Article de LEMAIRE Louise publié dans le 36e numéro du Coup d’Oeil de l’AMRI.
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Dimanche 08 février, le chanteur Bad Bunny, de son vrai nom Benito Ocasio, réalise une prestation engagée lors de la mi-temps du Super Bowl, visionnée par 128 millions de spectateurs à travers le monde. L’artiste a en effet profité de cette carte blanche pour mettre à l’honneur son île natale, Porto Rico, administré depuis 1898 par Washington. En ne chantant qu’en espagnol dans un décor de plantation de sucre de cannes et de piliers électriques défectueux, Bad Bunny signe une prestation politique, et critique envers les États-Unis. Cet événement nous invite à nous replonger dans l’utilisation de la musique par les portoricains et portoricaines qui luttent toujours pour conserver leur identité, elle-même héritée de la colonisation espagnole.

En avril 2017, la Cité de la musique-Philarmonie de Paris a organisé un colloque international intitulé « Coloniser / décoloniser par la musique ». Dans le cadre de cet événement, les musicologues invités donnent une définition de la musique ; elle est en effet un « moyen d’affirmer une identité, de servir une cause culturelle, de proclamer un message politique, de nourrir des fantasmes d’exotisme » (Kiejman, 2017). Au-delà de l’aspect artistique, la musique joue donc un rôle essentiel dans les rapports de force géopolitiques, les représentations culturelles et de l’autre. L’anthropologue indien Arjun Appadurai (1949-), professeur-chercheur à l’université de Chicago, cofondateur de la revue Public Culture et directeur émérite du Chicago Humanities Institute, a longuement étudié les phénomènes d’hybridation ethnique et culturelle. Pour lui, la culture permet avant-tout de passer des discours médiatiques « au filtre de l’ironie, de la colère, de l’humour et de la résistance ». Il affirme que les mouvements de populations ainsi que les changements sociaux tiennent un rôle primordial dans les reconfigurations identitaires et permettent l’émergence d’identités mixtes et souvent complexes, repérables dans le domaine des arts comme le cinéma et la musique. Plus précisément, Arjun Appadurai étudie « leur influence conjuguée sur le travail de l’imagination comme une caractéristique constitutive de la subjectivité moderne [des moi et des mondes imaginés] » (Appadurai, 2011). Il analyse également les évolutions de la reproduction culturelle de l’identité de tel ou tel groupe à travers le suivi de flux. L’anthropologue remet en cause les théories de la culture de masse, démontrant que les groupes sociaux qui se présentent comme des victimes passives de la colonisation et aujourd’hui de la mondialisation sont capables de mettre en œuvre des formes subtiles de résistance visibles, notamment par le biais du cinéma et de la musique. Appadurai prouve ainsi que la globalisation, imposée ou non, n’est pas synonyme d’une uniformisation culturelle car la culture fait toujours et encore l’objet d’une appropriation au niveau local, que ce soit au niveau de l’ancrage territorial que parmi la communauté identitaire transfrontière. La culture, mêlée à des changements sociaux d’ampleur comme le phénomène de décolonisation enrichit, ou plutôt hybride le travail d’imagination d’un peuple.
L’exemple de Porto Rico nous montre toute la complexité de cette hybridation mais aussi de l’identité ressentie des Portoricains et des Portoricaines, complexité qui se reflète dans certaines compositions musicales. L’année 1898 marque un tournant majeur dans l’histoire de l’île de Porto Rico : la colonie alors espagnole devient étatsunienne. Ainsi, les Espagnols et leurs descendants, qui constituent essentiellement l’élite de l’île, passent de colonisateurs à colonisés, et les Portoricains habitant le territoire avant les grandes découvertes de la fin du XVème siècle doivent de nouveau s’adapter à la présence de colonisateurs nouveaux. Les États-Unis commencent à s’approprier le territoire et ses administrés en affichant leur volonté d’imposer l’utilisation de la langue anglaise (Arano Cacho, 2022). Face à ce bouleversement, le militaire Teofilo Marxuach (1877-1939), publie la première œuvre consacrée au rôle et à la place de l’espagnol à travers l’île en 1903. Dans cet ouvrage, Marxuach explore les différences grammaticales de la langue espagnole, et plus particulièrement du castillan, parlée par les habitants de l’île. Pour ce dernier, les différences grammaticales sont de « vraies signes permettant d’apprécier les disparités entre les groupes socio-culturels » (Marxuach, 1903). Il est important de rappeler qu’au XVIIIème et au XIXème siècles, l’idée que la race anglo-saxonne est supérieure à la race latine est très répandue. Par exemple, en 1888, le géographe et ethnographe allemand Ratzel mettait en relation le degré d’évolution d’un peuple avec les conditions climatiques traversant le pays (cf. concept de déterminisme géographique). Dans un premier temps, l’élite espagnole voit en l’arrivée des Étatsuniens, perçus comme les gardiens de la liberté et de la démocratie, l’espoir d’accéder à une réelle liberté et surtout à la modernité. Cependant, les membres du congrès des États-Unis n’ont pas accordé l’autonomie partielle à Porto Rico et ont justifié cette décision en expliquant que l’île était habitée par un peuple inférieur et ignorant, notamment dans les domaines de la politique et de la culture. Les États-Unis ont donc imposé une période de tutelle (Castro Arroyo, 2002) en attendant de pouvoir se prendre eux-mêmes en charge. Cela donne aussi du temps aux autorités étatsuniennes pour mettre en place leur stratégie, nommée « américanisation », qui a pour objectif d’imposer l’anglais dans les institutions publiques, politiques, économiques, éducatives pour faciliter leur transfert vers l’adoption du modèle nord-américain. Les États-Unis justifient le déclin de la langue castillane auprès de la population portoricaine en leur expliquant que cette langue n’avait ni littérature, ni valeur intellectuelle. Afin de contrer cet argument, le leader autonomiste Luis Munoz Rivera publie un article dans l’édition du 24 juin 1923 du journal La Democratia qui valorise la littérature portoricaine : « Notre littérature a engendré plus d’oeuvres maîtresses que n’importe quelle région d’Espagne ou des colonies espagnoles ». Cela ne l’empêche toutefois pas d’écrire les louanges de la littérature anglo-saxonne, reconnue grâce aux œuvres de Shakespeare, Macaulay, Byron, Longfellow, Poe… Le leader autonomiste propose donc un compromis à ses concitoyens : « Apprenons l’anglais pour nous mesurer avec la race des envahisseurs et nous verrons où est notre intérêt et nous retrouverons notre propre personnalité. Nous garderons l’espagnol pour exprimer nos sentiments et étendre notre pensée et conserver nos vertus ancestrales pour les communiquer aux générations futures ». Il se réfère notamment au philosophe allemand Schleicher qui avait démontré en 1869 que, dans la lutte pour leur survie face à un groupe cherchant à les dominer, les groupes humains les plus résistants sont ceux dont la langue a continué d’exister. La conservation de l’espagnol est donc un signe de resistencia (résistance) tandis que l’acceptation de l’anglais est un signe de complicidad (convenance).
Une chanson exprime particulièrement cet affrontement, cette dualité entre resistencia et complicidad : America, composée par l’Américain Léonard Bernstein (1918-1990) et dont les paroles ont été écrites par l’Américain Stephen Sondheim (1930-2021) pour les besoins du film West Side Story. Cette oeuvre cinématographique désormais considérée comme incontournable, réalisée par les Américains Jerome Robbins (1918-1998) et Robert Wise (1914-2005) au début des années 1960, met en scène une histoire d’amour entre la portoricaine Maria et le New-Yorkais Tony, à la manière du tragique Roméo et Juliette de William Shakespeare. Au-delà de l’histoire d’amour, les deux hommes réalisent une véritable critique de la société étatsunienne et de l’American Dream, mettant en exergue un racisme ambiant et violent. Maria est issue d’une famille d’origine portoricaine, patriarcale, menée par son frère. Elle est très proche de sa cousine Anita, au caractère bien trempé. Lorsque la musique d’America s’annonce, le spectateur assiste à un désaccord entre celle-ci et son mari Bernardo sous les yeux de leur cercle d’amis au sujet de leur vie aux États-Unis en tant qu’immigrés portoricains. Les dernières paroles prononcées avant la partie chantée, intégralement en anglais, plantent le décor : « Un immigré reste toujours un immigré ». Alors qu’Anita loue les avantages de la vie new-yorkaise, sans pour autant renier ses origines portoricaines (“lovely island”), Bernardo et ses amis se moquent d’elle, contredisant chacun de ses arguments.
| Complicidad (Anita) | Resistencia (Bernardo) |
| “Buying on credit is so nice” Acheter à crédible, c’est tellement agréable | “One look at us and they charge twice”Un seul regard et on nous fait payer deux fois |
| “Industry boom in America”L’essor industriel en Amérique | “Twelve in a room in America”Douze dans une chambre en Amérique |
| “Lots of new housing with more space”Beaucoup de nouveaux logements avec plus d’espace | “Lots of doors slamming in our face”Beaucoup de portes qui nous claquent au nez |
| “I’ll get a terrace apartment”Je vais prendre un appartement avec terrasse | “Better get rid of your accent”Tu ferais mieux de perdre ton accent |
| “Life can be bright in America”La vie peut être belle en Amérique | “If you can fight in America”Si tu peux te battre en Amérique |
| “Life is all right in America”La vie est bien en Amérique | “If you’re a white in America”Si tu es blanc en Amérique |
Ici, la dualité entre complaisance et résistance ne concerne pas l’usage ou non de la langue espagnole mais l’origine elle-même : Anita et Bernardo se considèrent-ils avant tout portoricains ? Sont-ils finalement prêts à adhérer pleinement à la communauté de valeurs des États-Unis / à se laisser convaincre par l’American Dream malgré le racisme qu’ils subissent ? Vers l’issue de la chanson, Anita donne une réponse claire même si mesurée à son mari qui poursuit ces arguments : “You forget I’m in America” (et non “I’m an American”). La tragédie finale prouve que Portoricains et États-Uniens peuvent se montrer solidaires les uns envers les autres, mais l’unité finale -voire nationale- semble toutefois impossible à atteindre.
Bad Bunny, lui, a fait son choix : Porto Rico et la langue espagnole. Le 05 janvier, l’artiste, né en 1994 à Bayamon sur l’île de Porto Rico, sort son sixième album studio DeBÍ TiRAR MáS FOToS (en français « J’aurais dû prendre plus de photo »). Contrairement aux albums précédents, celui-ci est chanté entièrement en espagnol sur des rythmes empruntés au reggaeton, sans aucun titre en anglais. Jusqu’à la sortie du vidéoclip du titre NuevaYoL, jeux de mot avec “Nueva York” (en français « New York »), l’album passe sous les radars des revendications politiques. Cependant, le 04 juillet 2025, Bad Bunny publie ce videoclip qui fait beaucoup parler. On y voit une référence à l’action de 1977 menée par des activistes portoricains qui ont hissé le drapeau porto-ricain au sommet de la Statue de la Liberté, tout un symbole. Entre plusieurs plans de danses traditionnelles portoricaines, Bad Bunny s’arrête de chanter pour que l’on puisse entendre un discours émanant d’une radio portable. Celui-ci, réalisé à l’aide de l’intelligence artificielle, parodie la voix du Président républicain Donald Trump qui s’excuse auprès de tous les Portoricains et autres américains – d’Amérique Latine et du Sud – et leur assure que les États-Unis ne seraient rien sans eux et elles. Dans la foulée, Bad Bunny lance sa tournée mondiale avec trente concerts à Porto Rico, baptisée “No Me Quiero Ir De Aqui” (en français « Je ne veux pas partir d’ici »). Les concerts donnés sur son île natale attirent des fans venus en nombre depuis l’étranger, ce qui contribue à faire temporairement décoller le PIB de Porto Rico. En parallèle, Bad Bunny annonce la déprogrammation de ses concerts aux États-Unis, sachant qu’une partie non-négligeable des spectateurs ne sera pas en règle et risquerait d’être arrêté par la police de l’immigration missionnée par Donald Trump. Devant le succès mondial qu’il rencontre, couronné par le Grammy Award du meilleur album, une première pour un album exclusivement en espagnol, Bad Bunny est choisi pour assurer le show de la mi-temps du Super Bowl. Sa prestation, d’une durée de treize minutes, est remplie de symboles de résistance face à l’administration trumpienne. Le chanteur évolue dans un décor qui fait référence aux paysages de Porto Rico : plantations de cannes à sucre, maison typique, palmiers… Dans le dos de sa tenue est brodé le chiffre 64, qui fait référence au nombre de morts recensés par les États-Unis suite au passage de l’ouragan Maria de 2018, contre environ 4 600 en réalité. Sans jamais évoquer de manière frontale le Président des États-Unis ou des décisions politiques, Bad Bunny chante une ode à l’Amérique continentale. Sa prestation est qualifiée « d’affreuse » par Donald Trump. Avec la parution de son album DeBÍ TiRAR MáS FOToS, Bad Bunny braque les projecteurs sur son île portoricaine, administré par un gouvernement étatsunien qu’il critique de manière subtile tout au long des événements médiatiques auxquels il participe.
De l’entêtante chanson America à la récente prestation engagée de Bad Bunny, il est tout à fait justifié de lier la musique aux mouvements coloniaux, et postcoloniaux. La musique est un véritable instrument de résistance, vectrice de messages symboliques, politiques. L’exemple de Porto Rico, passé d’une colonisation espagnole acceptée à une colonisation étatsunienne en 1898, illustre la complexité de l’identité portoricaine des XXèmes et XXIème siècles, complexité que l’on retrouve dans plusieurs œuvres musicales. Tandis qu’Anita dans West Side Story souhaite nouer ses racines portoricaines avec son envie d’accéder à l’American Dream malgré le racisme qu’elle subit en raison de sa couleur de peau et de son accent, son mari Bernardo semble être dans la résistance, et dans l’acceptation du regard posé sur lui et les siens par l’administration et la société étatsunienne. Cinquante-cinq ans après, le chanteur portoricain au succès mondial Bad Bunny sort fièrement un album entièrement en espagnol, alors que la langue est considérée comme un paramètre de résistance pour Marxuach et Schleicher. Son album, sa tournée et ses prestations télévisées deviennent des prises de paroles politiquement engagées, qui remettent en lumière l’histoire complexe de Porto Rico aux yeux du monde entier.
Bibliographie
A. Appadurai. (2001). Après le colonialisme. Les conséquences culturelles de la globalisation.
R. Arano Cacho. (2022). Idéologie linguistique, race et américanisation à Porto Rico au début du XXème siècle in Porto Rico : une île des Caraïbes bien singulière. Presses universitaires des Antilles. pp. 145-165.
Castro Arroyo. (2002). Los lazos de la cultura : en Centro de Estudios Históricos de Madrid y la Universidad de Puerto Rico 1916-1939. Centro de Investigaciones Históricas de la Universidad de Puerto Rico, Río Piedras y Consejo Superior de Investigaciones Científicos.
G. Kiejman. (2017, 10 avril). Coloniser / décoloniser par la musique.
T. Marxuach. (1903). El lenguaje castellano en Puerto Rico.

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