Article de Aboubacar Konaté publié dans le 37e numéro du Coup d’œil de l’AMRI.
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La cérémonie d’ouverture de la CAN 2025. © CAF Online

Le football africain n’a jamais été un sport confiné au terrain vert. Depuis sa genèse au milieu du XXe siècle, il a servi de vecteur puissant à l’émancipation anticoloniale, à l’unité panafricaine et à la résistance symbolique contre les hiérarchies raciales et impérialistes. À l’heure des indépendances massives, le sport est devenu pour les nouvelles nations décolonisées un espace de projection souveraine, où la victoire ne se mesurait pas seulement en buts, mais en reconnaissance diplomatique. Cette période d’émancipation a vu le football se muer en un véritable instrument de lutte, capable de défier les instances internationales pour imposer une voix africaine unie dans le concert des nations.

Pourtant, ce bastion de souveraineté subit aujourd’hui une érosion profonde sous les coups de boutoir d’une mondialisation asymétrique. À partir des années 1990‑2000, la libéralisation des transferts et l’expansion des marchés européens ont transformé l’Afrique en un réservoir de talents exportés vers le Nord, intensifiant les mobilités migratoires des footballeurs africains vers les championnats européens et amplifiant les opportunités pour ces joueurs dans un contexte globalisé du football marchand (Poli et al., 2010 ).  Si la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) a longtemps conservé sa ferveur populaire, elle révèle désormais des fissures inquiétantes : captation des droits TV par des diffuseurs internationaux, dépendance aux infrastructures exogènes et focalisation médiatique sur les stars expatriées au détriment de l’ancrage local.

Décembre 2025 a été une rupture historique dans cet équilibre précaire. L’annonce d’une réforme radicale du calendrier de la CAN, alignant désormais la compétition sur les impératifs de la FIFA ( Fédération Internationale de Football Association) et des clubs européens, semble sceller la fin d’une certaine autonomie stratégique. Sous couvert de « modernisation et de stabilité financière , cette mutation interroge la place de la Confédération Africaine de Football (CAF) dans le système global : est-elle encore le garant d’un idéal panafricain ou est-elle devenue le relais d’un soft power néolibéral piloté depuis Zurich et les centres financiers mondiaux ? Une problématique se pose alors : comment expliquer la mutation accélérée de la CAN, d’un outil panafricain militant vers un événement de soft power néolibéral dominé par des intérêts exogènes ? L’alignement institutionnel sur la FIFA, la diversification des influences, marquée par le retrait relatif de la Chine et la montée en puissance des acteurs du Golfe, ainsi que la marchandisation structurelle érodent-ils irrémédiablement la souveraineté sportive africaine, ou ouvrent-ils, paradoxalement, des voies de réappropriation et de résilience ?

Pour répondre, cet article mobilise un cadre théorique triangulaire articulé entre le néoréalisme (Waltz), le néolibéralisme institutionnel (Keohane) et la théorie de la dépendance (Bayart). L’article se déploie en trois mouvements. Le premier retrace la genèse panafricaine de la CAN et son rôle de bras armé diplomatique contre l’ordre colonial et l’apartheid (1957-1990). Le second examine le déploiement du soft power néolibéral entre 2024 et 2030. Le troisième interroge la fragmentation induite (inégalités, exclusion populaire) et les potentialités de résilience. Au final, cet article défend que la CAN reste un miroir privilégié des dynamiques géopolitiques contemporaines.

La CAN, miroir du panafricanisme : Genèse et érosion d’un idéal (1957-2023)

La Confédération africaine de football (CAF) est fondée le 8 février 1957 au Caire par quatre nations fondatrices : l’Égypte, l’Éthiopie, le Soudan et l’Afrique du Sud, cette dernière étant alors représentée par sa fédération blanche. Elle naît dans un contexte historique chargé, trois ans après la Conférence de Bandung (1955), à l’aube des indépendances massives et au cœur du mouvement panafricain militant. La création de la CAF n’est pas un événement sportif isolé, puisqu’elle s’inscrit dans une affirmation collective de souveraineté continentale face aux puissances coloniales et à une FIFA encore largement eurocentrique. Dès ses origines, la CAF se positionne comme un outil politique, ce que démontre l’exclusion immédiate de l’Afrique du Sud blanche en 1957, confirmée en 1961 par un boycott formel, marquant ainsi un acte symbolique fort contre l’apartheid. La CAF devient l’un des premiers organismes continentaux à imposer un isolement sportif à Pretoria, refusant de cautionner un régime raciste et affirmant que le football africain serait un espace d’égalité et de solidarité noire. Ce choix reflète l’influence déterminante des leaders panafricanistes, en particulier Kwame Nkrumah au Ghana, indépendant depuis mars 1957. Nkrumah voit dans le football un puissant levier de nation-building et de projection panafricaine. Il investit dans les infrastructures, crée la Central Organisation of Sports (COS) et instrumentalise le sport pour promouvoir l’unité nationale et continentale, tout en projetant la « personnalité africaine » contre les stéréotypes coloniaux (Darby, 2013).

Le sport africain a joué un rôle crucial sur la scène internationale. Le Conseil Supérieur du Sport en Afrique (CSSA), créé en 1965, est devenu le bras armé de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) pour coordonner le mouvement sportif et isoler le régime ségrégationniste. Sous l’impulsion de leaders comme Ohene Djan (directeur des sports ghanéen de 1960 à 1966), le Ghana organise des matchs symboliques (ex. Ghana-Kenya 1965) et remporte deux CAN consécutives (1963 et 1965), transformant les Black Stars en étendard panafricain.  Ce  surnom est inspiré de la Black Star Line de Marcus Garvey (Nicolas & Vonnard, 2019). 

L’Égypte remporte la première édition (4-0 contre l’Éthiopie en finale), posant les bases d’une compétition exclusivement africaine, sans ingérence extérieure majeure. Les éditions suivantes (Égypte 1959, Éthiopie 1962, Ghana 1963, Tunisie 1965) coïncident avec la vague des indépendances et renforcent le sentiment d’appartenance collective.  Comme l’analyse Paul Darby dans son étude sur le Ghana de Nkrumah, le football devient un « instrument de protestation et de résistance au colonialisme et à l’impérialisme culturel », un espace où les nations nouvellement indépendantes projettent leur souveraineté et leur égalité avec l’Europe (Darby, 2013). 

L’instrumentalisation politique du sport africain s’est manifestée par des actions d’éclat, à commencer par le boycott continental des qualifications pour la Coupe du Monde 1966. Orchestré par Nkrumah et relayé par la CAF, ce boycott (15 équipes africaines se retirent) proteste contre deux injustices : le refus de la FIFA d’accorder une place automatique à l’Afrique (seulement un barrage intercontinental) et la tentative de réintégration de l’Afrique du Sud apartheid. Ce geste hautement politisé, analysé par Darby comme reflet de la vision panafricaine de Nkrumah, force la FIFA à suspendre à nouveau l’Afrique du Sud et pose les bases d’une représentation africaine accrue (première place dédiée en 1970) (Darby, 2010). De 1957 aux années 1970-1980, notamment sous la présidence influente de Ydnekachew Tessema (CAF, 1972-1987), la CAN s’inscrit pleinement dans les dynamiques politiques du continent. Elle demeure alors un miroir fidèle du panafricanisme militant, en tant qu’outil d’émancipation, de solidarité anti-raciste et d’unité politique, loin des logiques purement commerciales qui domineront plus tard (Alegi, 2010).

Cependant, à partir des années 1990-2000,  la mondialisation du football accélère l’érosion de cet idéal originel. L’arrêt Bosman (1995) et la libéralisation du marché des joueurs transforment l’Afrique en réservoir de talents bon marché pour les championnats européens. L’exodus massif devient structurel : en 2023, plus de 80 % des internationaux africains évoluent en Europe (Africa Top sports, 2026), privant les championnats locaux de leurs meilleurs éléments et les fédérations de revenus substantiels. Raffaele Poli qualifie cela de « nouvelle division internationale du travail » dans le football dans la mesure où l’Afrique  comme périphérie productrice de talents bruts, tandis que l’Europe constitue le centre de consommation et de valorisation économique (Poli, 2010) . Paul Darby parle d’une « extension de l’exploitation néocoloniale », où les migrations de talents reproduisent des schémas de dépendance hérités du colonialisme (Darby, 2007, cité dans Poli, 2006). Ce muscle drain  (ou « brain drain sportif ») crée une dépendance économique asymétrique.  Les clubs européens captent les joueurs formés en Afrique (souvent via académies low-cost ou réseaux d’agents), tandis que les retombées financières (salaires, transferts, droits d’image) reviennent majoritairement au Nord. Parallèlement, la CAF commence à dépendre de la FIFA pour ses financements (FIFA Forward depuis 2016 : environ 1 Md USD injectés), et les intérêts commerciaux exogènes s’infiltrent : sponsoring multinational, droits TV vendus à des chaînes qataries ou européennes, focalisation médiatique sur les stars binationales qui déconnectent la CAN de ses réalités locales (Poli, 2006).

Les CAN 2019 (Égypte) et 2023 (Côte d’Ivoire) cristallisent ces fissures avec une ferveur populaire intacte dans les stades, mais une organisation marquée par des partenariats extérieurs, des prix élevés et une visibilité dominée par les joueurs expatriés. De 1957 à 2023, la CAN passe ainsi d’un symbole d’unité et de résistance à un événement de plus en plus intégré aux logiques globales du football, préfigurant les mutations radicales des années 2024-2030.

Le Soft Power néolibéral à l’œuvre : Stratégies d’influence et dépendance structurelle (2024-2030)

Le Président de la Confédération Africaine de Football (CAF) félicite le Président Gianni Infantino pour sa réélection en tant que Président de la FIFA en 2023 © CAF Online

La période 2024-2030 constitue un moment charnière dans l’histoire du football africain. Sous la présidence de Patrice Motsepe depuis 2021, la Confédération africaine de football (CAF) accélère un virage structurel vers un modèle néolibéral, dominé par des logiques d’interdépendance asymétrique et de soft power institutionnel. Ce tournant ne saurait être réduit à une simple adaptation technique au calendrier mondial, car il incarne, au contraire, une reconfiguration profonde des rapports de puissance au sein du système footballistique global, où la CAF, autrefois vecteur d’émancipation panafricaine, se trouve progressivement reléguée au statut d’acteur périphérique. Cette évolution s’inscrit dans une tension théorique triangulaire déjà esquissée qui met en lumière l’anarchie persistante du football mondial, où la FIFA exerce une hégémonie de fait en imposant ses priorités pour préserver les intérêts des ligues européennes dominantes. Cette même tension révèle comment les mécanismes de coopération (financements, règles communes, audits) masquent une perte d’autonomie réelle. La théorie de la dépendance, revisitée par des auteurs comme Samir Amin, explique comment les flux économiques (talents, capitaux, infrastructures) perpétuent une structure centre-périphérie qui vide le football africain de sa souveraineté substantielle.

Le point de bascule institutionnel survient le 20 décembre 2025, à la veille du coup d’envoi de la CAN 2025 au Maroc. Lors d’une conférence de presse à Rabat, la capitale du Maroc, Patrice Motsepe annonce officiellement le passage de la Coupe d’Afrique des Nations à une périodicité quadriennale à compter de 2028 (ESPN, 2025). L’édition 2027, co-organisée par le Kenya, l’Ouganda et la Tanzanie, est maintenue comme prévu, suivie d’une édition transitoire en 2028, avant un cycle définitif tous les quatre ans (prochaine édition en 2032). Pour combler le vide créé par la suppression de la biennalité historique qui générait historiquement jusqu’à 80 % des revenus de la CAF, Motsepe lance simultanément une African Nations League annuelle à partir de 2029. Cette compétition implique les 54 fédérations nationales, est structurée en phases de groupes géographiques, se déroule pendant les fenêtres FIFA de septembre-octobre et se conclut par des finales en novembre, tout en excluant explicitement les années de Coupe du Monde (CAF Online, 2025). Présentée par Motsepe comme une « modernisation nécessaire » et un gage de « stabilité financière et de qualité sportive », cette réforme s’aligne explicitement sur le calendrier FIFA et sur le modèle européen (Ligue des Nations UEFA). Pourtant, elle suscite d’emblée une contestation virulente parmi les entraîneurs, les présidents de fédérations et une partie de l’opinion africaine. Plusieurs voix ont dénoncé un manque de consultation préalable des membres de la CAF avant l’annonce du passage de la CAN à une périodicité quadriennale, estimant qu’elle avait été influencée par des pressions externes venues de Zurich pour éviter tout chevauchement avec le Club World Cup élargi et préserver les intérêts des clubs européens qui emploient la majorité des internationaux africains. Reuters note que Patrice Motsepe a rejeté ces allégations d’ingérence, tout en reconnaissant que la CAF aurait pu mieux expliquer sa décision à ses parties prenantes africaines (Reuters, 2026). Par ailleurs, la couverture de The Guardian a également souligné, dans d’autres contextes liés à la gouvernance de la CAF, les critiques persistantes sur le leadership institutionnel et les appels à davantage de transparence et de responsabilité (The Guardian, 2026)  . La présence du secrétaire général de la FIFA, Mattias Grafström, aux côtés de Motsepe lors de l’annonce initiale ne fait qu’augmenter les soupçons d’une influence structurelle. Motsepe tente de désamorcer la critique en janvier 2026 : « Toute suggestion que la CAF est contrôlée par la FIFA est absurde » , tout en admettant un « manque de communication », mais cette posture défensive révèle une contradiction discursive profonde. Le discours officiel d’autonomie et de bénéfice continental masque une interdépendance contrainte, typique du néolibéralisme institutionnel keohanien où les institutions internationales créent des normes qui profitent asymétriquement aux acteurs dominants (Sportstar/The Hindu, 2026).

Cette érosion du calendrier s’accompagne d’une star-systématisation accélérée qui déconnecte la CAN de ses ancrages populaires et renforce l’extraversion des talents. La finale de la CAN 2025 au Maroc, initialement remportée par le Sénégal face aux Lions de l’Atlas (1-0 après prolongation, but de Pape Gueye à la 94e minute dans un match marqué par un chaos arbitral avec un penalty controversé accordé au Maroc en fin de temps réglementaire, protestations sénégalaises, retard de 16 minutes et penalty raté de Brahim Díaz), illustre parfaitement ce décalage (The Guardian, 2026). Si des évolutions décisionnelles sont intervenues a posteriori, celles-ci, survenues plusieurs semaines après la rencontre, demeurent contestées et n’en altèrent pas la perception générale ni les dynamiques analysées ici. Les prix des billets prohibitifs, l’exclusion partielle des supporters locaux et la focalisation médiatique sur les joueurs binationaux évoluant en Europe transforment l’événement en spectacle globalisé plutôt qu’en fête continentale. Comme l’analysent Raffaele Poli et Paul Darby depuis plus d’une décennie, cette « nouvelle division internationale du travail » dans le football place l’Afrique dans une position de périphérie productrice de talents bruts, tandis que l’Europe (et désormais les clubs du Golfe) en capte la valorisation économique (Poli, 2012). Une large majorité des internationaux africains évoluent aujourd’hui dans des championnats européens, tandis qu’environ un tiers des joueurs de la CAN sont issus de la diaspora née hors du continent. Une large majorité des internationaux africains évoluent encore dans des championnats européens en 2026. Les transferts, les salaires et les droits d’image alimentent ainsi les économies du centre, privant les championnats locaux de leurs meilleurs éléments et les fédérations de revenus direct.  Ce processus, loin d’être neutre, reproduit les schémas néocoloniaux décrits par la théorie de la dépendance dans la mesure où l’Afrique exporte sa matière première sportive sans contrôler les chaînes de valeur, accentuant une dépendance structurelle qui mine la souveraineté sportive (Poli, 2010).

Au-delà du calendrier et de la marchandisation des vedettes, la tutelle institutionnelle de la FIFA s’exerce à travers un arsenal de mécanismes néolibéraux sophistiqués qui institutionnalisent la dépendance. Le programme FIFA Forward, doté d’environ un milliard de dollars injectés en Afrique depuis 2016 (estimé à 1,28 milliard USD d’ici fin 2026, dont 1,08 milliard pour les 54 associations membres), constitue l’outil principal : financements pour les infrastructures, les académies et le développement administratif sont conditionnés à un alignement strict sur les normes et le calendrier de Zurich (FIFA, 2025). Les audits récurrents et les missions de normalisation dans les fédérations nationales (cas documentés au Sénégal et ailleurs en 2025-2026) créent une surveillance permanente qui limite la marge de manœuvre de la CAF.  Cette dernière  gagne en ressources techniques et financières, mais perd en autonomie stratégique, car toute décision majeure (calendrier, format des compétitions) doit désormais passer par l’approbation implicite ou explicite de la FIFA. Dans un système anarchique du football mondial, la FIFA, forte de son monopole sur les règles et les compétitions phares, impose sa volonté hégémonique pour protéger les intérêts des ligues européennes, qui représentent le véritable centre économique. Bien que Patrice Motsepe conteste l’existence de toute forme de tutelle, l’analyse des dynamiques structurelles suggère que la CAF demeure contrainte d’adapter ses priorités aux exigences extérieures, au risque de voir ses financements conditionnés ou suspendu.

Cette dépendance institutionnelle s’articule avec des dynamiques infrastructurelles et géopolitiques plus larges, où la « diplomatie des stades » et les nouveaux parrains exogènes accentuent l’extraversion. Les investissements chinois dans les stades de la CAN 2023 (Côte d’Ivoire) et 2025 (Maroc) ont longtemps symbolisé une forme de soft power alternatif. Cependant, les données actualisées du Boston University Chinese Loans to Africa Database (mise à jour 2025) révèlent un retrait stratégique. Les nouveaux engagements chinois en Afrique chutent à seulement 2,1 milliards de dollars en 2024, soit une baisse de 46 % par rapport à 2023, avec un recentrage sur un nombre limité de projets sélectifs et une préférence pour le yuan (Boston University Global Development Policy Center, 2025).

Pékin pivote vers une logique de selective engagement , réduisant les méga-prêts infrastructurels au profit de partenariats plus ciblés et moins risqués. Ce retrait laisse un vide que comblent partiellement les puissances du Golfe (Qatar, Arabie Saoudite, Émirats), dont le sponsoring massif via les droits TV, les partenariats CAF et les investissements directs redessine les alliances géopolitiques. Ces acteurs projettent un soft power culturel et économique, concept nyéen revisité dans le contexte sportif par des travaux récents sur le Qatar et l’Arabie Saoudite, qui diversifie les sources de dépendance sans les supprimer. La CAF gagne ainsi en visibilité et en liquidités, mais au prix d’une captation accrue des flux financiers par des intérêts non africains. Le risque des « éléphants blancs »,  stades surdimensionnés, sous-utilisés et coûteux en maintenance , persiste, illustrant parfaitement l’extraversion bayartienne : l’Afrique mobilise des ressources externes pour des projets dont les retombées échappent en grande partie au continent (Bayart, 1989/2006).

Enfin, la marchandisation du spectacle parachève ce tableau d’une souveraineté érodée. Bien que les matchs de la CAN restent physiquement organisés sur le continent (Maroc 2025, Afrique de l’Est 2027), les revenus sont largement captés par des diffuseurs internationaux (qataris, européens ou golfe), tandis que les supporters locaux font face à des tarifs prohibitifs et à une logique d’audience globale qui privilégie le spectacle télévisuel au détriment de l’ancrage populaire. Cette délocalisation financière, combinée à la star-systématisation, transforme la CAN en produit néolibéral déconnecté de ses racines panafricaines. On y remarque  un soft power qui profite aux centres économiques mondiaux plutôt qu’à la solidarité continentale. À l’horizon 2030, ces mutations risquent d’accentuer les inégalités intra-africaines (domination des nations riches en talents exportés), d’affaiblir la cohésion sociale autour du football et de réduire la CAF à un simple intermédiaire dans un système dominé par la FIFA et les acteurs financiers globaux (Darby, 2007).

Le soft power néolibéral qui se déploie entre 2024 et 2030 ne constitue pas une modernisation neutre, mais une reconfiguration des rapports de dépendance qui érode durablement la souveraineté sportive africaine. Loin d’être une simple adaptation technique, cette évolution révèle les limites du panafricanisme militant face à la puissance asymétrique des institutions globales et aux logiques d’extraversion économique. Elle pose une la question centrale pour l’avenir, qui est de savoir si la CAF parviendra à réinventer une gouvernance autonome, ou restera-t-elle prisonnière d’un système qui, sous couvert de coopération, perpétue les hiérarchies héritées du XXe siècle ?

Fragmentation et résilience : Quel avenir pour le football africain ? (2024-2030)

Les réformes institutionnelles annoncées le 20 décembre 2025 et leurs répercussions en cours accentuent une fragmentation profonde du football africain tout en ouvrant  paradoxalement des espaces de résilience et de réinvention (Al Jazeera, 2025). Loin d’être une simple conséquence technique du passage à la quadriennale de la CAN, cette période révèle une tension dialectique. D’un côté, elle est marquée par des logiques centrifuges liées à la marchandisation néolibérale et à l’extraversion structurelle. De l’autre, elle laisse entrevoir des dynamiques d’émancipation et de réappropriation souveraine. On y voit l’inéluctable consolidation de la hiérarchie globale. La théorie de la dépendance, dans sa variante africaniste, explique comment la CAF, sous Motsepe, navigue entre soumission et tentative d’hybridation pour préserver une marge d’action minimale. 

La fragmentation se manifeste d’abord par l’annonce de compétitions qui risquent de creuser les inégalités intra-continentales. L’African Nations League, lancée officiellement en décembre 2025 pour démarrer en 2029, vise à compenser la perte de la CAN bisannuelle en garantissant une compétition annuelle de haut niveau impliquant les 54 sélections africaines (CAF Online, 2025). Structurée en phases de groupes géographiques, fenêtres FIFA et finales en novembre (hors années de Coupe du Monde), elle promet des confrontations prestigieuses (ex. Égypte-Maroc, Nigeria-Ghana, Sénégal-Côte d’Ivoire) et une visibilité accrue. Motsepe la présente comme un vecteur de développement et de qualité sportive, avec un partenariat explicite FIFA pour les aspects logistiques et financiers (ESPN, 2025). Pourtant, cette initiative soulève des craintes légitimes d’une « élite fermée », où les nations les plus performantes, disposant de joueurs expatriés en Europe, pourraient dominer les phases finales. Les fédérations plus faibles, souvent issues des pays les moins développés économiquement, risquent quant à elles d’être reléguées à des rôles subalternes.Les inégalités déjà visibles dans la Champions League CAF (domination chronique des clubs nord-africains et sud-africains) pourraient s’amplifier : l’African Nations League, si elle priorise les revenus TV et sponsoring au détriment d’une redistribution solidaire, accentuerait la fracture entre grands et  petits  du continent. Cette dynamique reproduit, à l’échelle africaine, les schémas de l’UEFA Nations League, où les divisions inférieures servent souvent de faire-valoir sans réelle mobilité ascendante. À l’horizon 2030, sans mécanismes corrects d’équité (quotas géographiques renforcés, fonds de solidarité substantiels), la nouvelle compétition pourrait fragmenter davantage la solidarité panafricaine, transformant le football en arène de reproduction des hiérarchies socio-économiques continentales (Poli, 2012).

Cette fracture s’aggrave par la marchandisation croissante de la passion populaire. Les supporters locaux, piliers historiques de la ferveur de la CAN, subissent une exclusion progressive par des prix de billets prohibitifs comme observé lors de la finale du 18 janvier 2026 à Rabat, avec des tribunes clairsemées au profit d’une audience globale qui privilégie le spectacle télévisuel au détriment de l’expérience vécue dans les stades. La CAN, autrefois rituel de mobilisation collective transcendant classes et ethnies, devient un produit premium, car les flux financiers reviennent majoritairement aux entités exogènes, tandis que les communautés locales paient le prix fort sans en récolter les bénéfices proportionnels. Cette marchandisation érode le capital social du football africain : la passion, autrefois vecteur d’unité et de résistance, risque de se diluer en consommation passive, accentuant les inégalités d’accès et affaiblissant le lien entre le sport et l’identité collective. On se tend vers la « dénationalisation » du football comme l’explique Poli. 

Face à cette fragmentation, des signes de résilience émergent, esquissant les contours d’un panafricanisme sportif réinventé pour le XXIe siècle. Certains acteurs, fédérations nationales progressistes, intellectuels du sport, mouvements de supporters, appellent à une gouvernance plus autonome de la CAF avec le renforcement des académies locales pour retenir les talents, une redistribution accrue des revenus (via un fonds de solidarité continental), et une négociation collective plus ferme avec la FIFA pour préserver des spécificités africaines (calendrier adapté aux saisons pluvieuses, formats inclusifs). La résilience passe aussi par une hybridation pragmatique voire d’accepter certains apports néolibéraux (financements FIFA Forward, partenariats golfe pour infrastructures) tout en les subordonnant à des objectifs souverains (valorisation des championnats locaux, formation endogène, diplomatie sportive intra-africaine). Des initiatives émergentes, comme les investissements dans les infrastructures durables ou les campagnes pour une meilleure représentation africaine à la FIFA, témoignent d’une capacité d’adaptation. À plus long terme, réinventer le panafricanisme  signifie recentrer le football sur ses fonctions sociales par des outils de cohésion nationale, de soft power continental (ex. via des tournois régionaux renforcés comme ceux de la CECAFA ou de l’UFOA), et de projection identitaire face aux défis globaux.

L’avenir du football africain à l’horizon 2030 dépendra de la capacité de la CAF et de ses acteurs à transformer la fragmentation actuelle en opportunité de réappropriation. Sans une gouvernance renforcée, une solidarité intra-continentale revitalisée et une résistance concertée à l’extraversion structurelle, le risque est grand de voir le football africain se réduire à une périphérie spectaculaire au service des centres mondiaux. Inversement, une réinvention audacieuse combinant réalisme économique et fidélité à l’héritage panafricain militant pourrait faire émerger un modèle hybride, souverain et inclusif, où la CAN et ses dérivés deviendraient des vecteurs de dignité collective plutôt que des instruments de dépendance.

Conclusion

Pourtant, 2030 n’est pas une fatalité de soumission. La résilience existe puisque la nouvelle African Nations League, si elle priorise qualité et inclusion, pourrait compenser la perte de ferveur bisannuelle et renforcer les infrastructures locales. Des stratégies de réappropriation émergent déjà, tant par l’investissement dans les académies africaines (modèles sénégalais, maliens, ivoiriens) et les coalitions régionales pour négocier droits TV et sponsoring, que par le plaidoyer pour une gouvernance CAF plus transparente et autonome. On observe également une hybridation pragmatique, avec des partenariats équilibrés limitant le recours à une dette excessive. Réinventer le panafricanisme du XXIe siècle passe par une dignité souveraine afin de valoriser la passion populaire (prix accessibles, inclusion supporters), retenir les talents via incitations, et transformer le football en levier de développement endogène plutôt qu’en produit d’exportation.

Finalement, la CAN reste un miroir fidèle des dynamiques géopolitiques contemporaines, entre tutelle exogène et quête d’autonomie, le football africain est à un carrefour. Si la dépendance structurelle l’emporte, l’idéal panafricain militant risque de s’effacer derrière un soft power marchand. Cependant  si les acteurs africains comme les fédérations, les joueurs, les supporters, les dirigeants parviennent à réapproprier le jeu, la CAN pourrait redevenir, non pas un événement aligné sur Zurich, mais un symbole renouvelé d’unité, de solidarité et de souveraineté continentale. L’avenir du football africain dépendra moins des calendriers imposés que de la volonté collective de résister à l’extraversion et de réinventer, sur le terrain vert comme dans les instances, un panafricanisme adapté aux défis du XXIe siècle.

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Sitographie

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Gettyimage sport (1996), Coupe d’Afrique des Nations archives , Gettyimage.  https://www.gettyimages.fr/search/2/image?family=editorial&phrase=coupe%20d%27afrique%20des%20nations&sort=mostpopular&events=175309080

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