Article rédigé par Ophélie Calichiama et publié dans le 34ᵉ numéro du Coup d’œil de l’AMRI.
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Il est dit des Cairotes que lorsque l’on peut discuter avec eux dans un café, ces derniers déclarent souvent : « J’ai pleuré trois fois dans ma vie : une fois pour ma mère, une fois pour Nasser et une fois pour Oum Kalthoum ». Tout un chacun pleure au décès de sa mère, les égyptiens ont pleuré Nasser, le symbole d’une nation égyptienne nouvelle. Mais pourquoi ont-ils pleuré la diva égyptienne Oum Khaltoum ? Cette année 2025 célèbre le cinquantième anniversaire de la mort de celle que l’on surnomme l’astre d’Orient, considérée comme la plus grande chanteuse du monde arabe. Ses funérailles en 1975 ont été les plus importantes en Égypte après celles de Nasser. Revenons sur le parcours de la diva de l’Orient, la place qu’elle occupe dans le cœur de la nation égyptienne et son engagement dans la cause arabe.
Le destin unique d’une diva orientale: des débuts artistiques modestes à une carrière internationale.
Rien ne présageait à cette petite fille aux origines modestes originaire de la campagne une carrière aussi exceptionnelle. Oum Kalthoum est née en 1898 dans le village de Tmaë al-Zahariya, au nord du pays, situé vers le delta du Nil. Son père, imam de la mosquée du village, se rend parfois chez des villageois avec le frère d’Oum afin d’organiser des cérémonies religieuses au cours desquelles ils interprètent des chants religieux. Les parents d’Oum Kalthoum remarquent très vite son talent et sa voix exceptionnelle, à tel point que son père décide de l’emmener avec lui et son frère afin qu’elle chante lors de ces cérémonies, durant lesquelles elle est contrainte de se travestir en garçon. C’est lors d’une de ces célébrations qu’Oum Kalthoum est remarquée par le compositeur et interprète Zakaria Ahmed, qui lui propose de se produire au Caire. Alors, en 1923, elle s’installe avec sa famille dans la capitale.
Cependant, la haute société du Caire est lasse des chants religieux et se moque de son travestissement. Elle doit évoluer dans sa carrière. Tout d’abord, elle parvient à s’affranchir de sa famille, ce qui lui permet de ne plus se travestir sur scène et de changer de registre musical. Elle rencontre le poète Ahmed Rami qui sera le compositeur de nombreuses de ses chansons et l’aidera à parfaire son éducation musicale. Elle se crée un nouveau style : chignon, longue robe élégante et son mouchoir toujours tenu en main, et interprète des chansons d’amour, faisant preuve d’une grande modernité dans un monde très masculin et conservateur. Elle devient également la muse de nombreux compositeurs. En 1932, elle se produit également au Liban, en Irak, en Libye et en Syrie. Sa renommée, son style unique, sa voix exceptionnelle (la cantatrice Maria Callas la surnommait “la voix incomparable”, elle était surnommée “le Rossignol du Nil” par le peuple égyptien), la durée inédite de ses chansons (en moyenne une heure à minima) lui confèrent ce surnom qui a traversé les années jusqu’à aujourd’hui : “l’Astre d’Orient”. Elle tourne également dans 6 films dont un qui sera sélectionné à la Biennale de Venise en 1936.
Oum Khaltoum : “l’arme secrète” de Nasser dans la lutte pour la cause arabe
Oum Kalthoum n’est pas seulement connue pour ses chansons d’amour, elle est aussi une chanteuse engagée politiquement. Depuis 1882, l’Egypte est sous mandat britannique, le Royaume-Uni ayant prétexté des troubles dans la région pour s’y imposer. Néanmoins, le pays garde son propre gouvernement avec une monarchie au pouvoir. En 1952 cette monarchie est dirigée par le roi Farouk. Dans la nuit du 23 juillet 1952, un certain Gamel Abdel Nasser, à la tête d’une troupe « d’officiers libres », mène un coup d’État pour renverser la monarchie, en prenant le contrôle du quartier général de l’Armée et en arrêtant plusieurs responsables militaires. Le roi Farouk est destitué et Nasser devient président d’Egypte en 1956. Le tout nouveau chef d’État prend ensuite l’habitude de prononcer ses discours politiques juste après les représentations radiodiffusées d’Oum Khaltoum ce qui propulse son émission Sawt al-Arab (la voix des arabes) grâce à la présence de la diva. Une de ses chansons y est régulièrement diffusée : Mansoura Ya Thawret El Ahrar (Révolution des Libres, vous êtes destinés à la victoire). Oum Khaltoum y chante la liberté et glorifie la révolution de Nasser :
La révolution de juillet est puissante
Elle tire sa puissance de son esprit arabiste
De nos jours et de nos rêves
Et de notre aspiration à la liberté.
Enregistrée en 1958, cette chanson fait également écho au fait que la nation égyptienne est libérée depuis peu du joug de 74 ans d’occupation britannique. En effet, deux ans plus tôt, en 1956, suite au refus des américains d’apporter leur aide financière à l’Egypte pour la construction du barrage d’Assouan, Nasser annonce la nationalisation du Canal de Suez, Canal qui appartenait jusque-là à une compagnie franco-britannique. Le Canal de Suez étant un passage stratégique, Nasser a l’intention d’obtenir paiement de la part des pays européens. Le Royaume-Uni et la France organisent alors secrètement une intervention militaire conjointement avec Israël, pays frontalier de l’Egypte et idéologiquement proche de la France. Israël envahit l’Egypte en passant par le Sinaï et les soldats français et britanniques envahissent Port Saïd et Port Fouad. Cependant, d’une part sous la pression des américains et du président Eisenhower qui prône la paix, et d’autre part face à la menace de l’URSS qui soutient Nasser, les troupes des trois pays se retirent. Nasser sort vainqueur face aux puissances occidentales. Cet épisode marque l’émergence du monde arabe. Oum Khaltoum soutient également la cause palestinienne. Lors de la Guerre des Six Jours en 1967, l’Égypte perd la bande de Gaza et la péninsule du Sinaï au profit d’Israël. Suite à la défaite égyptienne, Oum Kalthoum se rend à Paris, invitée par Bruno Coquatrix à l’Olympia, en échange d’une somme importante : ce fut son seul concert hors d’un pays arabe. Elle reverse par la suite l’argent à son pays. Elle continue cette tournée sous le slogan « l’art pour l’effort de la guerre » jusqu’en 1970, et reverse à nouveau tous ses bénéfices à l’Egypte. En 1969, elle chante Asbaha ‘endi al an bondouqiya (Maintenant j’ai un fusil), une chanson aux paroles clairement engagées dans le combat :
Maintenant j’ai un fusil, emmène-moi en Palestine avec toi […] Nous reviendrons par la force des armes […] L’armée des arabes est avec toi […] La tragédie de la Palestine te pousse vers la frontière […] La victoire est pour toi.
Chantée en 1956, la chanson Walla Zaman ya Selahy (Il y a bien longtemps mon arme) devient de 1958 à 1961 l’hymne de la République Arabe Unie, une union de courte durée entre l’Égypte et la Syrie. Cette chanson soutient la politique panarabe de Nasser qui s’oppose à l’Occident. La chanson devient officiellement l’hymne national égyptien en 1977. Le succès d’Oum Khaltoum marque le début de l’âge d’or de la chanson arabe des années 60. Ce succès est en partie le résultat de l’idéologie panarabe menée par le gouvernement égyptien. Le panarabisme est un mouvement intellectuel et politique apparu au XIXè siècle, dont le but était l’unification des peuples arabes sous une même bannière. Fort de son succès face aux européens lors de la crise du Canal de Suez, Nasser veut incarner cette politique d’unification et Oum Khaltoum lui apporte alors son soutien.
La musique d’Oum Kalthoum, une musique orientale aux sonorités inoubliables.
Oum Khaltoum est connue pour ses sonorités orientales uniques. Lorsque l’on parle de la musique orientale, il s’agit de la musique traditionnelle des pays arabo-musulmans. Quelle est la différence avec la musique occidentale ?
En musique, il y a des écarts entre les notes : on appelle cela des tons. Par exemple, entre si et do il y a un demi-ton et entre do et ré un ton. Cependant, en musique orientale, il existe également le quart de de ton, l’écart le plus petit. Or, sur les instruments occidentaux tels que le violon, le piano, la flûte par exemple, il est impossible d’effectuer un quart de ton. Ainsi, en musique orientale, les musiciens possèdent leurs propres instruments avec leurs sonorités si caractéristiques de l’orient. Sur cette image vous pouvez notamment voir l’oud, que l’on peut assimiler au luth, le nay à la flûte, ou encore le darbouka à un tambour.
| Si cet article vous a plu et que vous voulez en savoir plus sur Oum Kalthoum, je vous recommande la bande dessinée Oum Kalthoum, naissance d’une diva de Nadia Hatroubi-Safsaf et Chadia Loueslati. De plus concernant la musique orientale, Le piano oriental, de Zeina Abirached est également très intéressant. |
Par Ophélie Calichiama
Bibliographie :
Livre:
BONIFACE Pascal, Atlas des Relations internationales, 100 cartes pour comprendre le Monde de 1945 à nos Jours, Editions Armand Colin, 2023.
Revue :
DUCHEMIN Isabelle, Le Monde, L’Histoire du Proche-Orient, pages 108-109, 2023
Podcasts :
BLANC F. (2021, 16 février). Oum Kalthoum. N° 14. Un nom, une histoire dans Medi1Podcast.
FERRAND F, (2024). La Crise de Suez. Les Grands dossiers de l’Histoire par Franck Ferrand. Radio Classique.
FROUIN L. et LAUDE M. (2024, 18 octobre). Ras el Hanout : le fil conducteur, c’est la musique orientale, Saison 2 épisode 1 dans Le Bouillon-Exhausteur de saveurs musicales.
JULIE et SASHA. (2025, 19 mai). Oum Kalthoum, la quatrième pyramide, N°12 dans Geoafrica

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