Article de Guerlain Dené publié dans le 37e numéro du Coup d’œil de l’AMRI.
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« L’enfer est pavé de bonnes intentions » : cette maxime illustre de manière saisissante les ambiguïtés de l’action des organisations non gouvernementales (ONG) occidentales en Afrique. Animées par des objectifs humanitaires et de développement, ces organisations peuvent néanmoins produire des effets inattendus, voire contre-productifs, sur les sociétés locales. Entre aide nécessaire et dépendances induites, leur intervention invite ainsi à interroger les limites et les paradoxes de l’engagement international sur le continent africain.

Les effets pervers sont, selon Alternatives Économiques, « les conséquences imprévues d’une décision. Le choix du terme effet pervers plutôt que effet imprévu indique bien que […] les conséquences imprévues sont analysées comme étant des conséquences fâcheuses ». Selon Géoconfluences, une ONG est une structure à but non lucratif, indépendante des États, qui agit dans des domaines variés tels que l’humanitaire, le développement, l’environnement ou les droits humains. Les ONG internationales sont caractérisées par leur action transnationale et universaliste, agissant au nom de valeurs conformes aux principes de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Elles recrutent leurs employés, bénévoles et donateurs dans plusieurs pays, et leur rôle est parfois parallèle, voire complémentaire, à celui des institutions onusiennes. L’adjectif « occidentales » précise l’origine géographique et culturelle des ONG, généralement issues d’Europe occidentale ou d’Amérique du Nord. Cette précision est importante car elle souligne les différences potentielles en termes de valeurs, de modes d’action, de perceptions et de relations avec les pays d’intervention, notamment dans des contextes où l’histoire coloniale ou les rapports Nord-Sud peuvent influencer les dynamiques locales. Dans cet article, « Afrique » désigne principalement l’Afrique subsaharienne, où se concentrent la majorité des interventions des ONG occidentales. Cet espace, composé d’États aux réalités hétérogènes et regroupés notamment au sein de L’Union africaine, se caractérise aussi par des niveaux de développement contrastés : sur les 46 pays classés parmi les pays les moins avancés par l’Organisation des Nations unies (ONU), 33 se situent en Afrique. Cette réalité explique en partie l’intensité de la présence des ONG sur le continent. Suite à cela, nous pouvons alors questionner la présence des ONG occidentales en Afrique et les conséquences néfastes qu’elles peuvent causer. Nous verrons cela avec le mode d’action des ONG occidentales, puis les critiques qui leurs sont faites, et enfin repenser l’aide pour une coopération plus équilibrée.
Le mode d’action des ONG occidentales : Une approche centralisée aux résultats contrastés
L’intervention des ONG occidentales sur le continent africain s’articule autour de structures souvent technocratiques et fortement centralisées, qui oscillent entre l’exécution directe de projets par un personnel expatrié et des partenariats inégaux avec des organisations locales. Financées de manière écrasante par des bailleurs du Nord (Aide Publique au Développement, philanthropie), ces entités procèdent en imposant des cadres de résultats rigides et standardisés qui visent, en théorie, à combler le déficit des services sociaux laissés par l’affaiblissement de l’État. Cependant, leurs objectifs, bien qu’historiquement justifiés par la solidarité internationale, ont tendance à s’aligner sur les priorités géopolitiques changeantes de leurs donateurs occidentaux, favorisant des solutions palliatives à court terme au détriment des besoins structurels profonds des communautés. En termes de résultats, le bilan s’avère hautement critique : malgré l’ampleur des fonds déployés, ces ONG échouent globalement à instaurer un développement autonome et durable. Pire encore, leurs modes de fonctionnement génèrent des effets pervers majeurs, notamment un « effet d’éviction » (crowding out) : en offrant des rémunérations plus attractives que les gouvernements locaux, elles siphonnent les talents et les professionnels qualifiés du secteur public, vidant ainsi les institutions étatiques de leur substance. In fine, au lieu d’émanciper les populations, ces méthodes maintiennent des structures de dépendance et de subordination économique, agissant parfois comme un outil de contrôle néocolonial qui entrave la souveraineté des États africains.
Stratégies de lobbying international et rapports de force politiques
Au-delà de leurs actions sur le terrain, les ONG occidentales sont également devenues des acteurs incontournables du lobbying international. Leur capacité à influer sur les décisions politiques et à participer à la fabrication des normes globales est aujourd’hui bien documentée. Steve Charnovitz pense dans son article Les ONG : deux siècles et demi de mobilisation : « Les ONG n’ont cessé de jouer un rôle de vigie, de pression, de transmission entre les sociétés civiles et les pouvoirs établis ». Jacques Serba lors d’un entretien pour l’IRIS sur « Les ONG aux Nations Unies, quel rôle pour quels enjeux ? » ajoute que « Les ONG sont devenues des interlocuteurs structurants dans les négociations onusiennes ; elles interviennent à tous les niveaux du cycle de décision ». Cette influence se manifeste également à Bruxelles, où, comme le note Thibault Kerlirzin dans la revue Conflits, « la présence de quelque 3 500 ONG dans les couloirs de Bruxelles en témoigne. Elles peuvent y présenter leurs revendications en répondant aux consultations publiques, et orchestrer de véritables campagnes d’influence, à l’instar du WWF ». Dans le contexte africain, ces stratégies ont permis à Médecins sans frontières, une ONG médicale humanitaire international d’alerter le monde sur la situation au Soudan et en République Démocratique du Congo en 2024 et 2025, dénonçant alors les nombreuses violences contre les populations civiles. Toutefois, ce pouvoir est source de controverse comme il représente une ingérence politique derrière l’image de l’action humanitaire. Sylvie Brunel va jusqu’à affirmer que « l’action humanitaire est l’exacte antithèse du développement » dans la mesure où elle impose des solutions venues d’ailleurs, sans considération suffisante pour les dynamiques économiques et culturelles locales. Ainsi l’aide internationale, tout en bénéficiant de son influence dans les instances internationales telles que l’ONU ou l’Union Européenne, va imposer sa vision et nuire aux territoires qu’elle souhaite pourtant aider.
Les ONG occidentales, des organisations non exemptes de toutes critiques : L’aide aux populations vulnérables face à l’accusation d’un néo-colonialisme humanitaire
L’aide aux populations vulnérables constitue historiquement l’une des justifications principales à la présence des ONG occidentales en Afrique. Ces organisations, issues de sociétés riches du Nord global, avancent un discours de solidarité internationale et de soutien humanitaire censé dépasser les frontières. Elles interviennent dans plusieurs domaines (sanitaire, protection des droits humains et de l’environnement, aides sociales), dans le but d’améliorer les conditions de vies des Hommes et de lutter contre les diverses formes de précarité. Cependant, cette volonté d’agir pour le bien des autres ne fait pas l’unanimité et suscite de vives critiques. La critique principale porte sur les soupçons de néo-colonialisme humanitaire. En effet, malgré un discours prônant l’altruisme, les ONG occidentales mettent en place, sous une forme modernisée, des rapports de domination et de dépendance. Arturo Escobar dans son ouvrage Encountering Development publié en 1995, dénonce ce qu’il appelle une « fabrication du Tiers-Monde », c’est un processus par lequel les pays occidentaux construisent une représentation du Sud global comme éternellement déficient, dans le but implicite de l’assujettir à leurs modèles, leurs savoir et leurs interventions. Cette mise en scène du besoin justifie alors l’intervention constante d’ONG occidentales qui prônent leurs modes de pensées et leurs idées sur la manière dont les pays en voie de développement devraient s’organiser. Dambisa Moyo, économiste et ancienne analyste de la Banque mondiale, pousse cette critique plus loin en pointant les effets concrets et pervers de l’aide internationale sur les économies du Sud. Elle écrit alors dans son ouvrage L’aide fatale : « L’aide empêche les pays africains de se développer car elle remplace des initiatives internes par des ressources externes, créant une dépendance chronique ». Jean Christophe Rufin, diplomate et humanitaire, interroge le sens profond de cet engagement : « L’humanitaire, tel qu’il est conçu par les pays occidentaux, est-il autre chose qu’une façon moderne de poursuivre un rapport inégalitaire avec le reste du monde ? » Ce questionnement prend une forme concrète en Afrique où, dans certains territoires, des ONG occidentales apparaissent davantage comme des opérateurs exogènes que comme des partenaires des dynamiques locales. Le manque de coordination avec les institutions, l’insuffisante connaissance des cultures locales et la reproduction de schémas d’intervention calibrés sur des modèles européens peuvent entraîner des incompréhensions, voire des tensions. Patrick Coulombel, dans son appel à une refonte des pratiques humanitaires, déplore ces interventions improvisées et parfois contre-productives : « arrêtons l’amateurisme au nom de l’urgence », écrit-il en 2019. Il souligne l’urgence de professionnaliser le secteur pour qu’il ne repose plus sur des approches empiriques fondées sur l’intuitif ou le symbolique, mais sur des compétences vérifiables, évaluables et intégrées dans des logiques systémiques de développement. Alors, dans un monde de plus en plus multipolaire, où de nouveaux acteurs émergent (ONG du Sud, mouvements altermondialistes, coopérations Sud-Sud), le modèle hégémonique de l’ONG occidentale est remis en question. Jérôme Larché met en lumière ce changement de paradigme en observant dans son ouvrage Le déclin de l’empire humanitaire parut en 2017 : « L’Humanitaire occidental à l’épreuve de la mondialisation voit son influence remise en cause par de nouveaux acteurs, souvent plus légitimes localement ». Ce constat impose une remise en question de la légitimité de l’action humanitaire et la manière dont elle peut être repensée pour devenir une co-construction avec les populations concernées, plutôt qu’une projection verticale d’idées et de savoirs préconçus. Ainsi, la question de l’aide aux populations vulnérables, si elle reste un objectif légitime, ne peut être séparée des critiques sur les logiques de pouvoir et de reproduction des inégalités qu’elle peut renforcer. Elle invite à réécrire le rôle des ONG en Afrique, non pas comme un Messie apportant des solutions déjà toutes pensées, mais comme une aide complémentaire aux territoires.
Enjeux financiers et d’image pour les ONG occidentales
Enfin, il est impossible de dissocier l’action des ONG occidentales de leurs enjeux financiers et d’image. Leur survie dépend très largement de leur capacité à mobiliser des fonds, que ce soit auprès des États, des agences internationales, ou du grand public. Jean-Marie Fardeau pose la question : « D’où vient l’argent des ONG ? » La réponse révèle une forte dépendance à l’égard de financeurs publics et privés, ce qui induit des choix stratégiques parfois discutables. Le rapport Global Humanitarian Assistance Report 2021 souligne que les financements internationaux sont très concentrés entre quelques grands réseaux ONG, renforçant les logiques de concurrence, voire de marché : « les ONG sont alors poussées à renforcer leur visibilité et leur attractivité plutôt qu’à garantir l’efficacité de leurs actions ». Sylvie Brunel pointe ces dérives en déclarant : « Action contre la Faim illustre alors à merveille ces dérives : de plus en plus technicienne et bureaucrate, préoccupée par le souci de collecter des fonds pour faire tourner le business, fermant des missions jugées peu rentables […], la structure est devenue le joujou des administrateurs, contre les apôtres. » Elle ajoute également « les véritables bénéficiaires des ONG sont en réalité le personnel surabondant de ces structures, notamment dans les ONG environnementales d’ailleurs, avec lesquelles les humanitaires entrent en concurrence pour capter des fonds. ». Ce que montrent ces critiques, c’est que l’action des ONG occidentales, loin d’être purement altruiste, s’inscrit dans des logiques de notoriété, de concurrence et de positionnement stratégique à l’échelle internationale. Barnett et Weiss résument bien cette tension dans Humanitarianism in Question : « L’humanitaire est inséparable des questions de pouvoir, d’intérêts et de choix éthiques complexes. Il n’existe pas d’aide neutre. ». En conclusion, cette analyse critique des objectifs et des controverses associés aux ONG occidentales en Afrique invite à une remise en perspective de leur rôle. Si leur contribution peut être essentielle dans certains contextes, leur action ne peut échapper à une lecture politique, économique et symbolique. L’idéal humanitaire ne doit pas masquer les logiques d’influence, les intérêts financiers, ni les asymétries de pouvoir qui sous-tendent bien souvent leur activité.
Repenser l’intervention humanitaire : Le soutien aux ONG locales plutôt que la substitution par des structures occidentales
Pendant de nombreuses décennies, l’action des ONG occidentales en Afrique a été structurée autour d’une logique d’intervention directe. Ces interventions, bien qu’animées par des intentions humanitaires louables, ont souvent souffert d’un déficit d’ancrage local. En imposant des programmes préconçus, sans réelle consultation ni participation des bénéficiaires, ces organisations ont parfois aggravé les déséquilibres existants. La logique descendante, où des experts internationaux dictent les priorités et les modalités d’action, a eu pour effet d’affaiblir les capacités des acteurs locaux et d’alimenter une forme de dépendance à l’aide extérieure. Cette situation a conduit de nombreux chercheurs et praticiens à plaider pour une redéfinition des modalités de la coopération internationale. Il s’agit de passer d’une logique d’intervention à une logique d’appui, axée sur le renforcement des capacités locales, la formation des ressources humaines et le transfert de compétences. Cette approche suppose de reconnaître les savoirs locaux, de respecter les dynamiques communautaires et de construire des solutions endogènes, adaptées aux réalités du terrain. Le soutien aux ONG locales est d’autant plus crucial que celles-ci disposent souvent d’un capital de confiance supérieur à celui des structures occidentales. Elles sont mieux ancrées dans le tissu social, disposent de réseaux informels efficaces et comprennent mieux les enjeux culturels et politiques locaux. En les soutenant au lieu de les supplanter, les ONG internationales favorisent l’émergence d’un écosystème associatif plus résilient et plus autonome.
Rendre des comptes localement : dialoguer directement avec les populations concernées
La dernière dimension indispensable d’une coopération équilibrée concerne la redevabilité. Rendre des comptes ne doit pas seulement s’adresser aux bailleurs internationaux. Cela suppose aussi un engagement clair à l’égard des populations locales. Trop souvent, ces dernières ne sont pas associées à l’élaboration des projets, ni informées des résultats obtenus. Cela crée un sentiment de dépossession, voire de méfiance à l’égard des ONG. Le manuel publié par le Nutrition Cluster insiste sur la nécessité de mettre en place des mécanismes de redevabilité vis-à-vis des communautés bénéficiaires. Il recommande l’adoption de dispositifs de retour d’information, de consultations communautaires systématiques, et de dispositifs d’évaluation participatifs. Ces outils visent à renforcer la transparence, mais aussi à permettre aux populations concernées de jouer un rôle actif dans la définition et l’orientation des actions qui les concernent. De son côté, Vision Mondiale Internationale, dans son rapport de redevabilité de 2014, met en lumière les bénéfices d’une telle approche : amélioration de la qualité des projets, meilleure adaptation aux besoins réels, et consolidation du lien de confiance entre ONG et bénéficiaires. L’organisation précise que « la redevabilité ne se limite pas à un exercice administratif, mais constitue un processus continu de dialogue, de respect mutuel et de co-construction ».
Conclusion
En conclusion, repenser l’aide en Afrique et ailleurs implique une triple transformation : passer d’une logique d’intervention à une logique d’appui, soutenir activement les ONG locales au lieu de les marginaliser, et rendre des comptes non seulement aux bailleurs, mais aussi et surtout aux populations concernées. Ce changement de paradigme est non seulement une exigence éthique, mais aussi une condition de réussite des actions de coopération dans un contexte de plus en plus complexe et fragmenté.
Bibliographie
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Barnett, M., & Weiss, T. G. (2008). Humanitarianism in Question: Politics, Power, Ethics. Cornell University Press.
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Charnovitz, S. (2002). Les ONG : deux siècles et demi de mobilisation. L’Économie politique, (13). Alternatives économiques.
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Coulombel, P. (2019). Arrêtons l’amateurisme au nom de l’Urgence. NBE éditions.
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Escobar, A. (1995). Encountering Development: The Making and Unmaking of the Third World. Princeton University Press.
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Géoconfluences. (s. d.). Organisation non-gouvernementale (ONG). École Normale Supérieure de Lyon. https://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/organisation-non-gouvernementale-ong
Kerlirzin, T. (2024). ONG – Bras armés des États : Les feuilles de vigne de l’ingérence étatique. Conflits, (54), 82.
Larché, J. (2017). Le Déclin de l’empire humanitaire. L’humanitaire occidental à l’épreuve de la mondialisation. Fondation pour la recherche stratégique / L’Harmattan.
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Ringson, J. (2025). Beyond the Aid Paradigm: Neocolonialism, Recolonisation and the Future for Africa’s Development. North-West University.
Rufin, J.-C. (1986). Le piège : Quand l’aide humanitaire remplace la guerre. J.-C. Lattès.
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Vision Mondiale Internationale. (2014). Rapport de redevabilité 2014. https://www.wvi.org/sites/default/files/WVI%20_AccountabilityReport_2014_FRE.pdf

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