Article de Victor BLANC publié dans le 36e numéro du Coup d’Oeil de l’AMRI.
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Fondée en 2023 par l’ingénieure aérospatiale Josefine Lissner et l’entrepreneur technologique Lin Kayser, l’entreprise LEAP71 développe une approche d’ingénierie computationnelle fondée sur l’intégration directe des lois physiques dans des modèles algorithmiques. Bien que ses fondateurs soient issus de l’écosystème industriel européen, son siège social est établi à Dubaï, aux Émirats arabes unis. L’entreprise se positionne comme un acteur émergent de la conception générative appliquée aux systèmes physiques complexes, notamment dans le domaine spatial (LEAP71, 2025).
En 2024, LEAP71 présente un moteur de fusée baptisé Noyron, conçu sans intervention directe d’un ingénieur dans le processus de design géométrique (LEAP71, 2025). Ce moteur est le résultat d’un système d’intelligence artificielle (IA) capable de générer une architecture de propulsion à partir de paramètres physiques et de contraintes industrielles prédefini par les ingénieurs. Cette annonce s’inscrit dans un contexte d’intensification de la compétition spatiale et de transformation des méthodes d’ingénierie. Elle soulève une question centrale : l’IA remplacera-t-elle l’ingénieur ou redéfinit-elle son rôle dans la conception des systèmes complexes ?

Une conception générative appliquée à la propulsion
Le moteur Noyron repose sur une approche dite de conception computationnelle. Le système développé par LEAP71 ne reproduit pas des modèles existants. Il génère une architecture inédite à partir d’équations physiques, de contraintes thermodynamiques et de paramètres de performance. Le programme explore un vaste espace de solutions techniques, puis produit un design optimisé sans passer par les étapes classiques de dessin assisté par ordinateur. Contrairement aux logiciels traditionnels de conception assistée par ordinateur, qui nécessitent une modélisation préalable effectuée par un ingénieur, le système intègre directement les lois physiques dans son processus de génération. Il ne s’agit donc pas d’un simple outil d’optimisation, mais d’un système capable de produire une configuration technique complète.(LEAP71, 2025)
En 2024, des essais à feu ont été réalisés en collaboration avec l’Université des sciences appliquées de Munich afin de tester la validité des premiers moteurs générés par le système. En décembre 2025, l’entreprise a annoncé la réussite de nouveaux essais à feu portant sur deux moteurs methalox de classe orbitale d’environ 20 kilonewtons de poussée, également conçus de manière autonome par Noyron. Les tests ont concerné un moteur à tuyère conventionnelle et un moteur de type aerospike. Le premier a atteint une efficacité de combustion supérieure à 93 % et un régime stable aux paramètres nominaux. Le second a atteint une pression de chambre de 50 bars et a validé les principes fondamentaux du design malgré des limitations liées aux phases transitoires de démarrage. Les moteurs ont été fabriqués par impression métallique en alliage de cuivre haute température et testés dans un cadre industriel impliquant des infrastructures spécialisées. (LEAP71, 2025)
Ces expérimentations sont encadrées par les autorités allemandes compétentes en matière de sécurité industrielle et de contrôle des technologies sensibles, notamment l’Office fédéral chargé du contrôle des exportations. Les installations et procédures doivent également respecter les normes européennes relatives aux équipements sous pression et aux substances énergétiques. À l’échelle européenne, les référentiels de sécurité et de qualification des systèmes spatiaux sont fortement influencés par les standards définis par l’Agence spatiale européenne (ESA), y compris lorsque les essais sont conduits par des acteurs privés ou universitaires. Ces tests demeurent essentiels, car la validation expérimentale constitue une étape incontournable face aux contraintes thermiques et mécaniques propres aux systèmes de propulsion.
Une rupture relative dans l’histoire de l’ingénierie
L’idée d’automatiser la conception technique n’est pas nouvelle. Depuis les années 1980, l’ingénierie s’appuie sur la modélisation numérique et sur des outils d’optimisation algorithmique, notamment à travers le développement des méthodes de calcul assisté par ordinateur et des simulations numériques (Sutton & Biblarz, 2017 ; Wertz et al., 2011). Les simulations thermiques et structurelles sont devenues des standards dans l’industrie aérospatiale.
La spécificité du cas Noyron réside toutefois dans le degré d’autonomie du système. L’ingénieur ne définit plus uniquement une géométrie à améliorer. Il définit un cadre de contraintes, des objectifs de performance et des limites physiques. Le processus de génération est ensuite réalisé par l’algorithme.
Cette évolution invite à nuancer l’idée d’une substitution pure et simple de l’ingénieur. Le rôle humain demeure central dans la définition des paramètres initiaux, dans l’interprétation des résultats et dans la validaiotn finale. La responsabilité juridique et industrielle reste également assumée par des acteurs humains et institutionnels.
Redéfinition des compétences et enjeux géopolitiques
L’intégration de l’intelligence artificielle dans la conception de systèmes de propulsion spatiale transforme les compétences techniques mais aussi les rapports de puissance entre acteurs industriels et étatiques (Brundage et al., 2018). L’ingénieur n’intervient plus uniquement comme concepteur direct des architectures techniques, il supervise des systèmes algorithmiques capables de générer des solutions optimisées à partir de contraintes physiques. Cette évolution modifie la structure même du savoir-faire stratégique dans le domaine spatial mais accélère également les processus de réflexion et de conception des pièces stratégiques.
Sur le plan géopolitique, la maîtrise des outils de conception fondés sur l’IA devient un facteur de souveraineté technologique. Les États et les entreprises capables de développer ou de contrôler ces modèles disposent d’un avantage compétitif dans la course à l’innovation spatiale. Dans un contexte de concurrence accrue entre puissances spatiales, notamment entre les acteurs européens, américains et asiatiques, la capacité à internaliser ces technologies réduit la dépendance à des fournisseurs extérieurs (O’Neil, 2016).
La fiabilité des systèmes génératifs constitue un second enjeu stratégique. Ces outils peuvent produire des configurations techniques innovantes, parfois non intuitives, mais leur fonctionnement repose sur des bases algorithmiques qui doivent être vérifiables et traçables. L’absence de transparence complète dans certains modèles d’IA soulève des interrogations quant à la certification des technologies critiques (Floridi et al., 2018).
Infine, la question de la responsabilité prend une dimension géopolitique et juridique. En cas de défaillance d’un moteur conçu à partir d’un système génératif, la chaîne de responsabilité doit être clairement identifiée entre le concepteur du modèle, l’entreprise utilisatrice et les autorités de certification. Le cadre juridique actuel repose sur l’attribution humaine des décisions techniques. L’automatisation partielle de la conception complexifie cette répartition des responsabilités et renforce l’importance d’un encadrement normatif adapté aux technologies émergentes.
Entre accélération contemporaine et temporalité des programmes historiques
L’expérience menée par LEAP71 s’inscrit dans une logique d’accélération des cycles de conception rendue possible par les outils numériques (LEAP71, 2025). La génération automatique de configurations techniques permet de réduire le temps consacré aux phases exploratoires et aux ajustements géométriques. Les simulations intégrées aux modèles computationnels limitent le nombre d’itérations nécessaires avant la production d’un prototype physique. Dans un contexte industriel où chaque essai à feu mobilise des ressources importantes, cette réduction des délais constitue un avantage stratégique.
La comparaison avec les programmes spatiaux historiques permet de mesurer cette évolution temporelle. En effet les missions Apollo, développées par la National Aeronautics and Space Administration (NASA) entre 1960 et 1970, ont mobilisé des milliers d’ingénieurs et ont nécessité environ une décennie de développement avant le premier alunissage en 1969 (NASA, s.d.). Les processus de conception reposaient alors principalement sur des calculs analytiques, des essais physiques répétés et une validation progressive des systèmes. Les cycles d’optimisation étaient longs en raison des limites des outils de simulation numérique disponibles à cette époque (Wertz et al., 2011).
Aujourd’hui, l’intégration de l’intelligence artificielle dans la conception de moteurs spatiaux réduit potentiellement le temps entre la phase de définition des contraintes et la production d’un prototype testable. Là où les programmes historiques exigeaient des années d’itérations manuelles et d’ajustements successifs, les systèmes génératifs permettent d’explorer rapidement un grand nombre de solutions techniques (Russell & Norvig, 2021). Toutefois, cette accélération ne supprime pas la phase expérimentale. Les essais physiques restent indispensables pour valider la résistance des matériaux et la performance réelle des systèmes.
Ainsi, la différence entre l’ingénierie des missions Apollo et les méthodes contemporaines ne réside pas uniquement dans les objectifs, mais dans la temporalité et les outils mobilisés. L’IA transforme les rythmes de conception, mais la validation expérimentale demeure une constante structurelle des projets spatiaux de grande ampleur.
En conclusion, le développement du moteur Noyron par LEAP71 illustre moins une rupture radicale qu’une recomposition des rapports de puissance dans le secteur spatial. L’intégration de l’intelligence artificielle dans la conception des systèmes de propulsion accélère les cycles d’innovation et modifie la répartition des compétences techniques, mais elle renforce surtout l’importance du contrôle des infrastructures numériques et des modèles algorithmiques. Dans un contexte de compétition technologique entre grandes puissances et de recherche accrue de souveraineté industrielle, la maîtrise de ces outils devient un enjeu stratégique central. La compétition spatiale ne se limite plus aux lanceurs et aux essais physiques, elle inclut désormais la capacité à développer et à sécuriser les architectures computationnelles qui structurent l’innovation.
Bibliographie
Sites web / Sources institutionnelles
Agence spatiale européenne. (s.d.). Normes et standards de sécurité spatiale. ESA – Ariane 6 : les tests du système complet de lancement en bonne progression
National Aeronautics and Space Administration. (s.d.). Apollo program overview. The Apollo Program – NASA
Autorité fédérale allemande chargée du contrôle des exportations. (s.d.). Réglementation des technologies sensibles et export control. https://www.bafa.de
LEAP71. (2025, 11 décembre). LEAP 71 hot-fires two orbital-class methalox engines designed autonomously by Noyron. LEAP71. https://leap71.com/2025/12/11/leap-71-hot-fires-two-orbital-class-methalox-engines-designed-autonomously-by-noyron/
Articles de presse / Communications d’entreprise
LEAP71. (2025, 11 décembre). Hot-firing of two 20kN methalox engines generated by Noyron. Communiqué de presse. https://leap71.com
Ouvrages scientifiques
Russell, S., & Norvig, P. (2021). Artificial intelligence: A modern approach (4e éd.). Pearson.
Sutton, G. P., & Biblarz, O. (2017). Rocket propulsion elements (9e éd.). Wiley.
Wertz, J. R., Everett, D. F., & Puschell, J. J. (2011). Space mission engineering: The new SMAD. Microcosm Press.
Brundage, M., Avin, S., Wang, J., Belfield, H., et al. (2018). The malicious use of artificial intelligence: Forecasting, prevention, and mitigation. Future of Humanity Institute.
Floridi, L., Cowls, J., Beltrametti, M., Chatila, R., et al. (2018). AI4People—An ethical framework for a good AI society. Minds and Machines, 28, 689–707. https://doi.org/10.1007/s11023-018-9482-5
O’Neil, C. (2016). Weapons of math destruction: How big data increases inequality and threatens democracy. Crown Publishing.

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