Article rédigé par Marie-Clarté de Scorraille et publié dans le 35e numéro du coup d’oeil de l’AMRI.
****

Du 1er janvier et jusqu’au 30 juin 2026, se tient la présidence chypriote du Conseil de l’Union Européenne. Ce n’est  que la deuxième fois que l’île assure cette tâche depuis son intégration dans l’Union en 2004. Le rôle de la présidence du Conseil consiste à diriger les travaux du Conseil pour assurer une continuité sur les dossiers traités et faire avancer l’agenda stratégique prévu par l’UE. Cette présidence revêt toutefois un aspect particulier puisque Chypre est à la fois un État insulaire et le seul État membre dont le territoire est divisé, avec une partie de son territoire occupée par la Turquie.

I- Le programme européen de ces 6 prochains mois 

« C’est avec un sentiment de joie et de fierté, mais aussi conscient de la responsabilité de ce que représente ce moment, que je vous souhaite la bienvenue à Lefkosia pour la cérémonie officielle d’ouverture marquant le début de la présidence du Conseil de l’Union européenne (UE) assumée par la République de Chypre. Un sentiment de joie, car j’ai l’honneur de vous accueillir ici à Chypre, à l’extrémité sud-est de l’Europe, pour la cérémonie d’ouverture de la présidence chypriote du Conseil de l’UE. Ici, dans la dernière capitale occupée de notre continent, dans une ville qui incarne les enjeux de paix, de sécurité et d’intégration européenne »  (Christodoulides, 2026). Ces mots prononcés lors du discours d’ouverture par le président chypriote traduisent les volontés de l’île de faire avancer de nombreuses politiques durant les 6 mois du mandat. En rappelant que Nicosie est « la dernière capitale occupée de notre continent »  et « une ville qui incarne les enjeux de paix, de sécurité et d’intégration européenne »  Christodoulides relie immédiatement la présidence à la situation interne de l’île : la division chypriote devient un prisme à travers lequel sont lues les grandes priorités européennes, de la sécurité à l’élargissement. 

Dans un document de 72 pages détaillé, en plusieurs catégories (affaires étrangères, affaires économiques, …), le programme mis en place pour les échéances à venir. Les grands axes de ce programme s’articulent autour de la guerre en Ukraine, des questions migratoires, ainsi que du renforcement des frontières de l’espace Schengen. Ces priorités ne sont pas neutres pour Nicosie : la défense de l’intégrité territoriale de l’Ukraine renvoie en creux à la situation de l’île divisée, tandis que les questions migratoires et le renforcement des frontières de l’espace Schengen touchent directement un État membre situé en première ligne des flux en Méditerranée orientale.

II- Chypre, seul État membre divisé au cœur de l’Union européenne

L’invasion turque de juillet-août 1974 a scindé l’île en deux : 35% du territoire, incluant la partie nord de Nicosie, restent sous occupation militaire turque. La « Ligne verte », ligne de cessez-le-feu de l’ONU depuis 1974, traverse la capitale et sépare la République de Chypre (reconnue par l’UE et l’ONU) de la « République turque de Chypre du Nord » (autoproclamée, reconnue uniquement par Ankara). Cette division crée une anomalie juridique unique au sein de l’UE : l’acquis communautaire y est formellement suspendu au nord de la Ligne verte, privant l’Union de pleine souveraineté sur l’ensemble de son territoire chypriote.

Carte réaliser par Larnaout Jilani et publiée dans 36e numéro du Coup d’oeil


La découverte de gisements gaziers offshore depuis 2011 a exacerbé les tensions. La Turquie conteste le plateau continental revendiqué par Nicosie et mène des forages dans des eaux disputées depuis 2018, au nom des droits de la communauté turque chypriote. Ces incidents navals répétés (2018-2020, puis 2024) placent Chypre au centre d’un triangle stratégique UE-Turquie-Grèce-Égypte-Israël. La présidence 2026 intervient dans un moment critique : alors que l’UE cherche à diversifier ses approvisionnements gaziers post-Ukraine, les revendications turques compliquent le rôle de Nicosie comme « honnête courtier ». Par ailleurs, sans armée conventionnelle significative (15 000 hommes), Chypre dépend du traité de garantie gréco-turco-chypriote de 1960 et du parapluie européen. L’échec du plan Annan (2004), rejeté par les Grecs chypriotes, a gelé la réunification et révélé les limites de l’influence normative de l’UE face à un membre de l’OTAN comme la Turquie. La présidence offre à Nicosie une visibilité inédite pour rappeler son statut d’État frontalier vulnérable, mais impose une neutralité qui bride ses revendications nationales.

III- La présidence comme tremplin diplomatique pour un État vulnérable

La présidence confère à Chypre 300 réunions ministérielles et une présidence symbolique des trilogues UE. Nicosie en use pour marteler sa division : le discours d’ouverture de Christodoulides a placé « la dernière capitale occupée » au cœur du récit européen. Cette rhétorique diplomate permet de lier discrètement les priorités UE (intégrité Ukraine et sécurité) à la cause chypriote, sans violer l’obligation de neutralité de la présidence. Malgré cette opportunité, Chypre doit rester un « intermédiaire intègre ». Sur les dossiers Turquie-migrations (pacte migratoire) ou élargissement (Albanie, Ukraine), Nicosie ne peut imposer ses griefs sans risquer un blocage. La dépendance à Ankara pour le contrôle des flux migratoires syriens et libyens bride sa marge de manœuvre. De même, l’aspiration chypriote à Schengen (priorité 2026) se heurte à la porosité de la Ligne verte. Cette présidence paradoxale interroge l’UE : comment intégrer un État divisé sans résoudre son conflit interne ? L’échec post-2004 à imposer une réunification montre les limites de la « puissance normative » face à des acteurs comme la Turquie (OTAN, indispensable sur Ukraine/migration). Chypre illustre la tension entre souveraineté des États membres et cohérence supranationale : l’UE défend l’intégrité territoriale ukrainienne tout en « tolérant »  une occupation d’un de ses territoires depuis 52 ans.  

Par Marie-Clarte de Scorraille

Bibliographie

Rapport 

Sources officielles

Webographie 

Laisser un commentaire