Article rédigé par Pierre Demesse et publié dans le 34ᵉ numéro du Coup d’Oeil de l’AMRI.
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Le 30 décembre 2025, le président américain Donald Trump a annoncé une frappe sur des installations portuaires au Venezuela, accusées d’être des points de chargement de bateaux remplis de drogue à destination des États-Unis. Parallèlement, le président vénézuélien semble vouloir calmer les tensions et jouer le jeu de la diplomatie. Les récentes frappes américaines contre Caracas et l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026 témoignent cependant d’un tout autre dessein projeté par Washington pour le Venezuela, bien loin des canaux diplomatiques.
L’exacerbation des tensions entre le Venezuela et les États-Unis à l’automne 2025 s’inscrit dans une dynamique de long terme. Avec l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chávez en 1999, les relations entre Washington et Caracas n’ont cessé de se dégrader au fil de sanctions économiques, de déclarations hostiles et, désormais, de déploiements à caractère militaire.
Affichant ouvertement une ligne politique critique à l’égard de l’impérialisme américain, Hugo Chávez s’est appuyé sur un réseau d’alliances avec des États partageant cette posture contestataire, notamment en Amérique latine. Cette position est maintenue et renforcée sous la présidence de son successeur Nicolás Maduro, président du Venezuela depuis 2013. Ces divergences idéologiques de fond ont d’abord pris la forme de sanctions économiques prises par les États-Unis à l’encontre du Venezuela, restreignant fortement l’accès du pays aux marchés financiers internationaux. Les premières mesures ciblées visaient principalement des responsables gouvernementaux, des entreprises publiques et le secteur pétrolier, qui constitue la principale source de revenus du pays. Ces sanctions sont, parmi d’autres facteurs, une des raisons ayant plongé le pays dans une situation économique des plus dégradées, notamment en compliquant la gestion de la dette extérieure vénézuélienne et en accroissant la pression économique sur le gouvernement.
Parallèlement aux mesures économiques, les relations diplomatiques ont également été marquées par des épisodes de tension et de rupture partielle. En 2018 par exemple, des diplomates vénézuéliens ont été exclus des États-Unis après que le gouvernement de Nicolás Maduro eut déclaré « persona non grata » deux diplomates américains à l’ambassade des États-Unis à Caracas, leur demandant également de quitter le pays sous 48 heures. Ces échanges ont souvent été accompagnés de déclarations publiques virulentes, reflétant l’escalade de la rhétorique politique aboutissant désormais à une crise ouverte induisant des menaces d’invasion du pays par l’armée américaine.
Cet article aspire à analyser le tournant militaire qu’a pris la crise entre le Venezuela et les États-Unis en mesurant la teneur des menaces, des arguments et finalement la réalité des ambitions américaines pour le Venezuela et l’Amérique latine.
Vers une escalade militaire
Le début de la surenchère a commencé en août 2025 lorsque Washington a commencé à déployer trois destroyers lance-missiles au large des côtes du Venezuela, en prétextant vouloir lutter contre le narcotrafic. En réponse, Caracas a envoyé en patrouille des navires de la Marine et des drones, en restant dans ses eaux territoriales. La première frappe américaine a eu lieu le 2 septembre 2025 contre une embarcation suspectée de transporter de la drogue, tuant 11 « narcoterroristes » (terme employé par le président américain). Le 15 septembre, une deuxième frappe est annoncée, tuant trois personnes. Associations et juristes dénoncent des frappes illégales et des « exécutions extrajudiciaires » sortant du cadre de légitime défense, selon des experts mandatés par l’Organisation des Nations unies (ONU). Parallèlement, le gouvernement vénézuélien a encouragé la population à s’engager dans la milice, une sorte d’armée de réserve, tandis que l’USS Gerald R. Ford, bâtiment américain et plus grand porte-avions du monde, navigue désormais en mer des Caraïbes.
Durant le mois d’octobre, les États-Unis ont élargi leur champ d’action. En effet, le 15 octobre 2025, le New York Times a affirmé que Donald Trump avait autorisé la Central Intelligence Agency (CIA) à mener des actions clandestines contre le président Maduro. Quelques heures après cette publication, le président américain a confirmé cette autorisation, allant même plus loin en proclamant que de potentielles frappes terrestres sur le pays n’étaient pas exclues. Depuis, les frappes se sont multipliées, totalisant autour de 100 morts, dont un pêcheur colombien, précipitant également une crise diplomatique entre les États-Unis et la Colombie.
Fin novembre 2025, une déclaration de Donald Trump au sujet de la fermeture de l’espace aérien vénézuélien a de nouveau fait planer la menace d’une invasion imminente du pays. La mise à exécution de ces menaces d’invasion doit cependant être relativisée. En effet, la Constitution des États-Unis confère au Congrès le droit de déclarer la guerre. Cela supposerait l’assentiment des Démocrates, hostile à l’escalade. De plus, le camp républicain lui-même n’est pas unanime. Le sénateur Rand Paul a par exemple remis en cause la transparence de l’exécutif concernant certaines frappes. Enfin, l’ampleur du dispositif déployé ne semble pas correspondre à de telles perspectives selon plusieurs observateurs (Jean-Jacques Kourliandsky rappelle que l’invasion américaine à Panama en 1989 a mobilisé plus de 30 000 personnels militaires contre seulement 15 000 ici, pour un pays plus grand). Le risque réel semble donc résider dans des bombardements ciblés contre des lieux stratégiques, semblables à ce qu’a connu l’Iran en juin 2025.
La lutte contre le narcotrafic, un discours de légitimation des moyens
La rhétorique employée par Washington pour justifier cette montée en tensions dans les Caraïbes se cristallise autour de la lutte contre le narcotrafic. Ce combat, si cher à Donald Trump, intervient dans un contexte où les États-Unis font face à une crise socio-sanitaire sans précédent due à la consommation de drogue comme le fentanyl ou la cocaïne. Afin de légitimer l’utilisation de moyens toujours plus importants pour contrer l’afflux massif de drogue aux États-Unis en provenance d’Amérique latine, la Maison-Blanche s’est engagée dans une catégorisation de ses ennemis toujours plus ferme. Ainsi, à l’été 2025, plusieurs cartels vénézuéliens ont été inscrits sur la liste des organisations terroristes étrangères par le gouvernement américain. Parmi ces groupes figure le Cartel de los Soles, réseau que les autorités américaines accusent d’être directement piloté par le président Nicolás Maduro lui-même. C’est pourquoi, le 7 août 2025, les États-Unis ont annoncé le doublement de la prime pour l’arrestation du président vénézuélien, passant à 50 millions de dollars. Récemment, la déclaration de Donald Trump qualifiant le fentanyl comme une « arme de destruction massive » s’inscrit également dans cette logique de surenchère rhétorique qui permet de justifier un recours à des moyens exceptionnels contre les narcotrafiquants.
Or, si l’ampleur des ravages causés par la drogue sur le territoire américain ne saurait être niée, de nombreux experts ainsi que des entités gouvernementales américaines s’accordent à dire que le Venezuela n’est en aucun cas un lieu majeur d’exportation de ces substances vers les États-Unis. L’agence antidrogue américaine et le ministère de la Justice américain rappellent ainsi que le fentanyl provient de laboratoires situés au Mexique et qu’il ne transite pas par le Venezuela.
La réaffirmation de l’hégémonie américaine dans l’hémisphère occidental
Les réponses apportées par la communication officielle américaine sur les raisons de la surenchère apparaissent donc peu convaincantes. En revanche, les motivations profondes de cette crise semblent s’inscrire dans une logique stratégique plus large, explicitée dans la nouvelle National Security Strategy américaine publiée en décembre 2025. Ce document assume le tournant idéologique et la vision plus conflictuelle de l’ordre international tout en réaffirmant la centralité de l’hémisphère occidental dans les priorités sécuritaires des États-Unis.
Dans cette perspective, l’escalade avec le Venezuela peut être interprétée comme une réactivation de la doctrine Monroe, formulée en 1823, selon laquelle toute ingérence extra-continentale dans les affaires du continent américain serait considérée comme une menace directe pour les États-Unis. Longtemps restée implicite ou atténuée par le multilatéralisme, cette doctrine connaît sous l’administration Trump une résurgence assumée et explicitée dans le document officiel publié par la Maison-Blanche.
Ce retour s’accompagne d’un « corollaire Trump » à la doctrine Monroe, caractérisé par une approche décomplexée et coercitive. Contrairement aux administrations précédentes, qui ont pu privilégier des instruments diplomatiques ou économiques, Donald Trump revendique le rapport de force comme un outil légitime de dissuasion et de contrôle régional, faisant fi du droit international. Le Venezuela, par sa posture anti-américaine affirmée et son alignement stratégique avec des puissances rivales, apparaît dès lors comme un cas emblématique servant d’exemple à l’ensemble du continent.
L’un des objectifs centraux de cette stratégie réside dans la volonté de freiner l’influence croissante de la Chine en Amérique latine et en particulier au Venezuela, pays disposant des premières réserves mondiales prouvées de pétrole brut. Or, Pékin a multiplié les investissements dans les infrastructures, l’énergie et les matières premières, notamment au Venezuela, devenu un partenaire stratégique majeur. Pour Washington, la présence chinoise constitue une remise en cause directe de son hégémonie historique dans ce qu’elle considère comme sa sphère d’influence naturelle à une heure où les grandes puissances tentent de remettre la main sur des espaces d’influence historiques.
Dans cette optique, l’Amérique latine est à nouveau perçue par l’administration Trump comme une « backyard » (arrière-cour) qu’il conviendrait de sécuriser face aux puissances concurrentes. La pression militaire exercée sur le Venezuela pourrait donc autant viser à affaiblir le régime de Nicolás Maduro qu’à adresser un message clair aux autres États de la région tentés de diversifier leurs partenariats stratégiques hors de l’orbite américaine.
Conclusion
L’escalade des tensions entre les États-Unis et le Venezuela à l’automne 2025 ne peut être comprise à la seule lumière de la lutte contre le narcotrafic, argument central de la communication officielle américaine. L’analyse des faits montre que les opérations militaires engagées, par leur ampleur et leur nature, dépassent largement les impératifs sécuritaires invoqués et s’inscrivent dans une stratégie de démonstration de force.
La rhétorique employée par l’administration Trump apparaît ainsi comme un outil de légitimation destiné à justifier un recours accru à la puissance militaire, dans un contexte marqué par la volonté de réaffirmer la domination américaine sur l’Amérique latine. Le Venezuela, en raison de son positionnement idéologique, de ses réserves pétrolières et de ses relations étroites avec la Chine, cristallise ces enjeux et devient le théâtre d’une confrontation géopolitique plus large.
La multiplication de frappes ciblées et d’actions coercitives illustre le retour d’une lecture impériale des relations internationales, dans laquelle l’hémisphère occidental est de nouveau envisagé comme une zone d’influence exclusive des États-Unis, au détriment du multilatéralisme et du droit international.
Par Pierre Demesse
Bibliographie
Article de revue scientifique :
- Drouhaud, P. (2025). Amérique latine. États-Unis–Venezuela : l’heure de vérité ? Revue Défense Nationale, 883(8), 122-127. https://doi-org.ezproxy.univ-catholille.fr/10.3917/rdna.883.0122.
Articles de presse :
- Council on Foreign Relations. (s. d.). U.S. confrontation with Venezuela. Global Conflict Tracker. Consulté le 15 décembre 2025, à l’adresse https://www.cfr.org/global-conflict-tracker/conflict/instability-venezuela
- Franceinfo. (2025, 17 décembre). Comment les frappes américaines meurtrières contre des bateaux accusés de narcotrafic près du Venezuela font polémique même dans le camp Trump. https://www.franceinfo.fr/monde/usa/comment-les-frappes-americaines-contre-des-bateaux-accuses-de-trafic-de-drogue-au-large-du-venezuela-se-retournent-contre-l-administration-trump_7675060.html
- Le Figaro. (2018, 24 mai). États-Unis : Deux diplomates vénézuéliens sommés de quitter le pays. https://www.lefigaro.fr/flash-actu/2018/05/24/97001-20180524FILWWW00013-etats-unis-deux-diplomates-venezueliens-sommes-de-quitter-le-pays.php
- Le HuffPost. (2025, 28 novembre). On vous résume les quatre mois de tensions croissantes entre les États-Unis et le Venezuela. https://www.huffingtonpost.fr/international/article/etats-unis-venezuela-on-vous-resume-les-4-mois-de-tensions-croissantes-entre-les-deux-pays_257644.html
- BBC News. (2025, 3 septembre). Trump says 11 killed in U.S. strike on drug-carrying vessel from Venezuela. https://www.bbc.com/news/articles/cpwywjgynyxo
- L’Orient-Le Jour. (2018, 24 mai). USA : Deux diplomates vénézuéliens sommés de quitter le pays dans les 48 heures. https://www.lorientlejour.com/article/1117319/usa-deux-diplomates-venezueliens-sommes-de-quitter-le-pays-dans-les-48-heures.html
Documents officiels
- The White House. (2025, Décembre). National Security Strategy of the United States of America 2025. Washington. https://www.whitehouse.gov/
Vidéographie :
- 28 minutes [ARTE]. (2025, 22 octobre). Venezuela et Colombie : Le retour de l’impérialisme américain ? [vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=ZCSAbvqkiZE
- BLAST, Le souffle de l’info. (2025, 17 novembre). Venezuela/États-Unis : bientôt la guerre ? [vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=zBlIcfqnhwU
- Brut. (2025, 27 septembre). Pourquoi le Venezuela est dans le viseur de Donald Trump ? [vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=HNRyX1CX6iI
- FRANCE 24. (2025, 3 décembre). Donald Trump à l’assaut du Venezuela ? [vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=UCcziqvuNW4
- Le Dessous des Cartes [ARTE]. (2024, 9 septembre). Venezuela : Le régime Maduro [vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=Jj2JBn6lpSE
- Le Dessous des Cartes [ARTE]. (2025, 20 octobre). USA–Venezuela : De l’escalade à la guerre ? [vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=XnxQSRqyiYY

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