Article rédigé par Jade HIN-CELLURA et publié dans le dossier du 35ᵉ numéro du Coup d’œil de l’AMRI dédié à la politique étrangère américaine.
****

« Donald Trump ordonne le retrait des États-Unis de soixante-six organisations internationales », titrait Le Monde ce 8 janvier 2026. Le même jour, Courrier International couvrait sa une par une caricature signée Osama Hajjaj, affichant le président américain portant à bout de bras Nicolás Maduro – leader vénézuelien présenté comme « kidnappé » par le chef d’État américain. L’hebdomadaire y voyait la prévalence de la « loi du plus fort » sur le droit international. À l’examen des premières informations qui ont secoué ce début d’année, cette analyse semble se vérifier.

Par-delà les outrances, les coups de force et les provocations diplomatiques, une question obsède : que veut Donald Trump ? À première vue, tout et son contraire. La paix – dit-il –, mais par la force. Le retrait américain du monde ? Oui, tout en revendiquant des territoires et des ressources. Au Venezuela ? Le pétrole – qu’il parvient à avoir, radicalement mais sûrement. L’annexion du Groenland ? « [Ils] l’auront d’une manière ou d’une autre », targue-il.

En faisant son grand retour à la Maison-Blanche, l’administration Trump II enterre définitivement l’illusion née en 1991, celle d’un ordre international pacifié par la démocratie libéral, le marché et le droit. Ce que Trump veut, c’est rompre. D’abord avec l’interventionnisme libéral, puis avec la retenue stratégique américaine[1] – l’idée selon laquelle la puissance américaine devait stabiliser le monde, y compris au bénéfice de leurs alliés. Le néolibéralisme triomphant des années 1990 a cédé la place à un protectionnisme agressif et à un impérialisme décomplexé.

Photo générée par IA, publiée sur X par la Maison-Blanche le 23 janvier 2026, accompagnée de la légende “Embrace the penguin” (= Embrassez le pingouin).

« America First ! » comme doctrine de puissance

“America First”, lui, ne s’est jamais aussi bien porté. Ce slogan simple, rendu volontairement brutal par Donald Trump lui-même depuis 2016 devait signifier la fin des « guerres lointaines »[2], le repli stratégique, ou encore le refus de jouer au gendarme du monde. Cette posture avait d’ailleurs permis de séduire un électorat lassé des engagements extérieurs et méfiant à l’égard des élites stratégiques de Washington. Explicitement et fièrement traduit par un nationalisme économique dur – droits de douane massifs, renégociations, abandons d’accords etc. –, celui-ci accorde la priorité absolue aux intérêts américains. Loin de l’isolationnisme revendiqué, le second mandat de Donald Trump semble inaugurer une forme d’interventionnisme transactionnel et autoritaire. Mais l’intervention au Venezuela révèle une inflexion doctrinale majeure : la remise en cause de l’encadrement normatif de la force.

La capture d’un chef d’État étranger ne constituant pas une menace militaire directe pour les États-Unis rompt avec les justifications classiques de la légitime défense, encore moins de l’intervention humanitaire. Elle traduit une conception extensive de la souveraineté américaine. Les multiples couvertures avancées par l’administration – lutte contre le narcotrafic, restauration de la démocratie, sécurisation énergétique – apparaissent moins comme des causes que comme des instruments de légitimation a posteriori d’une décision déjà prise.

Dans une continuité conservatrice avec « America First », le trumpisme ne manque jamais de recourir à un autre slogan, tout aussi radical et évocateur : « Make America Great Again ». « Rendre l’Amérique grande à nouveau », tel est le programme d’un pays qui, malgré une embellie durable sur le plan économique, se sent amoindri et menacé dans ses fondamentaux. Historiquement, cette vision de grandeur passée rappelle les préoccupations des premiers courants conservateurs américains, qui cherchaient à préserver les valeurs et les traditions de la nation face à l’essor du progressisme, du libéralisme économique et des transformations sociales. Ainsi, le mouvement MAGA —autre appellation donnée aux Trumpistes, souvent avec une connotation péjorative — est-il l’émanation d’un conservatisme « nostalgique », visant — et parvenant — à mobiliser un large électorat populiste.

Quid du droit international ? America First ne signifie pas tant le retrait des USA du système international, mais plutôt sa hiérarchisation explicite. En ce sens, les organisations multilatérales et les alliances occidentales sont plutôt perçues comme des contraintes susceptibles de limiter la liberté d’action américaine. L’intervention au Venezuela illustre ainsi une transformation de la doctrine Monroe : l’hémisphère occidental est redéfini comme une sphère d’influence exclusive, au sein de laquelle Washington s’autorise à intervenir directement pour préserver ses intérêts. Une logique qui s’inscrit pleinement dans une conception fondamentalement réaliste, voire néo-hobbesienne (Le Chaffotec, 2019) des relations internationales : la stabilité s’assure par la démonstration et la dissuasion asymétrique.

Le Danemark, la France, l’Europe

« D’une manière ou d’une autre, nous aurons le Groenland ». Ainsi parle Donald Trump, 45e et 47e président des États-Unis, comme on parle d’un immeuble à saisir ou d’une entreprise à avaler. Le vocabulaire est celui du promoteur immobilier, et la logique, celle de l’empire. Le Groenland, territoire autonome du Danemark, 57 000 habitants, une culture millénaire et une histoire coloniale encore douloureuse, est sommé de comprendre que, face aux appétits américains, le droit international est une variable d’ajustement. Certains espèrent, mi-sérieux, mi-désespérés, que la France ou l’Europe viendront les défendre. Mais le constat est brutal : face à la première puissance militaire mondiale, le Groenland n’a lui ni soldats, ni moyens, seulement la certitude de n’être « pas à vendre »[3].

Le président américain, motivé par ses ambitions impérialistes, n’a jamais caché sa fascination pour la carte du monde comme tableau de chasse. Après avoir rêvé d’un mur pour enfermer le Mexique, d’une sortie de l’OTAN pour punir les alliés jugés « ingrats », celui-ci est prêt à redessiner les frontières à coups de menaces. « À l’amiable ou par la manière forte », dit-il. Le choix laissé aux Groenlandais ressemble à celui qu’offraient jadis les empires coloniaux : consentir ou subir. Il y a d’abord les terres rares, trésor stratégique d’un XXIᵉ siècle dépendant des technologies vertes et numériques, ensuite la position géopolitique – à l’heure où la fonte de la banquise ouvre de nouvelles routes maritimes et aiguise les rivalités entre Washington, Pékin et Moscou. Et il y a enfin la peur, savamment instrumentalisée : « Si nous ne prenons pas le Groenland, la Russie ou la Chine le feront. »[4].

Si le plus troublant n’est peut-être pas la brutalité du propos, c’est plutôt sa désinvolture qui agite. Trump se moque ouvertement de la défense groenlandaise, réclamant un « titre de propriété ». Il évoque même la possibilité de verser entre 10 000 et 100 000 dollars à chaque Groenlandais – ultime caricature d’un impérialisme au portefeuille. Sur place, les quelque Groenlandais ne font pas preuve de naïveté : l’idée de passer d’une domination danoise à l’américaine n’a rien d’un progrès. Aujourd’hui, l’image qu’avaient les Groenlandais des États-Unis d’Amérique – celle d’une promesse, de la démocratie, de l’autodétermination des peuples etc. – se fissure. Ce que Trump propose est loin d’être une alliance, plutôt une absorption.

Note de bas de page :

[1] MARLIÈRE Philippe, Le Nouvel Obs, « La brutalité décomplexée de Trump confirme que les démocraties peuvent mourir », publié le 8 janvier 2026

[2] ALLISON Natalie, The Washington Post, « Trump’s Venezuela move pushes the limits of ‘America First’”, publié le 3 janvier 2026

[3] LE CAISNE Garance, La Tribune du Dimanche, « « Le Groenland n’est pas à vendre »: Mette Frederiksen, la nouvelle dame de fer qui tient tête à Donald Trump », publié le 12 janvier 2026

[4] AFP et Le Figaro, « Groenland : les États-Unis auront le territoire danois «d’une manière ou d’une autre», d’après Donald Trump », publié le 12 janvier 2026

Bibliographie

Articles journalistiques

  • AFP et Le Figaro, « Groenland : les États-Unis auront le territoire danois «d’une manière ou d’une autre», d’après Donald Trump », publié le 12 janvier 2026
  • ALLISON Natalie, The Washington Post, « Trump’s Venezuela move pushes the limits of ‘America First’”, publié le 3 janvier 2026
  • BISOGNE Kilian, HARGESTAM Fanny, NERBOLLIER Delphine, La Croix, « Groenland : pourquoi l’Europe n’ose pas défier les États-Unis et Donald Trump », publié le 12 janvier 2026
  • LE CAISNE Garance, La Tribune du Dimanche, « « Le Groenland n’est pas à vendre »: Mette Frederiksen, la nouvelle dame de fer qui tient tête à Donald Trump », publié le 12 janvier 2026
  • MARLIÈRE Philippe, Le Nouvel Obs, « La brutalité décomplexée de Trump confirme que les démocraties peuvent mourir », publié le 8 janvier 2026

Site officiel de la Maison-Blanche. https://www.whitehouse.gov/issues/

Article scientifique

  • LE CHAFFOTEC Boris, Annuaire français de relations internationales, “La stratégie américaine et le retour de la compétition entre grandes puissances”, 2019

Laisser un commentaire