Article rédigé par Paul Petit et publié dans le 36e numéro du Coup d’Oeil de l’AMRI.
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Le 17 janvier 2026, l’Union Européenne a signé un accord de libre-échange avec le Mercosur (zone de libre-échange regroupant plusieurs pays d’Amérique du Sud : Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay) concernant plusieurs secteurs économiques comme l’agroalimentaire, l’automobile ou encore l’industrie pharmaceutique. L’UE a signé ce traité malgré les oppositions de la France et des agriculteurs, qui ont signifié leur mécontentement par d’importantes manifestations. Cet accord est venu conclure plus de 25 ans de négociations, plusieurs fois interrompues et reportées, et réunit plus de 720 millions de personnes. L’occasion pour nous de revenir sur le contenu de cet accord et de comprendre les inquiétudes des agriculteurs européens. 

(Manifestations d’agriculteurs européens à Bruxelles en mars 2024. Source : Dominique Duchesnes)

En quoi consiste cet accord ?

Tout d’abord, rappelons ce qu’est le Mercosur. Le Mercado Común del Sur (Marché commun du Sud, abrégé en Mercosur) est une zone de libre-échange qui regroupe plusieurs pays d’Amérique du Sud et qui a été créée par le traité d’Asuncion en 1991. Les quatre membres fondateurs que sont l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay ont été rejoints par le Vénézuéla en 2012 (suspendu depuis 2016 pour violation des droits de l’Homme et des crises politiques internes) et la Bolivie en 2024. La plupart des pays d’Amérique du Sud et centrale sont quant à eux dits « pays associés ». Contrairement à l’Union Européenne (UE) qui a également une portée politique, le Mercosur est un accord purement économique visant « la libre circulation des biens, des services et des facteurs de production, une politique commerciale et un tarif extérieur commun, la coordination des politiques macroéconomiques et sectorielles sur l’harmonisation des législations des États parties » (Santiago Pérez del Castillo, « Le Mercosur, histoire et espoirs », Revue internationale du travail, vol. 132, nos 5-6,‎ 1993, p. 711-726). Mais si ce genre d’accord supprime les taxes entre les pays membres, ce n’est pas le cas des biens venant de l’extérieur. Ainsi les marchandises européennes entrant en Amérique du Sud se voient appliquer des droits de douane importants : 27 % sur le vin et 35 % sur les voitures et les vêtements. Il en est de même dans l’autre sens. L’objectif des négociations engagées depuis 1999 est donc de supprimer près de 90% de ces droits de douane. L’Union Européenne ouvre ainsi son marché commun à l’agriculture sud-américaine (notamment la viande) tandis qu’elle pourra plus facilement exporter ses spiritueux et ses produits industriels. Ces échanges seront soumis à des quotas et à des normes environnementales mais il s’agit d’une avancée commerciale sans précédent pour l’UE. Il faut néanmoins préciser que si l’accord a été officiellement signé par la Commission européenne le 17 janvier 2026, il faut encore que le Parlement européen en fasse de même pour qu’il entre en vigueur. Or ce dernier a saisi la Cour de justice de l’Union européenne le 21 janvier pour s’assurer de la conformité de l’accord aux lois européennes. En attendant le jugement de la Cour (qui devrait prendre minimum un an), le processus de validation du traité est suspendu. Toutefois, l’UE a quand même décidé qu’il rentrerait en application de façon provisoire pour sa partie commerciale (accord intérimaire sur le commerce), ce que les opposants qualifient de « passage en force ».

Qui sont les gagnants de ce traité ?

D’un point de vue politique, la signature de ce traité est une grande victoire pour la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, qui s’est engagée en faveur de cet accord depuis sa nomination en 2019. Pour l’Allemande, il s’agit là d’une question de souveraineté dans un contexte de plus en plus tendu entre une Chine perçue comme très agressive sur le plan commercial et des États-Unis de Donald Trump qui ont imposé 15 % de droits de douane à l’UE à l’été 2025 (ils ont finalement été déclarés illégaux par la Cour Suprême américaine le 20 février 2026). Face à ces menaces, la création d’un des plus vastes espaces de libre-échange au monde est vue par Bruxelles comme un moyen de réaffirmer sa position sur l’échiquier mondial. Von der Leyen n’a ainsi pas hésité à déclarer le 14 janvier 2026 aux députés de son parti, le PPE (Parti populaire européen) que « si le Mercosur échoue, nous pouvons oublier l’UE en tant qu’acteur mondial ». 

D’un point de vue économique, les gagnants sont assez aisément identifiables. L’élevage agro-industriel et l’agriculture céréalière d’Amérique du Sud vont ainsi grandement bénéficier de l’accord. Les éleveurs européens, notamment du secteur bovin, sont ainsi très inquiets de cette concurrence à moindre prix puisque l’UE importerait majoritairement les morceaux « nobles » du bœuf (faux-filet, rumsteck, côte de bœuf) soit ce qui est le plus cher et qui structure donc les prix du marché. Faire venir des morceaux chers à moindre prix ferait donc baisser les prix de tout le marché de la viande, plaçant les éleveurs européens face à une concurrence déloyale, que ce soit à cause du prix de la main d’œuvre ou des normes sanitaires qui diffèrent. Il en va de même de la filière céréale-sucre-éthanol européenne. En revanche, les vins et spiritueux européens vont voir la suppression totale des droits de douane (contre 27% jusqu’alors), une bonne nouvelle notamment pour la filière française et ses grands groupes. Mais côté européen, c’est surtout l’industrie qui est avantagée. En effet, l’Amérique du Sud représente un marché en croissance pour ce qui est de l’automobile, offrant de nouveaux débouchés aux entreprises européennes et notamment pour les véhicules thermiques qui seront interdits de vente sur le sol européen à partir de 2035. Une stratégie de contournement des normes écologiques qui fait grincer des dents. Pour cette asymétrie entre les deux unions, l’accord de libre-échange est souvent qualifié de « cars for cows » (des voitures contre des vaches). Les industries de la chimie, du textile et de la pharmacie font également partie des principaux bénéficiaires européens de l’accord. Au global, les grosses entreprises européennes se voient ouvrir les portes d’un énorme marché (260 millions d’habitants) en pleine croissance. Plus qu’un gain pour les pays en eux-mêmes (les projections de la Commission estiment que l’UE gagnera 0,1% de PIB en 10 ans tandis que le Mercosur perdra 0,1%) ce sont surtout les firmes transnationales européennes et les grands propriétaires terriens sud-américains qui seront les grands vainqueurs de ce traité. Ce qui pose par conséquent la question des perdants.

Pourquoi les agriculteurs européens s’y opposent-ils ?

Depuis 2024, on a pu observer une augmentation des manifestations des agriculteurs européens qui rejettent en bloc l’accord avec le Mercosur. Celles-ci n’ont certes pas empêché la conclusion du traité mais elles ont mis en lumière une profonde fracture entre Bruxelles et ses agriculteurs. Ce refus est particulièrement fort en France, où trois quarts des habitants se déclaraient opposés au traité en novembre 2024 (sondage Elabe), tandis que l’ensemble de la classe politique et des syndicats agricoles de l’Hexagone l’a rejeté, contraignant même Emmanuel Macron à s’y opposer. Ce qui effraie les agriculteurs c’est donc de se voir confrontés à une concurrence déloyale et de ne rien pouvoir y faire. Outre une main d’œuvre à moindre prix (selon l’Institut de l’élevage, la production de viande bovine est 40% moins élevée dans le Mercosur que dans l’UE, et même inférieure de 60% au Brésil), le Mercosur dispose également de législations beaucoup plus souples en termes sanitaires et environnementaux (utilisation de pesticides et d’antibiotiques). Une résolution du Sénat de juin 2023 déclarait ainsi que « l’agriculture française et européenne ne supporterait pas longtemps la concurrence déloyale d’un tel afflux de poulets dopés aux antibiotiques, de maïs traité à l’atrazine ou de bœuf responsable de la déforestation ». Ce que les opposants du texte pointent du doigt, c’est notamment l’absence de protection face à ces pays du Mercosur puisque très peu de choses ont été mises en place pour s’assurer que ces derniers respectent les normes en vigueur dans l’UE. Des « clauses miroirs » obligeant les produits importés en Europe à respecter le cahier des charges imposé aux producteurs européens ont ainsi été réclamées mais c’est tout le contraire qui s’est produit. En effet, le traité prévoit un « mécanisme de rééquilibrage » qui permet à un des signataires de demander une compensation financière si une mesure instaurée par l’une des parties « affecte défavorablement le commerce ». Ce mécanisme risque donc d’être employé par le Mercosur pour limiter le rayon d’action de l’UE dans sa mise en place de réglementations sociales ou environnementales jugées trop strictes. Dans le même temps, cet accord de libre-échange n’est pas non plus une bonne nouvelle pour l’ensemble des agriculteurs sud-américains. En effet, le traité avec le Mercosur cible des produits agricoles spécifiques (soja, éthanol de canne à sucre) et encourage donc les monocultures intensives au détriment des petits producteurs. Cet accord favorise également l’emploi d’intrants (engrais et pesticides) ainsi que l’agriculture mécanisée, ce que seuls les agriculteurs riches sont en mesure de payer, il s’agit donc de faciliter encore plus les choses à ceux qui ont déjà tout. De plus, alors que l’Amérique du Sud (et notamment le Brésil) voit les grands propriétaires terriens s’accaparer les terres des paysans locaux de manière plus ou moins légale, poussant ces derniers à l’exil ou les contraignant à travailler dans des conditions qui se rapprochent de l’esclavage moderne, un accord de libre-échange pourrait renforcer ce phénomène. Cet esclavage moderne concerne près de 50 000 personnes selon CCFD-Terre Solidaire, il s’agit surtout de travailleurs et travailleuses de couleur qui se retrouvent piégés par leurs dettes et obligés de travailler dans des conditions inhumaines, bien souvent dans des plantations de café. Les témoignages évoquent des logements insalubres et surpeuplés, sans lit, ni douche, avec des toilettes souvent inutilisables. Ils ont des repas de très mauvaise qualité et en quantité insuffisante, qui provoquent des maladies. Au niveau salarial, les travailleurs sont payés à près de 75% du salaire minimum légal pour des journées de 12h dans des conditions très difficiles (travail éreintant, chaleur, insectes… Les travailleurs sont également surveillés par des gardiens armés les empêchant de quitter les exploitations. (Pour plus d’informations, voir les deux témoignages d’esclaves qui ont réussi à s’échapper dans l’article « Esclavage moderne : des cueilleurs de café exploités chez des fournisseurs de Nestlé » sur Public Eye).

Cette pratique a un nom, le dumping social : l’UE va bénéficier de l’exploitation de travailleurs sud-américains pour pouvoir importer des produits agricoles à bas coût au lieu de rémunérer correctement ses propres agriculteurs. 

Une catastrophe écologique : 

Enfin, si ce traité est ardemment critiqué c’est à cause de son impact extrêmement négatif sur l’environnement. En effet, alors que l’UE se fait le chantre de l’écologie dans les discours officiels, l’accord avec le Mercosur vient fortement décrédibiliser cette posture. Le libre-échange avec l’Amérique du Sud va ainsi favoriser la multiplication d’échanges globaux au détriment des marchés locaux et l’allongement des chaînes d’approvisionnement pour des produits disponibles dans l’UE. Il s’agit donc d’une réalité contradictoire avec la volonté des pays européens d’insister sur les circuits courts et les produits de saison. Ce commerce transatlantique se fera par ailleurs essentiellement par voie maritime, un moyen de transport extrêmement polluant comme l’ont rappelé les gouvernements norvégien et américain à la COP 27 en 2022 : « Si le transport maritime était un pays, il se classerait parmi les dix plus grands émetteurs mondiaux ». La nature des produits concernés est également en cause, ainsi l’agriculture pèse déjà 14% des émissions mondiales de GES dont 60% pour le seul élevage, or le traité encourage ce secteur et en particulier l’élevage bovin, avec des lobbies particulièrement puissants au Brésil et en Argentine. Côté européen on l’a dit, cet accord permettra aux géants de l’industrie automobile (Volkswagen, Stellantis, Renault) de continuer à vendre des véhicules thermiques alors que l’UE a annoncé leur interdiction d’ici 2035. L’industrie de la chimie (BASF, Bayer) a également beaucoup poussé pour que ce traité aboutisse car elle va pouvoir vendre les pesticides que l’Union Européenne interdit sur son sol, le Brésil étant le premier utilisateur mondial de pesticides avec 800 000 tonnes en 2025 (+11% par rapport à 2024). En Europe, il y a donc le risque, non seulement de retrouver ces produits chimiques dans les marchandises importées mais également de participer à l’empoisonnement à petit feu des habitants sud-américains : au Brésil, un habitant meurt tous les deux jours à cause d’un empoisonnement aux pesticides. Un territoire est également au cœur des inquiétudes des observateurs : la forêt amazonienne. Le « poumon de la Terre » est en effet victime d’une importante déforestation (26% de la forêt est en état de dégradation ou déforestation avancé, un « point de non-retour » selon les experts du RAISG et de la Coica), or l’agriculture (et particulièrement l’élevage bovin) en est responsable à près de 84%. Le traité avec le Mercosur pourrait ainsi causer l’accélération potentielle de la déforestation de 5% par an sur les six premières années. Or l’accélération de la déforestation en Amazonie menace la capacité de la forêt tropicale à stocker le carbone. Il sera impossible de respecter les objectifs de l’Accord de Paris si le plus grand puits de carbone de la planète est détruit. La déforestation ainsi que le changement d’usage des sols menacent par ailleurs la biodiversité unique de l’Amazonie et des écosystèmes fragiles amenés à disparaître au profit d’immenses champs. Souvent oubliées et ignorées, les populations autochtones d’Amazonie risquent également de compter parmi les victimes de l’accord puisqu’elles risquent de perdre des terres à cause de la déforestation et de la course aux ressources rares. Déplacement forcé et expropriation menacent ainsi ces communautés dont les droits sont certes reconnus dans la loi mais sont très peu respectés dans les faits.

En résumé :

L’accord avec le Mercosur se révèle donc être très dangereux pour les travailleurs des deux côtés de l’Atlantique mais également pour les consommateurs et pour la planète. Malgré l’opposition des agriculteurs européens et de cinq de ses membres (la France, l’Autriche, l’Irlande, la Pologne et la Hongrie ont voté contre l’accord en janvier 2026 tandis que la Belgique s’est abstenue), l’UE et sa présidence libérale ont obtenu une majorité qualifiée (au moins 15 membres sur 27 représentant au moins 65% de la population européenne) permettant au texte d’être validé. Il faut désormais attendre la résolution du Parlement européen pour savoir si l’accord entrera bel et bien en vigueur même si cela pourrait se faire avant grâce à l’« application provisoire », au risque de devoir rétropédaler si le Parlement venait à rejeter l’accord. 

Bibliographie

Articles de presse
Notes d’analyse
Rapports / études / sondages 
ONG et organisations militantes

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