habilement si elle veut coopérer avec la Chine dans la lutte pour le climat. Effectivement, même si son modèle fait face à des défis comme la dépendance énergétique, les fractures internes et la lenteur des transitions, le CBAM européen, bien que critiqué, entraîne l’adaptation des États concernés (Dellatte, J. Op. cit.).
Néanmoins l’influence de Pékin lors de la COP30 ne se cantonne pas à la table des négociations officielles. En effet, elle y a co-organisé un événement parallèle « Building Beautiful Low-Carbon Cities Together » en collaboration avec UNITAR et d’autres acteurs. Pendant cet échange, M. Li Gao, le vice-ministre chinois de l’Écologie et de l’Environnement a présenté les efforts et les avancées de la Chine dans le développement urbain vert et à bas carbone (UNITAR, 2025). Cet événement parallèle apparaît donc comme une vitrine des technologies vertes chinoises avec la promotion de villes bas carbone et durables. La Chine, par le biais de ce pavillon, démontre qu’elle est déjà présente à grande échelle dans le secteur de la transition et utilise ainsi la COP30 comme moyen de se vendre comme fournisseur mondial. Cependant, malgré sa forte présence durant la COP30, la Chine ne cherche pas à s’imposer comme chef de l’ambition climatique mondiale et reste très pragmatique et réaliste envers ses attentes, avec comme objectif d’atteindre la neutralité carbone une décennie après l’UE. La Chine souhaite surtout continuer de stabiliser et croître son économie (Dellatte, J. Op. cit.).
Pour conclure, la rivalité sino-européenne autour du climat révèle que la crise climatique est au cœur de questions économiques et commerciales, révélant une asymétrie industrielle croissante où le pays qui contrôle les chaînes de valeur, les coûts et l’innovation sera la future grande puissance de cette nouvelle économie mondiale. Un bras de fer dans lequel la Chine comme l’UE essaient de prendre « leur part du gâteau ». Alors que la COP30 révèle un équilibre précaire entre les États, aucune des deux trajectoires de la Chine et l’UE s’auto-suffit pour répondre à l’ampleur du désastre écologique. La COP30 à Belém a démontré que le multilatéralisme seul n’est pas suffisant et que d’autres actions mini-multilatéralisme (c’est-à-dire une coopération entre quelques États seulement) doivent être implantées afin d’avancer plus vite et à plus petite échelle. En effet, comme le dit Joseph Dellatte, expert climat et énergie à l’Institut Montaigne, « les COP préservent le terrain, mais ne fabriquent pas la transformation. ». À la lumière des dynamiques observées lors du sommet de Bélem, la Chine et l’UE ne seront probablement pas des alliées, mais bien des partenaires face aux enjeux climatiques actuels. Si les intérêts divergent, la nécessité commune de lutter contre le dérèglement climatique et les interdépendances économiques imposeront la collaboration des deux acteurs.
Par Emilie STERNA
BIBLIOGRAPHIE
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Dellatte, J. (2025, 05 novembre). COP30 : le multilatéralisme sur la corde raide. Institut Montaigne. https://www.institutmontaigne.org/expressions/cop30-le-multilateralisme-sur-la-corde-raide
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Rapports non-gouvernementaux :
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Varès, D. (2025, 26 novembre). COP30 : la Chine prend la lumière et annonce un tournant historique dans sa trajectoire carbone. Chine-info. http://www.chine-info.com/static/content/french/RegardsurlaChine/Environnement/2025-11-26/1443415181287514112.html
Sitographie et bases de données :
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