Article rédigé par Mathilde Gourgeon et publié dans le dossier du 35e numéro du Coup d’oeil de l’AMRI sur la politique étrangère américaine.
****
La politique étrangère de l’administration Trump au Venezuela se déploie en deux phases distinctes mais complémentaires : un premier mandat (2017-2021) marqué par l’imposition de sanctions sans précédent, et un second mandat, débuté en janvier 2025, caractérisé par une escalade brutale des tensions.
Dès 2017, Washington a instauré une stratégie de pression maximale visant explicitement le changement de régime à Caracas. Cette campagne repose sur un double levier : un isolement diplomatique international, et une asphyxie économique totale ciblant principalement l’industrie pétrolière (PDVSA) et la Banque centrale pour tarir les revenus du gouvernement de Nicolás Maduro. Sous le second mandat, cette approche a franchi un nouveau seuil avec la révocation des concessions pétrolières en février 2025, puis l’opération militaire d’envergure du 3 janvier 2026 ayant conduit à l’enlèvement du président Maduro. À travers la résurgence de la Doctrine Monroe, les États-Unis semblent affirmer que leurs intérêts géopolitiques et leur hégémonie monétaire priment désormais sur les principes de souveraineté et les règles de la Charte des Nations Unies.

I. L’arsenal de la coercition : Des sanctions économiques à l’intervention militaire
La politique étrangère de l’administration Trump envers le Venezuela s’est articulée autour d’une montée en puissance graduelle de la force, passant de pressions financières étouffantes à une action militaire directe sans précédent.
Dès son premier mandat, Donald Trump a instauré une campagne de « pression maximale » visant à paralyser le régime de Nicolás Maduro par le biais de sanctions économiques massives. Le pilier de cette stratégie a été le ciblage de la compagnie pétrolière d’État, PDVSA, ainsi que de la Banque Centrale du Venezuela. Ces mesures ont coupé le pays des marchés financiers internationaux et ont gelé les avoirs vénézuéliens à l’étranger, dans le but explicite de tarir les revenus vitaux du gouvernement. Cette asphyxie a provoqué un effondrement de la production pétrolière, une hyperinflation galopante et des pénuries chroniques de biens essentiels, aggravant une crise humanitaire déjà profonde.
En parallèle des sanctions, Washington a utilisé un levier diplomatique puissant en reconnaissant, en 2019, l’opposant Juan Guaidó comme président par intérim légitime. Cette décision visait à isoler Maduro sur la scène internationale et à rallier une coalition, incluant le Groupe de Lima [1] et l’Organisation des États américains (OEA), pour exiger un changement de régime. L’administration a même instrumentalisé l’aide humanitaire comme un outil de pression politique pour défier directement l’autorité de Maduro aux frontières du pays.
Cette escalade atteint son paroxysme le 3 janvier 2026 avec le lancement de l’opération militaire « Absolute Resolve ». Utilisant plus de 150 aéronefs coordonnés depuis 20 bases, l’armée américaine a mené des frappes contre des installations militaires à Caracas pour procéder à l’enlèvement extrajudiciaire de Nicolás Maduro sur son propre territoire. Le dirigeant a été capturé et transféré sous la garde de la DEA à New York pour y être jugé, une action qualifiée de kidnapping par plusieurs experts en droit international en raison de la violation de la souveraineté vénézuélienne et de l’immunité des chefs d’État.
Pour légitimer cet arsenal coercitif, l’administration Trump a d’abord mis en avant le récit de la lutte contre le narcoterrorisme, accusant Maduro de diriger un narco-État inondant les États-Unis de drogues. Pourtant, des rapports de renseignement indiquent que le Venezuela n’était qu’un acteur mineur dans le trafic de fentanyl ou de cocaïne vers le marché américain. Ce récit a servi de prétexte pour masquer des objectifs géopolitiques plus profonds.
En effet, après l’opération, le discours présidentiel a pivoté vers la captation des ressources énergétiques. Donald Trump a déclaré sans ambiguïté que les États-Unis allaient désormais diriger le pays et que les compagnies pétrolières américaines allaient investir des milliards pour reconstruire l’infrastructure pétrolière et « faire de l’argent ».
II. Les fondements doctrinaux : Le retour à la Doctrine Monroe
La politique étrangère de l’administration Trump ne représente pas seulement une série d’actions isolées, mais s’inscrit dans une refonte doctrinale profonde qui marque la fin de l’ordre international fondé sur les règles au profit d’une vision basée sur la puissance brute.
Deux siècles après sa proclamation initiale en 1823, l’administration Trump a formellement ressuscité la Doctrine Monroe dans sa Stratégie de sécurité nationale (NSS) de 2025. Cette décision met fin à l’ère où Washington considérait les pays d’Amérique latine comme des partenaires, pour revenir à une vision où l’hémisphère occidental est perçu comme l’arrière-cour exclusive des États-Unis.
L’instauration d’un Corollaire Trump à cette doctrine place désormais la région comme la priorité internationale absolue de Washington, affirmant que les jours où le Moyen-Orient dominait la politique étrangère américaine sont révolus. Ce corollaire impose une vision où la sécurité et la prospérité des États-Unis sont directement liées au maintien de leur prééminence totale en Amérique latine, visant spécifiquement à évincer l’influence de la Chine et à sécuriser les actifs stratégiques tels que les minéraux critiques et les infrastructures pétrolières.
Surnommée « Donroe Doctrine » (contraction de Donald et Monroe), cette vision du monde revendique un droit de police exclusif sur l’ensemble de la région. Contrairement aux approches diplomatiques multilatérales, la Donroe Doctrine justifie l’utilisation unilatérale de la force et des sanctions pour policer les routes migratoires et neutraliser ceux qualifiés de narco-terroristes. Dans ce cadre, Washington ne reconnaît plus de limites géographiques à son action, affirmant que tout pays soupçonné de fabriquer ou de transporter des drogues peut faire l’objet d’une frappe militaire directe. Cette approche transforme la région en une zone d’influence où les États-Unis s’arrogent le droit de déterminer quels gouvernements sont légitimes en fonction de leur alignement sur les intérêts américains.
Cette stratégie n’est pas guidée par une idéologie politique traditionnelle, mais par la logique pure de l’« America First » : ce qui compte est ce qui fonctionne pour les intérêts des États-Unis. Dans cette perspective, la puissance prime sur le principe. Par exemple, le pardon accordé à l’ancien président hondurien Juan Orlando Hernández, pourtant condamné pour trafic de drogue, démontre que Washington privilégie des partenaires obéissants, capables de servir ses intérêts migratoires et sécuritaires plutôt que la cohérence de sa lutte contre le narcotrafic.
Au Venezuela, cette logique a conduit à un glissement sémantique révélateur : alors que l’intervention était initialement justifiée par la lutte contre la drogue, le discours présidentiel s’est rapidement déplacé vers la capture des ressources pétrolières. L’objectif final est de réaffirmer l’hégémonie du pétrodollar et de garantir que les entreprises américaines contrôlent les plus grandes réserves de pétrole au monde, indépendamment des contraintes du droit international qu’ils jugent désormais obsolètes face aux impératifs de la compétition entre grandes puissances.
III. Les enjeux stratégiques : Pétrole, Pétrodollar et Compétition Mondiale
Le Venezuela détient les plus grandes réserves prouvées de pétrole au monde, estimées à environ 303 milliards de barils, dépassant celles de l’Arabie saoudite et représentant plus de cinq fois les réserves américaines. Pour Donald Trump, la sécurisation de ces ressources est une priorité absolue de la sécurité énergétique nationale. Le président a explicitement déclaré que le Venezuela avait illégalement pris les droits énergétiques américains et que les États-Unis comptaient les récupérer. Cette obsession pour le pétrole a rapidement supplanté le discours sur la drogue, Trump affirmant après l’opération de janvier 2026 que les États-Unis allaient désormais diriger le pays pour reconstruire une infrastructure pétrolière brisée.
Un enjeu crucial, bien que moins médiatisé, est la protection du système du pétrodollar, pilier de la domination financière américaine depuis les années 1970. Ce système impose que le pétrole mondial soit échangé en dollars, créant une demande permanente pour la devise américaine et permettant aux États-Unis de financer leurs déficits. Le gouvernement de Maduro a tenté de briser ce monopole en acceptant des paiements en yuans chinois, en euros et en actifs numériques, tout en intégrant les BRICS en 2024. L’administration Trump perçoit cette diversification monétaire comme une menace existentielle ; l’intervention militaire visait donc à empêcher que la plus grande réserve pétrolière de l’hémisphère n’échappe au contrôle du dollar.
L’objectif stratégique des États-Unis est également de déloger la Chine et la Russie de leur ancrage au Venezuela. La Chine est devenue le principal créancier du pays avec plus de 60 milliards de dollars de prêts, tandis que la Russie a fourni un soutien militaire et technique essentiel via des entreprises comme Rosneft. La doctrine de Trump considère l’influence de ces puissances dans l’hémisphère occidental comme inacceptable. L’opération militaire sert ainsi de signal pour signifier que les États-Unis ne toléreront aucun empiètement étranger sur des actifs stratégiques (ports, minéraux, pétrole) dans ce qu’ils considèrent être leur.
La vision de Trump pour l’après-Maduro s’apparente à un modèle néo-colonial. Le président a promis que les compagnies pétrolières américaines allaient investir des milliards de dollars pour réparer l’infrastructure afin de « commencer à gagner de l’argent pour le pays ». Les sources soulignent toutefois que dans ce schéma, la richesse extraite servira principalement les actionnaires et les intérêts américains. Ce modèle de dépendance risque de confiner le Venezuela à un rôle de fournisseur de matières premières, où l’État ne percevrait que le minimum nécessaire à son fonctionnement, tandis que les bénéfices réels seraient rapatriés vers la métropole américaine. Cette approche marque le passage d’un ordre international fondé sur des règles à une ère où la puissance détermine la propriété des ressources.
IV. Impacts régionaux et fractures au sein de la CARICOM
Bien que Washington ait imputé la crise à la mauvaise gestion de Maduro, les sanctions ont exacerbé les souffrances de la population civile. Cet étouffement économique a contribué à l’exil massif de plus de 7 millions de Vénézuéliens. Cet afflux migratoire a mis sous tension les infrastructures sociales des pays voisins de la Communauté caribéenne (CARICOM), notamment à Trinité-et-Tobago et à Curaçao, où les systèmes de santé, de logement et d’éducation ont été saturés. En réponse, certains petits États insulaires ont dû faire face à des controverses politiques majeures liées à leurs politiques de déportation et à la gestion de l’insécurité frontalière.
Le début du second mandat de Donald Trump en janvier 2025 a marqué une intensification brutale de cette politique. Deux mesures phares illustrent ce durcissement :
La révocation des concessions pétrolières : Fin février 2025, le président a annulé les concessions pétrolières accordées précédemment, une décision qui a frappé des entreprises comme Chevron et accru l’instabilité des approvisionnements énergétiques régionaux.
La fin du Statut de Protection Temporaire (TPS) : L’administration a annoncé la fin du programme protégeant les migrants vénézuéliens aux États-Unis contre la déportation. Cette mesure risque de provoquer de nouvelles vagues migratoires vers les pays de la CARICOM, déjà à la limite de leurs capacités d’accueil.
La politique de Trump a transformé les Caraïbes en un terrain de confrontation géopolitique, affaiblissant la solidarité régionale et exposant les petites économies insulaires à une incertitude prolongée.
La politique menée par l’administration Trump au Venezuela marque une rupture fondamentale avec l’ordre international fondé sur les règles qui prévalait depuis 1945. En privilégiant l’action unilatérale et la force militaire, les États-Unis ont bafoué les principes de souveraineté nationale et d’immunité des chefs d’État inscrits dans la Charte des Nations Unies. Dans cette logique, la légitimité de l’intervention ne repose plus sur le droit international, mais sur la défense d’intérêts nationaux bruts, notamment la sécurisation des vastes réserves pétrolières vénézuéliennes et la protection de l’hégémonie du pétrodollar face à l’influence croissante de rivaux comme la Chine.
Le précédent vénézuélien pose un défi majeur pour l’avenir de la stabilité mondiale, car il pourrait servir de modèle potentiel pour d’autres grandes puissances. Des nations comme la Russie ou la Chine pourraient désormais invoquer cette jurisprudence américaine pour justifier leurs propres interventions militaires ou changements de régime dans leurs régions respectives, arguant que la puissance militaire prime désormais sur les traités. Ce basculement vers une transformation profonde des relations internationales laisse entrevoir un monde multipolaire fragmenté où le droit international ne sert plus de contrainte aux puissants, mais de simple outil de légitimation rhétorique, marquant ainsi le retour à une géopolitique de compétition brutale rappelant le XIXe siècle.
NOTES DE BAS DE PAGE
[1] organisme multilatéral constitué des gouvernements de pays américains cherchant à renverser le gouvernement vénézuélien
Bibliographie
Articles académiques
- Mahabir, R, Ganpat, K. (2025, Janvier 12). US foreign policy towards Venezuela and the Caribbean Community (CARICOM) under President Trump. https://doi.org/10.48371/ISMO.2025.59.1.010
- MONNAPPA, KC. (2025). The United States military operation against Venezuela and the crisis of international law and the rules based order.
- (2026) On the international drug trade and Venezuela, south of the Gulf of Mexico: Trump’s pants on fire. Revista de Estudios Latinoamericanos
- Maresca, A. (2026). The impact of the second Trump Administration on Latin American foreign policy. Ghent Institute for International and European Studies.
- Htein, W. (s.d.) From sanctions to strikes: escalation dynamics in US-Venezula relations.
- Tahir Baig, N. (2026). Sovereignty under siege: International law, the use of force, and the caracas operation of 2026
Articles de presse
- Hawkins, J. (2026, 9 janvier). Venezuela: Trump ne convainc pas. IRIS. https://www.iris-france.org/venezuela-trump-ne-convainc-pas/
- Kupchan, C. (2026, 7 janvier). Venezuela and beyond: Trump’s ‘America First’ Rhetoric Masks a Neo Imperialist Streak. Council on Foreign Relations.

Laisser un commentaire