Article rédigé par Eloïse Borde et publié dans le 34ᵉ numéro du Coup d’œil de l’AMRI.
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Le géant de l’ultra-fast-fashion Shein s’est imposé aux côtés de grandes marques dans le Bazar de l’Hôtel de Ville, connu sous le nom de « BHV», à Paris le 5 novembre 2025 avec sa première boutique en physique du monde (Le Monde, 2025). Installé au 6ème étage de la célèbre galerie marchande du Marais. Cet espace de vente de 1000 m² marque une étape stratégique pour la marque chinoise, jusqu’alors exclusivement présente en ligne.

Le contraste entre le BHV et SHEIN

Entre image de luxe et cruauté écologique et humaine, le contraste entre le BHV et Shein permet de mettre en lumière deux perspectives de la mode et du commerce. Temple du luxe depuis 1856, le Bazar de l’Hôtel de Ville est l’un des centres commerciaux les plus vieux de Paris et fait partie du groupe Galeries Lafayette depuis 1991. Son fondateur François-Xavier Ruel, commercial mais aussi conseiller municipal, ne s’est pas simplement contenté de bâtir un empire de consommation et de luxe, il s’est aussi imposé comme un acteur central de la solidarité parisienne. Lors du siège de Paris par l’armée Prussienne de 1870 et la Commune de Paris, un soulèvement civil, de 1871, Mr Ruel a agi comme bienfaiteur en subvenant aux besoins des familles de ses employés mais également en réalisant des distributions de près de 500 kilogrammes de pain et de vivres par jour pour les parisiens les plus démunis (Cyrielle, 2023). Ensuite, il à fondé en 1887 un dispensaire où des repas à prix très réduits étaient distribués. Ces actes lui vaudront la Légion d’honneur en 1892 (Archives Nationales, s. d.).

Affiche pour le BHV au début des années 1890. [Source]

À l’opposé de ce modèle social solidaire du fondateur du BHV, le succès de Shein repose sur l’exploitation des données des réseaux sociaux. Début octobre 2021, les chiffres d’articles disponibles sur la plateforme étaient de 259 264 produits dans la section « vêtements pour femmes », 78 000 dans la catégorie Curvy  (ronde) et 32 000 pour les hommes. Sur son site, la plateforme chinoise propose de filtrer les articles par « Nouveautés du Jour » car l’enseigne ajoute à la vente plus de 7 200 articles en moyenne chaque jour (Prados, 2023). Aussi la philosophie de l’entreprise est « Une journée n’est jamais une autre ! Voilà pourquoi nous mettons en ligne des nouveautés exclusives chaque jour ». Pour atteindre cet objectif, les employés de Shein se retrouvent forcés de travailler en moyenne 75 heures par semaine avec un salaire maximum de 10 000 yuans par mois (1212,48€) et qui peut être divisé par trois durant les mois moins fructueux (Public Eye, 2021) et souvent dans des conditions déplorables.

Shein, symbole de l’ultra fast fashion et de ses dérives écologiques

La fast-fashion et l’ultra fast-fashion sont des phénomènes de mode éphémères avec des articles fréquemment renouvelés et d’une durée de vie très courte. Les marques principales de ce phénomène, comme Shein ou ses concurrents Temu et AliExpress, sont directement importées d’Asie du Sud-Est. L’industrie du textile est responsable de 10% des émissions de gaz à effet de serre dans le monde et réduit les ressources en eau disponibles drastiquement (Vie Publique, 2025). 

Le modèle de Shein est une « tendance destructrice » (Les Amis de la Terre, 2023). Le succès de la marque chinoise repose sur l’utilisation d’une intelligence artificielle ultra-puissante afin de détecter les données telles que des images ou vidéos virales sur les réseaux sociaux Tiktok, Instagram… et d’analyser les prochaines tendances (SQOOL TV, 2024). À cause de ce processus d’analyse, la plateforme Shein est devenue le plus gros pollueur du secteur (Jacques, 2024). Malgré une promesse de réduction de ses émissions de dioxyde de carbone (CO2) de 25% d’ici 2030, ces mêmes émissions ont doublé en 2023 pour plus de 16 millions de tonnes métriques au total de dioxyde de carbone. Cela est supérieur à ce que produisent quatre centrales au charbon en une année, à savoir 9,17 millions de tonnes de CO2 en 2022 (Shein, 2023). Par ailleurs, le principal textile utilisé à 76% pour la création des articles de Shein est du polyester et seulement 6% de ce polyester est recyclé. Ce textile synthétique est connu pour rejeter des microplastiques toxiques dans l’environnement (Mulkey, 2024).

Afin de compenser l’impact de son empreinte carbone, Shein déploie plusieurs techniques axées sur l’efficacité énergétique. Tout d’abord, la marque chinoise a investi dans l’énergie solaire en installant des panneaux solaires générant 3 953 MWh d’électricité et permet d’éviter l’émission de 2 255 tonnes métriques de CO2. Sur l’année 2023, la marque affirme que 72% des 1665 206 MWh d’électricité consommés pour ses opérations mondiales, provenaient de sources renouvelables, contre 68% en 2022 avec l’objectif d’atteindre 100% en 2030. D’un autre côté, Shein s’est attaqué au transport en Europe en mettant en place des points relais pour réduire les livraisons à domicile qui sont plus énergivores. En effet, cette option de livraison aurait permis d’économiser environ 19 468 tonnes d’équivalent CO2 dans huit pays européens (Shein, 2023). 

Malgré ces efforts mis en place par la marque, ce modèle de production de masse ultra-rapide a engendré un tel volume de déchets de l’ONU qualifie ce phénomène « d’urgence environnementale et sociale ». En effet, en seulement 20 ans, les habitudes de consommation ont été radicalement bouleversées par l’effet de la fast-fashion. Les consommateurs achètent aujourd’hui 60% de plus tout en les portant deux fois moins longtemps qu’autrefois. Malheureusement, cette attitude de consommation finit par s’accumuler de manière excessive dans le Sud du globe, comme en témoigne l’énorme décharge près de la capitale du Ghana, Accra. Cette décharge est composée à 60% de vêtements rejetés et s’élève à environ 20 mètres de haut. Cette triste réalité pour bon nombre de pays du Sud illustre le coût écologique de la fast fashion (Bartlett, 2024).

Réactions et débats autour de l’arrivée de Shein au BHV

L’ouverture de la boutique Shein au Bazar de l’Hôtel de Ville a causé de nombreuses réactions très différentes. Le jour de l’ouverture le mercredi 5 novembre 2025, dès 13h, des centaines de clients se pressaient pour entrer dans la nouvelle boutique (Verdes, 2025). Certains sont même arrivés à 10h, avec trois heures d’avance (Le Parisien, 2025). Les clients présents affirment être attirés par cette boutique pour deux principales raisons : la curiosité et le fait que les produits ne sont pas chers (Bertocchi & Morinière, 2025). Pour beaucoup, cette « curiosité » venait du fait que la marque chinoise était exclusivement en ligne, ils voulaient alors voir « en vrai » les articles dans cette boutique.

Cette ruée vers les prix bas a été accueillie par un climat de confrontation. Devant l’entrée du centre commercial, un grand nombre de manifestants étaient présents, le poing et les panneaux levés en criant : « Honte au BHV ! Honte à Shein ! Dégagez Shein ! » (Doménégo & Boëda, 2025), un slogan qui critique directement l’institution parisienne et les choix pris par Frédéric Merlin, le patron du BHV.

Manifestation contre Shein, le géant de l’ultra fast fashion, devant le BHV à Paris, après la mise en vente de poupées à caractère pédopornographique, lundi 3 novembre 2025. PHOTO ABDUL SABOOR / REUTERS

L’impact du partenariat Shein-BHV a provoqué un séisme au sein des partenaires historiques du centre commercial. En signe de protestation contre ce partenariat souvent incompatible avec leurs propres valeurs, de nombreuses marques de luxe ont fait le choix de se retirer définitivement du BHV. Des marques emblématiques du groupe LVMH telles que Dior et Guerlain ont décidé de quitter les rayons du BHV, ne voulant pas être affiliées aux maigres valeurs du géant de la mode ultra-éphémère. D’autres marques comme Sandro, Maje, Fursac et Claudie Pierlot ont aussi choisi de partir. Les directions ont explicitement reconnu que l’installation de Shein a joué un rôle déterminant dans cette prise de décision (Bertrand, 2025). Face à cet exode, la direction du BHV affirme que le partenariat avec Shein était devenu une nécessité afin de garantir la durabilité du magasin. L’objectif affiché était de générer un flux financier immédiat et d’attirer une clientèle plus jeune (Le Parisien, 2025), fortement habituée aux modes de consommation ultra-rapide. 

La contestation s’est aussi manifestée sur les réseaux et chez les politiques. La pétition lancée par Arielle Levy, au nom du collectif « Une autre mode est possible », a rassemblé un soutien massif avec presque 140 000 signatures (Levy, 2025). Sur le plan politique, les réactions ont aussi été virulentes. Le candidat socialiste à la mairie de Paris, Emmanuel Grégoire, affirme avoir été « extrêmement choqué de voir cette entreprise bénéficier de tant de complaisance de la part du gouvernement ». Il a aussi appelé les pouvoirs publics à prendre leurs responsabilités et à interdire la possibilité d’opérer sur le territoire national pour Shein (Bertocchi & Morinière, 2025).

 Si l’opération d’insertion de Shein aux côtés des grandes marques françaises a été un succès, elle agit aussi comme un levier révélateur de la cruauté écologique moderne provoquée par la marque chinoise. L’exode des grandes marques de luxe du BHV et la mobilisation civile prouvent que la légitimité ne s’achète pas à bas prix. Cette confrontation au cœur de la capitale de la mode marque un tournant, où la pression citoyenne et les futures législations pourraient enfin imposer un cadre réglementaire à l’ultra-fast-fashion, en la forçant à répondre de ses actes face aux impératifs de la transition écologique. 

Par Eloïse Borde

Bibliographie

Sources gouvernementales

Archives Nationales. (s. d.). Recherche – Base de données Léonore. https://www.leonore.archives-nationales.culture.gouv.fr/ui/notice/333657 

Vie Publique. (2025, 11 juin). Proposition de loi visant à réduire l’impact environnemental de l’industrie textile. vie-publique.fr. https://www.vie-publique.fr/loi/293332-proposition-de-loi-fast-fashion-impact-environnemental-mode-jetable 

Rapports non-gouvernementaux

Public Eye. (2021, novembre). Trimer pour Shein : aux sources de la mode jetable. Pages 4 à 8. https://www.publiceye.ch/fr/publications/detail/trimer-pour-shein-aux-sources-de-la-mode-jetable-de-la-generation-tiktok 

Les Amis de la Terre. (2023, 18 janvier). Textile : pour en découdre avec la surproduction. https://www.amisdelaterre.org/textile-decoudre-surproduction/ 

Shein. (2023). 2023 Sustainability and Social Impact Report. Page 31. https://www.sheingroup.com/wp-content/uploads/2024/08/FINAL-SHEIN-2023-Sustainability-and-Social-Impact-Report.pdf.pdf 

Articles de presse 

Bartlett, J. (2024, 5 mars). ​Fast fashion goes to die in the world’s largest fog desert. The scale is breathtaking. National Geographic. https://www.nationalgeographic.com/environment/article/chile-fashion-pollution 

Bertocchi, A., & Morinière, L. (2025, 17 novembre). Ouverture de Shein au BHV : entre foule de clients et colère des manifestants. Brut. https://www.brut.media/fr/articles/france/politique/ouverture-de-shein-au-bhv-entre-foule-de-clients-et-colere-des-manifestants 

Bertrand, V. (2025, 14 novembre). Dior, Guerlain et Sandro : de nouvelles marques quittent le BHV à Paris. ICI (anciennement France Bleu). https://www.francebleu.fr/infos/economie-social/dior-guerlain-et-sandro-de-nouvelles-marques-quittent-le-bhv-a-paris-et-plusieurs-ex-magasins-galeries-lafayette-3443579 

Camara, S. (2021, 2 novembre). Ce qu’il faut savoir sur : le BHV Marais. FashionUnited. https://fashionunited.fr/actualite/mode/ce-qu-il-faut-savoir-sur-le-bhv-marais/2019110522298 

Cyrielle. (2023, 3 mars). La petite histoire du BHV Marais. Pariszigzag. https://www.pariszigzag.fr/insolite/histoire-insolite-paris/bhv-grand-magasin-paris-histoire 

Doménégo, N., & Boëda, M. (2025, 3 novembre). « Honte au BHV ! Honte à Shein ! » : une association de lutte contre la pédocriminalité manifeste devant le BHV. ICI (anciennement France Bleu). https://www.francebleu.fr/infos/economie-social/shein-au-bhv-une-association-demande-au-magasin-de-reagir-apres-la-vente-de-poupees-sexuelles-de-la-marque-chinoise-8270897 

Jacques, O. (2024, 19 septembre). C’est officiel, Shein arrive en tête des plus grands pollueurs de la « fast fashion » . Geo. https://www.geo.fr/environnement/c-est-officiel-shein-arrive-en-tete-des-plus-grands-pollueurs-de-la-fast-fashion-intelligence-artificielle-222255 

Le Monde. (2025, 5 novembre). Shein a ouvert sa boutique au BHV à Paris, malgré le scandale de la vente de poupées sexuelles. Le Monde. https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/11/05/shein-a-ouvert-sa-boutique-au-bhv-a-paris-malgre-le-scandale-de-la-vente-de-poupees-sexuelles_6652205_3235.html 

Mulkey, S. K. (2024, 13 septembre). Shein is officially the biggest polluter in fast fashion. AI is making things worse. Grist. https://grist.org/technology/as-fast-fashion-giant-shein-embraces-ai-its-emissions-are-soaring/ 

Prados, J. (2023, 23 juin). Plus de 7 000 nouveaux vêtements ajoutés au catalogue chaque jour : comment Shein déshabille la planète. Vert. https://vert.eco/articles/plus-de-7-000-nouveaux-vetements-ajoutes-au-catalogue-chaque-jour-comment-shein-deshabille-la-planete 

Verdes, J. (2025, 19 novembre). Shein au BHV : le gouvernement saisit la justice pour suspendre le site, des députés réclament des sanctions européennes. Touteleurope. https://www.touteleurope.eu/economie-et-social/shein-au-bhv-le-gouvernement-saisit-la-justice-pour-suspendre-le-site-des-deputes-reclament-des-sanctions-europeennes/ 

Vidéographie 

Le Parisien. (2025, 5 novembre). Shein au BHV : les polémiques n’ont pas refroidi les clients [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=UlOyVeOjf_I 

SQOOL TV. (2024, 3 avril). Quand l’intelligence artificielle permet à Shein de « produire 8000 nouveaux produits par jour » [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=XJKYhs_OFPc

Sitographie 

Levy, A. (2025, 30 novembre). PARIS MÉRITE MIEUX QUE SHEIN !. Change.org. https://www.change.org/p/paris-merite-mieux-que-shein 

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