Article de Lény Royer-Perrussel publié dans le 37e numéro du Coup d’œil de l’AMRI.
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Le 11 mars dernier, un jeune soldat russe Sergueï Romanovitch Yarashov fut médaillé « héros de la fédération de Russie » pour « son courage et son héroïsme dans l’exercice de ses fonctions » selon le décret publié par la présidence russe. Cet homme qui se serait battu seul pendant 68 jours entouré d’ennemis en étant maintenu approvisionné en vivres et munitions par l’air tout en multipliant les actions guerrières serait un héros national mais aussi un nouvel héros populaire selon les média russes. Mais Sergueï Yarashov n’est que le 1628e « héros de la fédération de Russie » rejoignant une liste entamée dès 1992 avec l’indépendance du pays.

Héros de Tchétchénie et du Daguestan ou bien héros de l’Ukraine, les guerres sont aussi nombreuses que les récits nationaux de défense d’une forteresse assiégée de toute part. À travers ces tragédies nationales, le héros, individuel par ses actes, est sacralisé pour ses vertus collectives et cathartiques. Mais ces exaltations collectives autour de figures individuelles bien choisies n’est pas nouveau en Russie et peuvent remonter aux fondements de l’empire tsariste. Entre généralissimes ayant vaincu Napoléon, les 28 de Panfilov symbole d’un peuple uni contre le nazisme à Sergueï Yarashov, le soldat de la Russie du XXIe siècle, tous sont acclamés, des hauts-gradés aux simples moujiks, héros de tous les russes et de tous les temps. Ainsi, c’est l’âme russe qui vit en ces figures et surtout en ce qu’on y prête et c’est à ce titre que la figure du héros en Russie doit être étudiée, non pas comme un artifice simple propagandique mais comme un reflet d’une historiographie unique dans la société russe moderne. Avec les récits et médiatisations successives, les identités nationales se créaient autour de figures partagées, exemplaires et structurant les rapports sociaux ainsi que les perceptions des populations.
Un fondement soviétique
La vieille garde, tels furent nommés ces héros de la guerre civile qui avaient rejoint le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (Tucker, 1992). Fondateurs de la pensée léniniste, premiers commandants et bureaucrates de l’Union, ce ne sont pas pourtant les premiers héros de la Russie, bien sûr, mais ce sont les premiers héros vivants et partagés dans la société soviétique. Simples ouvriers, paysans souvent aussi miséreux que la majorité des Russes, ces héros de la guerre civile sont les nouveaux exemples à suivre dans l’Union soviétique de Lénine encore en pleine construction et en recherche d’exemples guides. C’est dans ce contexte de construction d’une nation et d’une économie que la figure d’Alekseï Stakhanov émerge en « héros du travail socialiste » à l’occasion de son exploit surhumain de 102 tonnes de charbon extraites en seulement 6 heures lors d’un concours du komsomol local (Depretto, 1982). Très vite, il devient un héros national attachant son nom aux exploits des ouvriers soviétiques dévoués infiniment au parti et à l’idéal socialiste proclamé. La figure est telle qu’elle dépasse les frontières finissant sur la couverture du Times, le héros du Donbass devient alors héros des Hommes. Mais en Union soviétique, l’élan sacralisant s’intensifie aussi, allant même jusqu’à renommer la ville où est présente la mine de charbon de l’exploit à son nom à titre posthume en 1978 (Masuy, 2015).

Mais le véritable épisode caractérisant l’héroïsation de la société soviétique reste la Grande Guerre patriotique qui ne manque pas d’adjectifs pour la décrire selon la presse russe de cette époque. Dans les infinis tourments et douleurs collectives du conflit Guerre, les actes individuels héroïques clamés par la propagande d’État sont multipliés avec les défaites tactiques. Le défenseur zélé et téméraire est alors le nouvel héros de guerre. Vassili Zaitsev, Ivan Panfilov, Vassili Sokolovski, Gueorgui Joukov sont parmi les près de 11 635 récipiendaires du titre « héros de l’Union soviétique » reçu pour des actes de bravoure pendant la Grande Guerre patriotique (Paul McDaniel et Paul J. Schmitt, 1997) soit 91% de l’ensemble des « héros de l’union soviétique » entre la création du titre en 1934 et sa dernière distinction en 1991. Très vite mise à égal avec la révolution bolchévique, cette deuxième « révolution » nationale que représente la Grande Guerre patriotique s’accompagne de ses nouveaux héros exemplaires qui sont encore aujourd’hui idéalisés dans les divers média et commémorations nationales comme le témoigne notamment le « jour de la victoire », commémoré tous les 9 mai célébrant la fin de la Grande Guerre patriotique.
Guerre en Ukraine et l’héroïsme exacerbé
À l’indépendance de la Russie en 1991, les titres soviétiques les plus importants furent repris tout comme l’idéal national du héros. Ainsi, le titre de « héros de la fédération de Russie » succède à celui de « héros de l’Union soviétique » en 1992. Le drapeau change mais les récits perdurent. La Grande Guerre patriotique est toujours acclamée et les références qui y sont faites sont fréquentes dans les conflits de la jeune Russie (Tchétchénie, Daguestan, etc). Néanmoins, les actes de nature communiste sont remaniés au profit de la nation, de la patrie, de l’idéal orthodoxe nouveau qui se retrouvent menacés dû à la faiblesse subie depuis l’effondrement économique lié à l’indépendance (Feigelson, 2008). Poutine à son arrivée au pouvoir en 1999, va calibrer la politique contre cet affaiblissement et dans l’objectif de regagner en stature à l’international comme au national. Ainsi, les héros modernes ou anciens sont réutilisés pour justifier l’éternelle Russie sans frontière et la culture russe supérieure.
D’Alexandre Nevski (qui fut déjà utilisé par les soviétiques) aux soldats de Tchétchénie, toutes les histoires et les parcours individuels faits d’abnégation et de dévotion à la nation sont bons à prendre (Feigelson, 2008). Un mouvement nouveau exploitant les média du XXe siècle pérennise ces récits héroïques notamment en lien avec la Grande Guerre patriotique, zénith de l’héroïsme national. Ainsi, des productions vidéos tel que le film « 28 héros contre l’armée nazi » produit par un studio de vidéo, Gaijin, contant la légende des 28 soldats d’Ivan Panfilov ayant résisté à plusieurs vagues d’assauts allemands près de Moscou. Ce film en particulier va faire débat en Russie suite à la publication d’un dossier d’archives par les archives d’État prouvant que cette légende de la Grande Guerre patriotique est fausse. Le directeur des Archives d’État russes, Sergueï Mironenkos, devra démissionner suite à la grande pression médiatique et publique (Thomas, 2016). Cela prend aussi largement place dans l’internet russe qui devient de plus en plus isolé du monde où les récits des héros passés sont largement diffusés aux plus jeunes. Les écoles dispensent aussi des programmes historiques retraçant l’éternelle Russie victorieuse grâce à son peuple insoumis et privilégie notamment depuis l’arrivée de Poutine, une rhétorique guerrière naturelle pour le peuple russe.

Les héros-parangon de la nouvelle Russie
Ces récits héroïques prennent un tournant depuis la guerre au Donbass et sont encore plus massifiés depuis la guerre en Ukraine. Une nouvelle « Grande Guerre patriotique » est ravivée dès les premières prises de paroles de Vladimir Poutine déclenchant l’assaut face aux « néo-nazis » ukrainiens, évoquant, bien sûr, les combats vitaux de la Seconde Guerre mondiale. Poutine va même plus loin en rappelant aux soldats des forces armées de l’Ukraine : « Chers camarades ! Vos pères, grands-pères, arrière-grands-pères ont à leur époque combattu les nazis, en défendant notre Patrie commune, ce n’est pas pour qu’aujourd’hui les néonazis prennent le pouvoir en Ukraine » (Moullec, 2022). Cela cristallise encore plus le mythe fondateur de la Grande Guerre patriotique qui sert encore aujourd’hui les desseins des autorités russes. Dès la stabilisation de la ligne de front et la fin des opérations initiales qui auraient dû mettre à genou l’Ukraine, l’État russe se doit de trouver des héros pour développer le récit de la guerre grande patriotique, proclamée dès le début du conflit comme l’illustre la remise de titre de « héros de la fédération de Russie » en forte hausse depuis 2022. Ainsi, la même année, 146 russes reçurent ce titre contre seulement 8 l’année précédente. Le nombre de récipiendaires durant les années de guerre en Ukraine est alors équivalent aux années où le conflit en Tchétchénie était le plus fort correspondant en 1995, 146 et en 1996, 128 récipiendaires. Le premier récipiendaire de cet ordre mort durant les premiers jours de la guerre, Nurmagomed Gadzimagomedov, est le parfait exemple de la mécanique similaire à la propagande soviétique par son récit fait dans les média russes, les décorations et honneurs multiples reçus à titre posthume, un buste en bronze à son effigie érigé dans son village de naissance (Kani) et le nom nouveau porté par des localités (Place Gadzimagomedov à Donetsk) (Polyakova, 2022).

Conclusion
À travers ces récits filés issus d’abord du rapport soviétique vis-à-vis du héros, idéologisé et collectivisé, la Russie contemporaine est pleinement héritière du jeu médiatique et culturel initié dans l’Union tout en remodelant ces récits pour correspondre à l’idéologie nouvelle. La multiplication des symboles et des héros suivent ainsi les graves crises que subissent tour à tour l’Union soviétique et la Russie contemporaine. Entre Grande Guerre patriotique et Guerre en Ukraine, entre « héros de l’Union soviétique » et « héros de la fédération de Russie », les héros, parfois entretenus depuis les confins historiques des principautés russes, servent de nombreux desseins. D’abord immédiats et politiques, les héros servent en cas d’instabilité majeure à refonder le lien sociétal autour de leurs figures consensuelles pour leur dévouement et leur actes en faveur du bien commun. Mais ces figures servent aussi dans le temps long et bien plus en profondeur à la construction d’identités nationales. Ainsi, Alexandre Nevski est à la fois le guide des Novgorodiens face aux menaçant teutons mais aussi le fondateur d’un regard vis-à-vis des germains, des hérétiques, de l’étranger en général qui marque encore largement aujourd’hui la société russe. Au creux des récits individuels se niche une légende partagée, idéalisée. En conséquence, le héros est un pur produit de sa société mère qui choisit de le faire émerger, de le mythifier, de le pérenniser ou bien de le remodeler. Ainsi, les héros, les symboles et les valeurs apportés à travers eux représentent un parfait chemin pour aborder les sociétés humaines et tout particulièrement la société russe qui est profondément marquée par la symbolique. Enfin pour reprendre les mots de Durkheim, grand penseur de la sociologie, lorsque les héros se montrent à nous, c’est la société qui se dévoilent en eux.
Bibliographie
de Chefdebien, A., & Botta-Kouznetzoff, N. (2014). Récompenses d’État de la fédération de Russie (Numéro spécial n° 1). SAMNLHOC.
Depretto, J.-P. (1982). Stakhanov par lui-même. Revue des Études Slaves, 54(3), 443–455. https://doi.org/10.3406/slave.1982.5238
Feigelson, K. (2008). Politique des médias et usages du passé en Russie. Hermès, La Revue, 52(3), 67–74. https://doi.org/10.4267/2042/28675
Gonneau, P. (2018, 19 mars). Le cinéma, ce grand allié de la politique de Vladimir Poutine. The Conversation. https://theconversation.com/le-cinema-ce-grand-allie-de-la-politique-de-vladimir-poutine-93499
Masuy, C. (2015). Curieuses histoires des noms propres devenus communs : De Marcel à poubelle. Primento Digital Publishing.
McDaniel, P., & Schmitt, P. J. (1997). The comprehensive guide to Soviet orders and medals. Historical Research.
Moullec, G.-G. (2022, 24 février). Intervention du président Poutine : 24 février 2022. Revue Politique et Parlementaire. https://www.revuepolitique.fr/intervention-du-president-poutine-24-fevrier-2022/
Polyakova, V. (2022, 3 mars). Putin posmertno prisvoil zvanie Geroya Rossii ofitseru iz Dagestana [Poutine a décerné à titre posthume le titre de Héros de la Russie à un officier du Daghestan]. RBC. https://www.rbc.ru/politics/03/03/2022/6220f2ac9a7947c2af41132c
Présidence de la Fédération de Russie. (2026, 11 mars). Сергею Ярашеву присвоено звание Героя России [Le titre de Héros de la Russie a été décerné à Sergueï Iarachev]. Президент России. http://kremlin.ru/events/president/news/79311
Putnikov, G. A. (1990). Orders and medals of the USSR. Novosti. https://archive.org/details/ordersandmedalsoftheussr/page/n13/mode/2up
Thomas, V. (2016, 17 mars). Le directeur des archives nationales russes démissionne. Livres Hebdo. https://www.livreshebdo.fr/article/le-directeur-des-archives-nationales-russes-demissionne
Tucker, R. C. (1992). Letter of an old Bolshevik. Slavic Review, 51(4), 782–785. https://doi.org/10.2307/2500138

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