Article de Victor Blanc publié dans le 37e numéro du Coup d’œil de l’AMRI.
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Un conflit structuré par un déséquilibre stratégique

Les tensions géopolitiques autour de l’Iran, particulièrement depuis la Révolution iranienne de 1979, s’inscrivent dans un contexte régional marqué par une forte rivalité avec les puissances occidentales et leurs alliés, notamment les États-Unis et Israël. Ces tensions portent sur la sécurité régionale à savoir : la capacité d’un État à protéger son territoire et ses intérêts, l’influence géopolitique et le contrôle de voies maritimes stratégiques comme le détroit d’Ormuz, par lequel transite près de 20 % du commerce mondial de pétrole brut selon l’U.S. Energy Information Administration (EIA).

Face à un rapport de force inégal, où les Occidentaux disposent d’une supériorité technologique et industrielle, incluant domination aérienne et spatiale et systèmes antimissiles avancés, l’Iran a développé depuis les années 1990 une doctrine militaire asymétrique, fondée sur des armes peu coûteuses, la multiplication des vecteurs d’attaque et le recours au rétro-ingénierie (ingénierie inverse pour reproduire ou adapter des technologies étrangères). Cette stratégie vise à saturer et disperser les moyens adverses, compliquer toute riposte et maîtriser les coûts de production.

Le rétro-ingénierie : définition et rôle historique dans la guerre

La rétro-ingénierie désigne un processus technique consistant à analyser un objet ou un système afin d’en comprendre les mécanismes internes pour pouvoir le reproduire, l’adapter ou l’améliorer. Dans le domaine militaire, cette pratique consiste généralement à étudier des équipements capturés ou récupérés afin de reproduire leurs technologies sans disposer des plans originaux. Dans la recherche en ingénierie et sécurité matérielle, la rétro-ingénierie est définie comme un processus permettant d’extraire des informations fonctionnelles à partir d’un système existant afin d’en comprendre l’architecture et les composants (Botero et al., 2020).

Historiquement, la rétro-ingénierie a joué un rôle important dans le développement militaire. Durant la guerre froide, plusieurs programmes d’armement furent accélérés grâce à l’étude d’équipements ennemis capturés : par exemple, après la Seconde Guerre mondiale et au début de la guerre froide, les États-Unis récupérèrent des missiles V-2 allemands et s’en inspirèrent pour développer leur propre programme de fusées balistiques, ce qui posa les bases de la NASA et des missiles intercontinentaux américains. Dans le cas iranien, cette pratique est devenue particulièrement importante en raison des sanctions internationales limitant l’accès aux technologies occidentales. L’exemple le plus célèbre est la capture en 2011 d’un drone de reconnaissance américain Lockheed Martin RQ‑170 Sentinel, dont l’exploitation technique aurait inspiré plusieurs développements de drones iraniens. Parmi lesquels des appareils tels que le Shahed‑171 Simorgh et des variantes plus petites comme le Shahed Saeqeh, tous deux dérivés de la structure et de la configuration du drone américain capturé, une dynamique confirmée par des analyses stratégiques occidentales mettant en lumière l’utilisation de technologies récupérées pour accélérer les programmes de drones iraniens (Nadimi, 2016).

Le rétro-engineering comme stratégie militaire avec des moyens limités

Dans le cas de l’Iran, l’ingénierie inverse constitue un outil central pour contourner les restrictions technologiques et industrielles. Plutôt que de chercher à reproduire exactement les systèmes occidentaux, les ingénieurs militaires iraniens adaptent les technologies étudiées afin de produire des versions simplifiées, plus accessibles et plus facilement industrialisables. Cette logique s’inscrit dans une approche consistant à produire des armes robustes, peu coûteuses et facilement reproductibles, capables d’être déployées en grand nombre.

Les drones illustrent particulièrement cette stratégie. Plusieurs modèles iraniens, dont le Shahed 136 ou le Mohajer‑6, reposent sur des technologies relativement simples combinant composants commerciaux et structures légères. Les analyses réalisées sur certains drones utilisés dans différents conflits montrent que certains moteurs et composants ont été reproduits localement à partir de modèles occidentaux, démontrant l’importance de la rétro-ingénierie dans leur développement (Conflict Armament Research, 2023) . Cette approche permet à l’Iran de produire des systèmes efficaces tout en limitant les coûts industriels, favorisant ainsi une stratégie de production en série.

Applications terrestres : drones, DCA improvisée et leurres militaires

Ces concepts de drones anti-radar apparaissent dès les années 1970 avec le projet ouest-allemand Dornier DAR. Conçu comme une munition sans pilote dédiée à la suppression des défenses aériennes, cet appareil à aile delta, d’environ 110 kg et capable d’atteindre 250 km/h, devait patrouiller au-dessus de zones stratégiques afin de cibler les émetteurs radar (National Research Council, 2001). Bien qu’il ne soit jamais entré en service, il constitue une étape fondatrice dans l’élaboration de ces systèmes. Cette logique est reprise et concrétisée dans les années 1980 avec le IAI Harpy développé par Israel Aerospace Industries (Ghilman Fatima Awan et al., 2025)

Ce dispositif autonome marque un tournant en intégrant des capacités de détection et de neutralisation sans intervention humaine directe. La configuration en aile delta associée à une propulsion arrière s’impose progressivement comme un standard, que l’on retrouve aujourd’hui dans des appareils tels que le Shahed 136 ou le Geran-2 (Philippe Blondeel et al., 2024). Ces exemples illustrent le passage de prototypes expérimentaux à des systèmes opérationnels.

Sur le plan terrestre, l’ingénierie inverse se manifeste à travers diverses catégories d’armements, parmi lesquelles les drones occupent une place centrale. Inspirés de technologies étrangères ou issus de matériels capturés, ils remplissent des missions de reconnaissance, de surveillance et de frappe (Ghilman Fatima Awan et al., 2025). Le Shahed 171 Simorgh, dérivé du Lockheed Martin RQ-170 Sentinel récupéré en 2011, en constitue une démonstration significative (Philippe Blondeel et al., 2024).

Celui-ci repose sur des coûts de production limités, une fabrication en série et une capacité à submerger les systèmes adverses (National Research Council, 2001; Andrew Patterson, 1971). Ce modèle contribue à redéfinir les équilibres militaires, en valorisant la quantité et l’adaptabilité (M. Bachir Diop, 2025).

Parallèlement, la doctrine iranienne intègre des systèmes de défense antiaérienne improvisés ainsi que des dispositifs de tromperie. L’utilisation de leurres avions factices, lanceurs simulés ou radars fictifs vise à perturber les capacités de reconnaissance adverses. Les recherches en détection automatisée montrent que ces stratégies de camouflage peuvent significativement affecter les systèmes de surveillance fondés sur l’analyse d’images et l’intelligence artificielle (Adhikari et al., 2020).

Applications maritimes : mines et guerre navale asymétrique

Sur mer, l’ingénierie inverse permet également de développer des systèmes simples mais particulièrement efficaces, notamment les mines navales. Peu coûteuses, faciles à produire et difficiles à neutraliser, elles constituent une arme classique de guerre asymétrique capable de perturber gravement les routes commerciales stratégiques.

L’efficacité de ces armes repose moins sur leur sophistication que sur leur capacité à créer de l’incertitude et à déstabiliser la navigation commerciale, car la simple suspicion de mines peut suffire à interrompre le trafic maritime (Tenenbaum, 2022).

L’efficacité stratégique de ces dispositifs a été démontrée durant la Seconde Guerre mondiale. Les différentes puissances ont largement utilisé les mines pour bloquer ports et routes maritimes. L’exemple le plus marquant est l’Opération Starvation menée par les États-Unis en 1945 contre le Japon : plusieurs milliers de mines larguées par bombardiers suffirent à paralyser une grande partie du trafic maritime japonais, contribuant à l’asphyxie économique du pays dans les derniers mois du conflit.

Cette logique s’applique aujourd’hui à des points de passage stratégiques comme le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20 % du commerce mondial de pétrole. Des analyses stratégiques estiment que quelques dizaines à quelques centaines de mines suffiraient à interrompre temporairement le trafic, car les navires commerciaux cesseraient immédiatement leur navigation pour des raisons d’assurance et de sécurité. En effet, comme le souligne le rapport du National Research Council consacré à la guerre des mines navales, même un nombre limité de mines peut « ralentir ou stopper le transport commercial » en créant une menace suffisante pour dissuader les acteurs maritimes de poursuivre leurs opérations.Un tel minage pourrait stopper une grande partie des exportations énergétiques du Golfe en moins d’une semaine et nécessiter plusieurs semaines, voire plusieurs mois, d’opérations internationales de déminage avant un retour à la normale. Les travaux du International Institute for Strategic Studies ainsi que ceux du U.S. Naval War College soulignent en effet que les opérations de lutte contre les mines (mine countermeasures) sont particulièrement longues et complexes, en raison de la nécessité de sécuriser des zones étendues et de neutraliser chaque menace individuellement.

Les conséquences économiques seraient majeures. Une fermeture prolongée du détroit pourrait retirer près de 20 millions de barils de pétrole par jour du marché mondial, soit environ un cinquième de la consommation globale, une estimation régulièrement avancée par l’Energy Information Administration.

Une telle perturbation entraînerait une forte hausse des prix de l’énergie et un risque de choc économique global, comme le montrent également les analyses du International Monetary Fund sur la sensibilité des marchés pétroliers aux ruptures d’approvisionnement. Les États exportateurs du Golfe verraient en outre leurs infrastructures rapidement saturées, limitant leur capacité à rediriger les flux hors du détroit.

Dans ce contexte, la guerre navale asymétrique ne repose pas uniquement sur les mines. Elle combine également petites vedettes rapides, drones maritimes et systèmes hybrides civilo-militaires. Selon le Centre for Strategic and International Studies et la RAND Corporation, cette stratégie vise à saturer les capacités de surveillance et d’interception adverses tout en limitant les coûts industriels. Elle transforme ainsi un espace maritime restreint en zone d’interdiction (anti-access/area denial) particulièrement risquée pour les marines occidentales et le commerce international.

Un défi stratégique pour les puissances occidentales

La multiplication de systèmes militaires peu coûteux issus du rétro-engineering pose un problème stratégique majeur pour les puissances occidentales. Le principal enjeu réside dans l’asymétrie économique entre les armes offensives et les systèmes de défense. Les drones kamikazes iraniens, par exemple, peuvent être produits à un coût relativement faible, alors que leur interception nécessite souvent des missiles de défense aérienne extrêmement coûteux. Cette asymétrie financière transforme le conflit en guerre d’usure économique, où le coût de la défense peut dépasser celui de l’attaque.

Par ailleurs, certains de ces systèmes sont relativement difficiles à neutraliser par brouillage électronique ou cyberattaque. Les drones modernes peuvent intégrer plusieurs systèmes de navigation ou fonctionner avec des composants relativement simples, ce qui réduit leur dépendance aux infrastructures de communication externes.

Les recherches sur la sécurité des drones soulignent d’ailleurs que ces systèmes présentent de nombreuses vulnérabilités mais aussi une grande capacité d’adaptation technologique, ce qui complique les stratégies de neutralisation (Mekdad et al., 2021).

Conclusion

La rétro-ingénierie constitue aujourd’hui un élément central de la stratégie militaire asymétrique développée notamment par l’Iran. En exploitant des technologies capturées ou observées, les ingénieurs militaires iraniens ont développé une série de systèmes relativement simples mais efficaces, notamment dans les domaines des drones, des mines navales et des systèmes de tromperie militaire. Ces stratégies permettent de compenser un déséquilibre technologique face aux puissances occidentales tout en favorisant une production de masse à faible coût. Comme le note le général David H. Petraeus dans Conflict: The Evolution of Warfare from 1945 to Ukraine (2023), « la capacité d’apprendre, de s’adapter et de tirer des leçons des technologies et des tactiques adverses est au cœur de la stratégie des conflits contemporains ».

Dans ce contexte, le défi pour les puissances occidentales ne réside plus uniquement dans la supériorité technologique mais dans la capacité à répondre à une stratégie reposant sur la quantité, la modularité et l’adaptation technologique rapide. Le développement de la rétro-ingénierie militaire transforme ainsi la nature des conflits contemporains, en favorisant des stratégies industrielles et économiques capables de remettre en cause les doctrines traditionnelles de supériorité technologique.

Bibliographie

Articles scientifiques et rapports techniques

Adhikari, A., den Hollander, R., et al. (2020). Adversarial patch camouflage against aerial detection. arXiv. https://arxiv.org/abs/2008.13671

Botero, U. J., et al. (2020). Hardware trust and assurance through reverse engineering: A survey and outlook. arXiv. https://arxiv.org/abs/2002.04210

Mekdad, Y., et al. (2021). A survey on security and privacy issues of UAVs. arXiv. https://arxiv.org/abs/2109.14442

Agence France-Presse (AFP). (2026, 12 mars). Iranian sea mines: Naval nightmare threatening Achilles’ heel of US warships. Geo News. https://www.geo.tv/latest/655258-iranian-sea-mines-why-they-are-wests-worst-nightmare-in-strait-of-hormuz

Nadimi, F. (2016, October 4). Iran shows off its bounty of crashed drones and new UAVs. The Washington Institute for Near East Policy. https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/iran-shows-its-bounty-crashed-drones-and-new-uavs

Rapports institutionnels et sources techniques

Tim Lister. (2023, 28 avril). The Iranian drones deployed by Russia in Ukraine are powered by stolen Western technology, research reveals. CNN, diffusé par WRAL News.https://www.wral.com/story/the-iranian-drones-deployed-by-russia-in-ukraine-are-powered-by-stolen-western-technology-research-reveals/20833379/

Iran Military Power. Defense Intelligence Agency. 2019. p. 68. ISBN 978-0-16-095157-2. https://www.dia.mil/Portals/110/Images/News/Military_Powers_Publications/Iran_Military_Power_LR.pdf

Articles d’analyse et presse spécialisée

Avi Salzman. (2026, 11 mars). Iran wants to keep the Strait of Hormuz closed. Military experts say reopening it could take weeks or even months. Barron’s. https://www.barrons.com/articles/hormuz-strait-iran-mines-reopening-news-tankers-hit-7d83dbef

Iddon, P. (2025). Reverse-engineering Iranian drones and Western responses. Forbes. https://www.forbes.com/sites/pauliddon/2025/12/07/by-reverse-engineering-shahed-drone-us-gives-iran-a-dose-of-its-own-medicine/

Ben Aris. (2025, 16 juin). Iranian mines in the Straits of Hormuz could shut down a fifth of oil flows in a week. bne IntelliNews. https://www.intellinews.com/iranian-mines-in-the-straits-of-hormuz-could-shut-down-a-fifth-of-oil-flows-in-a-week-386240/

Sources documentaires et historiques

National Research Council. (2001). Naval mine warfare: Operational and technical challenges for naval forces. National Academies Press. https://doi.org/10.17226/10176

Andrew Patterson Jr.. (1971). Mining: A naval strategy. Naval War College Review, 23(9), 52-66. https://www.jstor.org/stable/44641241

M. Bachir Diop. (2025). The Russian-Ukraine war and the uses of naval mines in the Black Sea: Legal consequences in Turkey. Siyasal Journal of Political Sciences, 34(1), 16-28. https://doi.org/10.26650/siyasal.2025.34.1464987

Ghilman Fatima Awan., Waqas Abdullah., & Khawaja Shahab Ud Din Shahab. (2025). Iran’s naval strategy in the Strait of Hormuz: Implications for global maritime security. Social Science Review Archives, 3(3), 525-535. https://doi.org/10.70670/sra.v3i3.886

Philippe Blondeel., Filip Van Utterbeeck., & Ben Lauwens. (2024). Modelling sand ripples in mine countermeasure simulations by means of stochastic optimal control. arXiv. https://arxiv.org/abs/2408.16624

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