Article de Larnaout Jilani publié dans le 36ᵉ numéro du Coup d’œil de l’AMRI.
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I. Une élection aux retombées insoupçonnées

Ce mercredi 18 février fut l’occasion pour Tufan Erhuman, nouvel élu de la République Nord de Chypre, de réitérer son alignement avec la république de Turquie sur le dossier chypriote. Ce dernier fit campagne sur des idéaux de centre-gauche qui furent chaudement reçus par la communauté turco-chypriote. Las de l’immobilisme dans lequel s’est feutrée la République Turque de Chypre du Nord (RTNC), les groupes d’oppositions se sont joints à Erhurman.  Sa désignation à la présidence, le 19 octobre 2025, s’est effectuée de manière plutôt fulgurante. Ce dernier enregistra 62,76% dès le premier tour (Politics Today, 2025). Il faut remonter en 1990 pour trouver un candidat ayant cumulé plus de 60% des voix. Dans un élan commun, les turcs chypriotes et les immigrés turcs, habituellement inféodés à Ankara, ont fait preuve d’une certaine unité au moment de voter. Ces derniers orientèrent massivement leur voix en faveur d’Erhurman en dépit de leurs prétendues divergences politiques. Sans avoir nécessairement bonne presse auprès de l’ensemble des Turcs chypriotes, son parti, le Parti Républicain Turc (CTP), a capitalisé sur l’impopularité croissante de son devancier Ersin Tatar. 

Malgré le sentiment de renouveau qui prédomine, le CTP n’ambitionne pas de mettre un coup d’arrêt définitif à l’entente avec le parti d’Erdogan. Ce dernier confia être sur « la même longueur d’onde que la Turquie concernant le cas de Chypre » (Cyprus Mail, 2026). À son tour, Recep Tayyip Erdogan congratula Erhurman dans une brève publication sur le réseau social X. Il réaffirme sans détour que la République de Turquie marchera main dans la main avec la RTNC pour faire prévaloir les intérêts nationaux de l’île. Il remémore à son audience que la Turquie continuera de prendre fait et cause pour ses « frères et sœurs turcs chypriotes » (Reuters, 2025). Cela semble augurer le renouvellement de l’alliance entre la Turquie et la RTNC. 

Avec Erhurman, la solution à deux États semble inféconde et irréalisable. Elle ne fait que retrancher les deux communautés et accroître l’isolement de la RTNC. En effet, culturellement et économiquement, la communauté turque chypriote est mise en marge de nombreux partenariats. L’opprobre qui a longtemps pesé sur les agissements perpétrés au moment du morcellement de l’île a cantonné les Turcs chypriotes à une position d’embarras. En proclamant haut et fort qu’il compte miser sur l’avenir dans ses slogans, Erhurman donne voix au chapitre à cette jeunesse désabusée (LSE European Politics, 2025). Erhurman clame vouloir remédier aux maux de Chypre en étroite collaboration avec ses pairs grecs chypriotes. Chemin faisant, la RTNC espère s’extirper de ce dédale de négociations insolvables en optant pour une  union fédérale avec la République de Chypre. Cependant, l’ensemble des 218 000 votants ne souscrivent pas nécessairement au fédéralisme prôné par Erhurman. Tout comme Erhurman, ils déplorent l’attentisme latent dont ont pu faire preuve les précédents dirigeants de la partie nord de l’île, qui ont retardé les négociations fatidiques. Sous la houlette de Tatar, le projet de fédéralisme fut torpillé à maintes reprises. Il semble que sous sa direction, Chypre serait resté réticent à cette idée encore aujourd’hui. Cependant, avec Erhuman, les plans de réconciliation promus par les Nations Unies auront certainement une chance d’aboutir. Ainsi, les deux communautés se verront attribuer des droits et devoirs équivalents dans un cadre parlementaire où subsiste la parité totale entre Grecques et Turcs. Cette méthode est déjà en vigueur dans la zone tampon et fut d’une grande utilité pour résoudre le problème lié aux disparitions lors des échauffourées de 1974 (The Conversation, 2025).

Chypre est située dans une zone riche en hydrocarbures. Sa zone économique exclusive (ZEE) regorge de ressources naturelles et halieutiques qui captivent les États alentour. Son nom provient du grec Kupros, c’est-à-dire le cuivre, dont elle recèle en quantité (Blanc & Heacock, 2024). Le contenu de cette ZEE occupe une part prépondérante de la mainmise turque sur la RTNC. En insistant sur la préservation de la solution à deux États, la Turquie devient l’interlocuteur incontournable de la RTNC. Cette présence turque aurait exacerbé l’exploitation informelle et a fait proliférer la corruption dans le Nord de l’île (The Conversation, 2025).  

Erhurman souligna qu’il souhaitait se départir de l’étreinte turque sur certains volets afin de ne plus paraître pour un simple État fantoche. Cependant, Dr. Abdullah Korkmazhan met en garde contre les conclusions trop hâtives. Bien que certains s’enthousiasment de la démocratie turco-chypriote, pour ce dernier l’influence turque délite la démocratie de la RTNC. Pour lui, il ne faut pas s’y méprendre, les apparences démocratiques ne sont que fadaises. Il met en lumière cela en s’appuyant sur la forte promiscuité de la République turque avec la RTNC. Il ne faut pas se fourvoyer, les acquis démocratiques ne sont « ni plus ni moins que des illusions ».

Après l’élection d’Erhurman, nous avons pu constater une myriade de réactions parfois ambivalentes. Là où Erdogan n’y voit pas un motif alarmant, le porte-parole du Parti du Mouvement Nationaliste (MHP), Devlet Bahceli, s’offusqua du scrutin. Il admonesta le Parlement de la RTNC de nier les résultats auxquels il était farouchement contre. Pour lui, la RTNC devrait soupeser l’idée d’une imbrication potentielle au sein de la République de Turquie (Bianet English, 2025). Il faut admettre que l’élection de 2020 laissait présager que la République de Turquie allait s’immiscer dans les affaires chypriotes pour « aiguiller » les butins de votes. Ces élections avaient vu Mustafa Akinci acculé par des groupes paramilitaires à la solde de la Turquie. Pour ce faire, les commanditaires ne lésinèrent pas sur les méthodes coercitives telles que des menaces à son intégrité physique ou des campagnes de sensibilisation pour dissuader les électeurs de le suivre. Quant à lui, Erhurman n’a pas subi la même intimidation car son agenda politique se veut plus malléable et moins frontal pour la Turquie (Bianet, 2025).  

De fait, les deux nations sont parties liées depuis plusieurs décennies déjà. Force est de constater que la République Nord de Chypre doit sa genèse en grande partie à l’intercession de la Turquie, qui plaida ardemment pour sa reconnaissance à l’échelle internationale. Cependant, cette reconnaissance peina à se concrétiser et ne fut jamais unanimement admise. Aujourd’hui encore, seule la république de Turquie la qualifie de nation à part entière. Tandis que les pays de la communauté internationale ne lui octroient que peu de crédit à ce titre, voyant en elle un ersatz de pays tout au plus. Que ces considérations soient empreintes de calculs politiques ou non, la République Nord de Chypre jouit de droits politiques similaires à ceux des autres nations.

En cela, elle organise ses élections en bonne et due forme et dispose d’un système parlementaire et judiciaire conforme aux standards communément admis. En cela, la RTNC ne contrevient en rien à son voisin grec au Sud. En 1985, elle se dota d’une nouvelle Constitution (Akçali, 2009).

(Carte réalisé Larnaout Jilani)

II. Chypre : les multiples facettes de son histoire

Historiquement, Chypre a longtemps été un carrefour à la croisée de plusieurs aires civilisationnelles. Elle est nichée dans son écrin oriental le long du pourtour méditerranéen. La Turquie lui fait face à seulement 70km de ses côtes et la Grèce à 950 km plus à l’ouest. Chypre fut investie successivement par une pléthore de peuples plus hétéroclites les uns que les autres. Parmi ces derniers, nous pouvons recenser les Phéniciens, les Ptolémées, les Arabes, les Byzantins, les Croisés, les Ottomans et les Britanniques (Hitzel, 2023). Chypre, véritable plaque tournante méditerranéenne, était fortement convoitée par les Ottomans au XVIe siècle alors que l’île était encore détenue par Venise. Selim II et ses troupes s’en emparèrent en 1571 en infligeant une déconvenue à ses anciens détenteurs vénitiens. Après trois siècles d’occupation, les Ottomans furent démis par les Britanniques en 1878 par le biais de la Convention de Chypre. Au cours de la Grande Guerre, les Britanniques prirent l’île en forçant la main aux Ottomans en représailles de leur prise de position militaire. Ainsi, Chypre tomba définitivement dans l’escarcelle des Britanniques qui y mirent pied à terre dès 1914. Par la suite, le Traité de Lausanne de 1923 entérina la domination britannique sur l’île selon l’aveu même des autorités turques. Dès lors, la voie était libre pour la rallier aux colonies de la Couronne britannique en 1925. Dès lors, ils se chargèrent du déroulement de la politique interne de l’île jusqu’en 1959, date à laquelle ils lui concédèrent son autonomie.

Chypre : entre héritages ottoman et hellénique

La politique de Chypre est vraisemblablement tiraillée par les soubresauts du XXe siècle. 

En 1974, la Turquie fit irruption sur l’île avec pour objectif de porter secours aux Turcs chypriotes. Ils envisagèrent de mater les velléités grecques. Ces derniers véhiculèrent la théorie de la « Grande Idée » (Megali Idea) consistant à réaliser la réunification des foyers helléniques sous la bannière d’une même nation indivisible, ressuscitant le fantôme de l’empire byzantin tristement déchu aux mains des souverains ottomans. Cette idéologie, fortement imprégnée de la gloriole impériale d’antan, correspond à un souhait émanant des cercles de l’intelligentsia grecs. Parmi eux, Ioannis Kolettis confessa à son auditoire que la restauration de cette grandeur perdue devait être avant tout un devoir imprescriptible. Selon ses dires, en 1844 « le Royaume de Grèce n’est pas l’entièreté de la Grèce, c’est seulement une partie, la plus petite et la plus pauvre d’entre elles ». Par la suite, Eleftherios Venizelos, premier ministre grec de l’époque, fit écho à ces propos lors de la guerre des Balkans de 1912-1913. Ce dernier mit en exergue l’importance d’une symbiose des aires helléniques sous l’égide d’une Grèce au faîte de sa puissance. Le traité de Sèvres de 1920 apporta caution à son ambition en redessinant les frontières en faveur d’une hégémonie grecque sur la façade maritime à l’ouest de la Turquie et sur les territoires d’Asie mineure. À cette occasion, la ville mythique de Smyrne, actuelle Izmir, connue sous le nom de la « Perle de l’Egée », fut décernée à la Grèce. Loin de complaire aux Turcs, cette décision fut promptement remise en question. Ainsi, Smyrne fut arrachée de l’emprise grecque au prix d’une inlassable débâcle militaire où la Turquie de Mustafa Kemal Atatürk eut raison de la Grèce de Venizelos. 

Ces évènements sont marquants car ils dénotent du ressentiment parfois palpable entre ces deux nations. Ainsi, une frange des grecs ultra-nationaliste vouèrent une haine intarissable contre les Turcs qui, selon eux, auraient usurpé leurs anciens empires. Ce sentiment de spoliation et d’injustice contribue à renforcer cette vision d’antagoniste de la République de Turquie.  La meurtrissure de la guerre d’indépendance turque de 1919-1922 et la perte de Constantinople ont sédimenté une rivalité profonde entre la République de Turquie et la Grèce, toutes deux héritières de ces empires démembrés. Ainsi, aujourd’hui, Chypre s’avère être le théâtre d’une confrontation tacite entre la Grèce et la Turquie qui opèrent respectivement par le truchement des Turcs et Grecs chypriotes eux-mêmes. Que le conflit soit transposé sur eux à leur insu est sujet à débat, mais tout porte à croire que les tensions ont dépassé le cadre de la simple dispute turco-grecque.

La colonisation britannique, datant du 19e siècle, fut interrompue en 1959. L’année suivante, Chypre obtient son indépendance à la date du 16 août 1960. La suite fut caractérisée par une éruption de violence qui résulta dans une guerre civile à partir de 1963. À l’aube du 21 décembre 1963, les premières tensions commencent à sourdre. Lors d’une interpellation inopinée de la police grecque chypriote et d’une fouille corporelle jugée inappropriée sur des femmes turques chypriotes, la situation s’envenime. Les policiers empoignent leurs armes et font feu sur les suspects face à des hommes furieux. La situation dégénère davantage par la suite et on compta 364 victimes du côté turc pour 174 du côté grec (Top War, 2020). Des actes ignominieux eurent lieu et l’on assista à des scènes sordides comme lorsque des Grecs chypriotes ont abattu froidement une vingtaine de patients dans un hôpital. Nicosie, Larkana et plus d’une centaine de villages virent les ravages occasionnés par la dissension entre Grecs et Turcs chypriotes. Aujourd’hui encore, un certain déni plane sur la teneur tragique de ces évènements. Pour les Turcs chypriotes, cet événement est vu sous le prisme du désarroi et de l’effroi. Ces derniers commémorent ces indescriptibles épisodes de violence lors de la semaine de la mémoire et du martyre de 1963-1974. Si l’on s’enquiert de l’avis de Thassos Papadopoulos, président de la République de Chypre en 2004, les faits semblent incompatibles. Il réfute les pertes turques et minimise les massacres à l’égard de la minorité turque. Bien que l’ONU les corrobore en divulguant le nombre de 527 villages dévastés. À l’époque, ces derniers représentaient 18% de la population totale de l’île. Aujourd’hui, le narratif grec semble faire fi du ressenti turc et s’agace parfois de cette supposée victimisation. Cependant, l’on ne peut qu’objectivement reconnaître que les événements du Noël sanglant furent à l’instigation d’une grande révolte. Réciproquement, les discordes ont suscité l’ire des Grecs et des Turcs qui alimentèrent une escalade des tensions qui culmina dans des bains de sang. 

Ainsi à partir de 1964, les germes de la guerre civile commencent à éclore. Nous observons également une instrumentalisation de cette guerre par les pays voisins, notamment la Grèce et la Turquie. Ces derniers avaient été désignés comme garants de la stabilité entre les deux communautés. L’égalité entre les Turcs et Grecs chypriotes devait être assurée, mais l’on remarqua que les différences socio-culturelles ne firent que s’amonceler. La langue grecque devint la langue officielle de l’île, bien que le turc soit celle de la RTNC.

L’ONU comme médiateur

À l’aune du coup d’État survenu en juillet 1974, Chypre s’embrasa. L’attaque fut orchestrée par des sympathisants du régime des colonels en Grèce initié en 1967. Leur manœuvre provoqua une effervescence sanguinaire qui impliqua la mort d’environ 6 000 individus, 2 000 disparitions et quelque 200 000 exilés contraints à l’exode. Makarios III dut abdiquer sous la férule des généraux grecs qui impulsèrent l’avènement d’une fusion gréco-chypriote. Cet épisode sembla raviver les chimères du panhellénisme et démontra que l’unification (Enosis) n’était pas un concept si désuet pour l’élite grecque. De part et d’autre, les deux factions firent montre d’une certaine incompréhension. Les Turcs chypriotes se focalisèrent sur la division (Taksim), sorte de pendant turc chypriote de l’Enosis. Dans un élan désespéré, la Turquie tenta de secourir les minorités turques chypriotes. Ainsi, le début des hostilités précipita l’arrivée de la République de Turquie. Les Nations Unies (UN) furent diligentées sur place pour apaiser les rixes et faire régner la paix. Chypre se distingue de par ce couloir de séparation tout à fait singulier à l’instar de la Zone Démilitarisée Coréenne (DMZ) qui cisaille sa capitale et l’île dans son entièreté. 

En effet, Chypre est traversée par une ligne de démarcation de 180 km qui délimite les foyers de populations turcs et grecs chypriotes. Cette ligne, dénommée la ligne verte, représente une frontière interposant les deux entités politiques à l’œuvre. Quant à elle, Ankara l’a renommée « ligne Attila », énième signe illustrant à quel point cela peut être ardu de fomenter un consensus entre les deux factions de l’île même lorsqu’il s’agit de la toponymie. Au sud, la République de Chypre fait partie intégrante de l’Union Européenne (UE) et demeure, par conséquent, soumise à sa législature. Tandis qu’au nord, la République Nord de Chypre subsiste en tant qu’anomalie étatique, n’ayant uniquement le concours de la Turquie en soutien. Néanmoins, les turcs chypriotes sont englobés indirectement dans le partenariat européen. En cela, ils sont en droit de réclamer la documentation inhérente à l’UE. 

Ceint de barbelés et jalonné par des miradors, la zone tampon est éminemment dangereuse. Quelques mines antipersonnelles pullulent encore dans cette friche où la brousse a repris le dessus sur les anciennes infrastructures. En tant que tel, la frontière constitue 3,7% du territoire chypriote et fait l’objet d’une surveillance accrue par les forces de Maintien de la Paix à Chypre (UNFICYP) (Daily Galaxy, 2025). L’accès y est très restreint et les autorités onusiennes présentes en filtrent les allers et venues. Tout acte d’exploitation, de construction ou d’étude pour répertorier le contenu de la zone tampon nécessite systématiquement leur approbation.  

La ligne verte, ou ligne Attila selon l’usage, pourfend Chypre de part en part et son épaisseur fluctue en fonction des régions. De plus, elle scinde la capitale Nicosie en deux. Cependant, cette ligne n’est pas officiellement admise par l’UE comme faisant office de frontière. En apparence hermétique, ce liseré est parsemé de neuf portes de passage contrôlées par des patrouilles des forces onusiennes.  

L’après-1974 : quand le fossé intercommunautaire s’élargit

Le 20 juillet 1974, la Turquie fut conspuée par la communauté internationale. Ankara se trouva bien esseulée lorsqu’elle tenta de conscientiser sur le sort funeste des Turcs chypriotes. Prise au dépourvu par les atermoiements de la communauté internationale vis-à-vis de ses confrères turcs, la Turquie s’engouffra prestement dans la brèche ouverte par les putschistes du 15 juillet au dépens du droit international. C’est ce que la postérité retiendra comme « l’opération Attila ». Trente ans plus tard, en 2004, Chypre prend part à l’Union Européenne malgré la présence turque au Nord de l’île, tandis que l’UE renâcle à l’adhésion de la Turquie. 

En 1983, Rauf Denktas décrète la création de la République de Chypre Nord (Kuzey Kıbrıs Türk Cumhuriyeti) (Schmid, 2021). Bien que la Turquie soit vilipendée pour son attitude prétendument belliqueuse en Méditerranée orientale, à grand renfort de néo-ottomanisme et de la doctrine de la Patrie Bleue (Mavi Vatan), elle semble avoir fait montre de précaution pour tempérer le conflit. C’est lorsque l’hécatombe sembla inéluctable que la Turquie imposa son véto et porta assistance aux minorités turques qui pâtirent des brimades de la majorité grecque. 

Le Plan de résolution promulgué par Kofi Annan en 2004 posait les prémices d’une réunification. Cependant, ce plan n’eut guère l’effet escompté. Un référendum fut émis afin de récolter les avis des principaux concernés, mais les résultats furent plus que mitigés. À cette occasion, la communauté internationale pu subodorer à quel point le contentieux entre les deux entités chypriotes s’était disséminé. Au Sud, les Chypriotes grecs furent vent debout contre cette initiative. Ainsi, 75% le rejetèrent sommairement. Quant au Nord, la tendance était drastiquement opposée. Une large majorité (65%) y consentit. Une fois de plus, la mésentente persiste et s’enracine davantage entre les deux communautés.  

Par la suite, la diaspora turque à Chypre augmenta de manière exponentielle. On estime à plus ou moins 100 000 le nombre de ressortissants turcs ayant emménagé sur l’île. Cet accroissement a eu pour effet d’inquiéter les Grecs orthodoxes. En plus de cette présence civile, un contingent de 30 000 soldats y a été dispatché dans la partie de la RTNC (Lagane, 2021). 

Cette évocation de l’évolution chronologique de Chypre permet de mettre en emphase une donnée très saillante de l’histoire de l’île : son destin fut constamment modulé par l’entremise d’États tiers qui s’ingèrent dans ses affaires. Ainsi, nous pouvons nous interroger sur la vitalité de la politique chypriote en tant que telle. Est-elle vouée à être transbahutée dans des conflits qui ne sont pas de son ressort ou peut-elle espérer ériger sa propre ligne de conduite ? C’est sur quoi nous allons mettre la lumière en explicitant quelles sont les mouvances en cours dans la république de Chypre Nord à l’orée des élections de 2025 ayant propulsé sur le devant Tufan Erhurman. Ce cinquantenaire damma le pion au président sortant Ersin Tatar en raflant 62,8% des voix. Avec son élection, un nouveau souffle semble transporter la RTNC. Lors de sa campagne, Tufan Erhurman mit un point d’honneur à tisser des liens plus amènes avec les Grecs chypriotes, à endiguer les litiges et à insuffler l’accalmie afin de fédérer au lieu d’arborer du mépris pour son voisin au Sud. Galvanisés par cette victoire sans précédent, un nombre considérable de citoyens turcs chypriotes gagnèrent les rues de Lefkoşa, la partie nord de Nicosie, pour signifier la liesse qu’ils éprouvèrent. Ces derniers furent bercés par les symphonies de Tylliriotissa, un air typique du folklore chypriote. Certains y voient un signe avant-coureur d’une hypothétique réconciliation. Pour son électorat, Erhurman sera à même de décanter le préjudice encouru avec la République de Chypre.

III. Quel avenir pour Chypre à l’horizon 2026

En 2024 déjà, Erdogan manifestait son refus de poursuivre les négociations avec ses homologues grecs chypriotes. Selon lui, les pourparlers n’ont fait que piétiner et il serait temps de faire table rase de cette union irréalisable plus d’un demi-siècle après l’intervention turque de 1974. Son principal interlocuteur, Nikos Christodoulides, le fustige en rétorquant que la politique d’Erdogan à Chypre s’apparente à une « violation des droits humains […] et du droit international » (Al Jazeera, 2024). 

Les négociations entreprises à Crans-Montana en 2017 se sont avérées infructueuses et depuis le processus d’unification s’éternise. Bien que l’on allègue à Erdogan le fait de bafouer le droit international, ce dernier appelle de ses vœux une réunification de l’île. Il faut également prendre en considération le phlegme, disons l’oisiveté de la partie grecque, quand il s’agit de reprendre les négociations. Ces derniers ont souvent décrédibilisé les élections se déroulant au Nord, ce qui implacablement repoussa les négociations encore et toujours (Turkiye Today, 2025). Erhurman souhaite mettre un coup dans la fourmilière et signaler à ses homologues grecques que l’heure est venue de rétablir le dialogue.

IV. Bilan de cette élection 

Le message que cette élection transmet est strident. C’est une invitation sans équivoque à repenser son allégeance à Ankara. Ersin Tatar semblait plus enclin à se calquer sur les consignes qu’Ankara lui intimait de suivre. Erhurman, bien qu’encourageant au dialogue avec la Turquie, fera preuve de nuance au moment d’avaliser ou non l’influence de la Turquie dans sa politique interne. Clamant une laïcité modérée, Erhurman diffère d’Ersin Tatar. Implicitement, il expédie un message tonitruant pour le Parti de la Justice et du Progrès (AKP) d’Erdogan. Il reçut les plébiscites des Turcs chypriotes car il semble prioriser l’île au détriment des nuisances afin de viabiliser une union pérenne avec la République de Chypre.

Il y aura inexorablement une refonte des acquis de l’AKP à mesure qu’Erhurman s’affranchit de cet enchevêtrement avec Ankara. Mehmet Ali Talat, ancien président de la RTNC entre 2005 et 2010, opine qu’une reconfiguration de la posture de la Turquie pourrait voir le jour. Pour ce dernier, il n’est pas improbable qu’Erdogan transige en faveur d’une union inter-chypriote. Alors qu’il faisait fi de cette hypothèse par le passé, Erdogan pourrait être amené à raisonner sur la cohérence de cette idée. Ainsi, l’élection d’Erhurman enclenche déjà une remise en question du statu quo.  

Niyazi Kizilyurek, ancien représentant du Parlement européen, argue que les intérêts chypriotes doivent primer et que l’Islam politique doit être relégué au second plan. Ce dernier se targue de l’ingéniosité chypriote, dont la particularité est de posséder un Islam qui sied parfaitement à la laïcité (DW, 2026). Erhurman, membre du parti turc républicain, s’accorde sur une dilution du religieux dans la vie politique. Il revendiqua que l’on estompe cet entremêlement entre politique et religion, notamment lorsqu’il se positionne contre le port du voile (hijab). La force de Chypre réside dans sa capacité à amorcer une synergie intra-chypriote sans être dévoyée par les desseins d’une tierce nation. 

Erhurman sera-t-il apte à générer une épiphanie chypriote afin d’écarter le marasme actuel ? Sera-t-il conjurer les vieux démons du passé qui taraudent encore l’île ? Son mandat de cinq ans servira de testament aux promesses engagées par ce vigoureux politicien. Pour rappel, ce dernier compte s’évertuer à anéantir les carcans ethno-linguistiques et exhorte à ne pas se murer dans l’isolement intercommunautaire. Il aspire à réhabiliter les anciens contacts entre chypriotes d’avant la sombre décennie de 1963 et à ne plus stagner dans les sempiternelles querelles qui font osciller l’île dans une interminable valse entre normalisation et renfermement. 

Bibliographie

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Blanc, P., & Heacock, R. (2024). Chypre, cinquante ans après. Confluences Méditerranée, 129(2), 9‑16. https://doi.org/10.3917/come.129.0011

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Lagane, G. (2021). Questions internationales en fiches (4e éd. revue et augmentée). Ellipses.

Schmid, D. (2023). La Turquie en 100 questions. Tallandier.

Sofos, S. A. (2025, novembre 3). Can a pro-federation win in Northern Cyprus revive the island’s stalled reunification? The Conversation. https://doi.org/10.64628/AAM.xjadgkyyw

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« Tufan Erhürman’s win is not a major problem for Erdoğan ». (s. d.). Consulté 26 février 2026, à l’adresse https://bianet.org/haber/tufan-erhurman-s-win-is-not-a-major-problem-for-erdogan-312723

Turkey’s Erdogan, Cyprus president see different paths for divided island | News | Al Jazeera. (s. d.). Consulté 25 février 2026, à l’adresse https://www.aljazeera.com/news/2024/7/20/turkeys-erdogan-cyprus-president-see-different-paths-for-divided-island

Turkish Cypriot leader Erhurman says political equality ‘red line,’ stresses Türkiye’s guarantor role. (s. d.). Türkiye Today. Consulté 27 février 2026, à l’adresse https://www.turkiyetoday.com/region/turkish-cypriot-leader-erhurman-says-political-equality-is-red-line-stresses-turkiyes-3208952

Turkish Cypriots vote for hope, but can they be heard ? – LSE European Politics. (s. d.). Consulté 26 février 2026, à l’adresse https://blogs.lse.ac.uk/europpblog/2025/10/27/turkish-cypriots-federal-cyprus-tufan-erhurman-2025-election/

ВлР. (2020, novembre 23). Pages tragiques de l’histoire de Chypre : « Noël sanglant » et opération Attila. Военное обозрение. https://fr.topwar.ru/177328-tragicheskie-stranicy-istorii-kipra-krovavoe-rozhdestvo-i-operacija-atilla.html

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