Article rédigé par Lény Royer-Perrussel et publié dans le 35e numéro du Coup d’œil.
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Le 7 octobre 2025 marque une étape décisive dans la recomposition géopolitique de l’Eurasie, alors que l’Organisation des États turciques (OET) se réunit pour son quatrième sommet depuis la refonte majeure de 2021. Cette transformation institutionnelle, qui a vu l’ancien « Conseil turcique » s’ériger en une véritable organisation internationale, symbolise la transition d’une simple plateforme de dialogue vers un bloc régional structuré (Kocaman, 2023 ; Organization of Turkic States, 2021b). Cette rencontre annuelle est désormais le théâtre privilégié où les chefs d’État élaborent des politiques communes concrètes et ratifient des accords régionaux ambitieux, dépassant le cadre purement symbolique pour toucher aux infrastructures et à l’économie réelle.
Pour cette édition 2025, le choix de Gabala, en Azerbaïdjan, est stratégique. Au cœur du Caucase, carrefour géographique entre l’Anatolie et l’Asie centrale, de nouvelles perspectives ont été exprimées dans un contexte asiatique en pleine mutation et face à des tensions majeures. L’affaiblissement relatif de l’influence russe traditionnelle et la nécessité pour les pays de la région de diversifier leurs partenariats face au géant chinois offrent à l’OET une fenêtre d’opportunité capitale (Demir, 2022 ; Koçak, 2023). Dès lors, des enjeux nouveaux émergent avec clarté : la convergence culturelle, l’architecture de sécurité régionale face aux menaces émergentes (Sarı, 2023) et une coopération politique renforcée illustrent l’accélération des initiatives au sein de l’organisation. Celle-ci est aujourd’hui portée par l’espoir de ses membres de peser sur l’échiquier des nations asiatiques et par une volonté politique inébranlable, tant de la part de la Turquie, qui y voit un vecteur de puissance, que des États centrasiatiques en quête de désenclavement et de souveraineté renforcée. Il est donc primordial d’analyser cette organisation pour comprendre les nouvelles dynamiques des pays turciques et, plus généralement, les futurs équilibres de l’espace asiatique (Mustofaev, 2022).

Pour comprendre l’émergence de l’OET et ses enjeux contemporains, il faut tout d’abord identifier les dynamiques centrasiatiques et l’histoire récente de cette région. Lors de la dislocation de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) dans les années 1980, les républiques soviétiques d’Asie centrale ont commencé à faire émerger un sentiment national, impulsé « par le haut » via l’arrivée de fonctionnaires d’ethnies locales, mais aussi « par le bas » à travers des politiques culturelles identitaires. En 1991, avec l’indépendance politique de ces républiques, deux mouvements caractérisent les relations intra-centrasiatiques : d’une part, une volonté de forger un sentiment régional unificateur pour des États comme le Kazakhstan, le Kirghizistan ou, dans une moindre mesure, le Tadjikistan ; d’autre part, un repli sur soi marqué par un autoritarisme isolationniste, temporaire en Ouzbékistan mais plus durable au Turkménistan.
Globalement, de multiples coopérations régionales ont d’abord été menées sur les plans culturel et symbolique, comme lors de la première rencontre entre les dirigeants centrasiatiques et turcs en 1992, marquant le premier rapprochement Turquie-Asie centrale (Egamberdiyev & Turgunbayev, 2023). Cependant, ce n’est qu’à partir des années 2000, après les difficultés économiques liées aux indépendances et le renouvellement de la politique étrangère turque, que des coopérations politiques plus avancées ont été privilégiées dans la perspective de former une organisation internationale (Nabiyeva, 2025).
C’est sous l’impulsion de la Turquie, et notamment de l’AKP d’Erdoğan, que ce potentiel a pris forme, s’appuyant sur la relation particulière qu’entretient Ankara avec l’Asie centrale depuis la fin de l’URSS. En effet, la Turquie, consciente de son héritage turcique pour de multiples raisons historiques, politiques et sociétales, a développé de nombreuses structures de coopération bilatérale avec chaque État d’Asie centrale dans une optique pantouraniste [1] (Nabiyeva, 2025). L’objectif est aussi stratégique pour la Turquie, qui cherche à étendre une influence perdue en Asie, particulièrement auprès de ses « frères » turciques. Le président turc Süleyman Demirel déclarait déjà au cours de sa présidence qu’il fallait créer un « monde turc allant de l’Adriatique jusqu’à la muraille de Chine » (Balcı, 2003).
Ce lien particulier, cultivé depuis plusieurs années, a pris un sens nouveau avec la création du Conseil turcique en octobre 2009. Lors de la réunion fondatrice à Nakhitchevan (Azerbaïdjan), la Turquie, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan et le Kirghizistan ont jeté les bases de ce qui deviendra l’OET. L’objectif était clair : centraliser les volontés régionales, optimiser les coopérations préexistantes, refonder les politiques Turquie-Asie centrale et lancer une dynamique diplomatique régulière sous forme de rencontres annuelles (Mustofaev, 2022).
Les structures de la coopération
Fondée sur la coopération culturelle, l’OET (Conseil turcique jusqu’en 2021) sert d’abord de lien entre les pays de culture et de langues turciques. Plusieurs agences liées directement ou indirectement à la culture coexistent au sein de cet ensemble régional. En premier lieu, l’OET fonde sa politique culturelle sur une entité qui l’a précédée et intégrée en 2009 : l’Organisation internationale pour la culture turque (TÜRKSOY). Créée en 1993 à Almaty par les gouvernements de la Turquie et de l’ensemble de l’Asie centrale (à l’exception du Tadjikistan, de culture persane), la TÜRKSOY regroupe de multiples entités administratives appartenant aux États souverains cités, ou bien à des sujets de la fédération de Russie comme Touva, la Bachkirie ou le Tatarstan (Egamberdiyev & Turgunbayev, 2023). L’objectif est de développer le sentiment turcique à travers l’ensemble des entités associées via de nombreux événements et programmes internationaux de recherche historique et culturelle.
L’autre enjeu central de l’OET réside dans la linguistique. Bien que les langues partagent des ascendances communes, elles subissent des influences externes puissantes, notamment concernant leurs alphabets. Le Kazakhstan, dans une perspective de rapprochement avec la Turquie mais surtout pour s’émanciper de l’influence russe, a décidé d’adopter l’alphabet latin (similaire au turc) à partir de 2017 (Egamberdiyev & Turgunbayev, 2023). De plus, pour promouvoir le rayonnement culturel de l’organisation, un partenariat actif avec l’ONU, et plus particulièrement l’UNESCO, a été établi dès 1996 (UNESCO, 1996).
Le champ politique constitue l’autre pilier majeur de l’OET, distinguant véritablement cette nouvelle entité des coopérations précédentes. Chaque année, les chefs d’État (membres ou observateurs) se réunissent pour acter diverses avancées communes. Au-delà de ces sommets, l’action politique s’appuie sur une administration répartie entre les membres : le Secrétariat général à Istanbul, l’Académie turque à Astana et l’Assemblée parlementaire à Bakou. Présente dès 2009, l’Assemblée parlementaire des États turciques (TÜRKPA) vise à favoriser l’échange diplomatique entre les parlements nationaux et à encourager une harmonisation des cadres légaux.
Concrètement, cette organisation à but politique et culturel a permis l’établissement de réseaux universitaires, artistiques et législatifs communs, favorisant l’émergence d’un sentiment collectif. Divers projets économiques ont aussi consolidé les acquis de l’OET, notamment dans le domaine logistique. Suite à la guerre en Ukraine, les principales routes terrestres reliant la Chine à l’Europe ont été perturbées. Dans ce contexte, une route transcontinentale majeure, le « Corridor du milieu », a été promue sous l’égide de l’OET pour relier la Chine à l’Europe via la Turquie et la mer Caspienne (Nabiyeva, 2025 ; Kocaman, 2023). Parallèlement, le Fonds turcique d’investissement a été créé en 2023 pour financer des projets économiques, propulsant ainsi l’OET dans une dynamique d’intégration accélérée (Organization of Turkic States, 2023a).
Perspectives de renouvellement et d’accélération
Depuis 2009, l’OET est en pleine métamorphose, tant par le renouvellement constant de ses objectifs que par son expansion organisationnelle. Cependant, la grande réforme de 2021 se distingue par sa transformation paradigmatique. Lors du 8ème sommet, porté sur les enjeux environnementaux et numériques, plusieurs décisions fortes ont été prises, telles que l’établissement de documents directeurs pour l’avenir de l’organisation (Organization of Turkic States, 2021b). Une « Vision du monde turcique 2040 » a ainsi été rédigée, ayant pour objectif d’accélérer les concertations et les programmes lancés avant la réforme (Organization of Turkic States, 2021a). Cette vision pour 2040 sert de référence pour l’élaboration de nouvelles politiques, comme l’intégration du Turkménistan en tant que membre observateur ou la mise en place d’une banque d’investissement commune actée en 2023 (Yaldiz, 2023). Ce plan vise également à développer les coopérations internationales externes, notamment vis-à-vis d’acteurs régionaux puissants tels que la Chine ou la Russie. Le « Corridor du milieu », véritable poumon économique et logistique, est désigné comme un objectif primordial à l’horizon 2040 ; son développement participerait à créer le hub régional dont l’Asie centrale manque actuellement (Kocaman, 2023). Enfin, dans le secteur culturel, les actions sont renforcées pour promouvoir la culture turcique à l’international. L’ambition n’est plus seulement de garantir la coopération interne, mais de peser à l’étranger en tant que bloc unifié.
Conclusion
Issu de deux espaces profondément liés culturellement mais séparés par leur histoire récente — l’Anatolie turque d’une part, le Caucase azerbaïdjanais et l’Asie centrale post-soviétique d’autre part — cet ensemble constitue aujourd’hui un espace de coopération évident, ayant permis de multiples rapprochements politiques et économiques. Forte de ses cinq membres (Turquie, Kazakhstan, Ouzbékistan, Kirghizistan et Azerbaïdjan) et de ses trois membres observateurs (Hongrie, Turkménistan et Chypre du Nord), l’organisation dispose d’un produit intérieur brut cumulé de 1 853 milliards de dollars pour ses membres titulaires (et près de 2 152 milliards en incluant les observateurs), ce qui en ferait la quatrième puissance asiatique, derrière l’Inde et devant la Corée du Sud. Véritable pilier occidental de l’Asie, l’OET, déjà centrée sur l’harmonisation interne, pourrait mettre à profit ses atouts majeurs (ressources, transports et marché de consommateurs) pour faire émerger ses membres de manière collective sur la scène internationale (Demir, 2022). À la croisée des nouvelles routes de la soie chinoises, de la défense des intérêts russes et de l’ouverture aux marchés européens, l’OET sera, dans les décennies à venir, un acteur incontournable sur les plans économique, culturel et politique. Toutefois, derrière ce potentiel immense se cache un enjeu de taille : la place de la Turquie dans les rapports internes. Géant démographique, économique et diplomatique de l’organisation, son influence prépondérante risque de créer une dépendance unilatérale au profit d’Ankara (Koçak, 2023). Depuis l’arrivée au pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan et son affirmation sur la scène mondiale, le projet d’un retour à une influence culturelle et religieuse de type néo-ottomane prend forme dans la politique étrangère turque, posant la question d’une instrumentalisation de l’OET. Néanmoins, les grands États centrasiatiques comme le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, forts de leur potentiel humain et économique, peuvent peser sur le devenir de l’organisation en prônant davantage de multilatéralisme (Kocaman, 2023). Les années à venir seront donc charnières pour l’Asie occidentale et le monde. Qu’ils reposent sur des progrès mutuels ou sur l’hégémonie de certains membres, les rapports de force au sein de l’OET façonneront les puissances continentales de demain et marqueront durablement l’espace eurasiatique.
Bibliographie
Note de bas de page :
[1] : Le pantouranisme est une idéologie caractérisant le désir d’union culturelle et historique entre les peuples finno-ougriens (finnois et magyar) avec les peuples altaïques (turciques et mongols).
Ouvrages et Articles académiques :
- Balcı, B. (2003). Missionnaires de l’Islam en Asie centrale. İstanbul: Institut français d’études anatoliennes. https://doi.org/10.4000/books.ifeagd.1810
- Demir, C. (2022). The Organization of Turkic States: Implications for the Regional Balance of Power. Güvenlik Stratejileri Dergisi, (Spécial TDT), 39-71. https://doi.org/10.17752/guvenlikstrtj.1104776
- Egamberdiyev, M., & Turgunbayev, I. (2023). Cultural Transformation of Turkic States in the System of Integration Organizations. Bulletin of the L.N. Gumilyov Eurasian National University. Orientalism Series, 106(3), 42-50.
- Kocaman, Ö. (2023). Shaping Eurasia’s Future: The Evolving Role and Impact of the Organization of Turkic States. Insight Turkey, 25(4), 51-62.
- Koçak, M. (2023). Potential of Organization of Turkic States in the International System: Promises and Vulnerabilities. Insight Turkey, 25(4), 115-138.
- Nabiyeva, L. (2025). Analysis of the factors necessitating the establishment of the organization of Turkic States. Politicus, (4), 177-182. https://doi.org/10.24195/2414-9616.2025-4.28
- Sarı, B. (2023). Security Aspect of the Integration in Turkic World under the Organization of Turkic States. Insight Turkey, 25(4), 139-162.
Documents officiels et Déclarations :
- Organization of Turkic States. (2021a). Turkic World Vision 2040. Istanbul.
- Organization of Turkic States. (2021b). Declaration of the Eighth Summit of the Organization of Turkic States. Istanbul, 12 novembre 2021.
- Organization of Turkic States. (2023a). Ankara Declaration of the Extraordinary Summit of the Organization of Turkic States. Ankara, 16 mars 2023.
- Organization of Turkic States. (2023b). Declaration of the Tenth Summit of the Organization of Turkic States. Astana, 3 novembre 2023.
Documents institutionnels (Autres) :
- UNESCO. (1996). Relations avec l’Administration conjointe de la culture et des arts turcs (TURKSOY), et projet d’accord entre cette organisation et l’UNESCO. (Document 149 EX/37). Paris: Conseil exécutif.

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