Article de Ophélie Calichiama publié dans le 37e numéro du Coup d’œil de l’AMRI.
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Suite à la mort de Ali Khamenei, le Guide Suprême de l’Iran, les interrogations se multipliaient quant à sa succession. Son fils, Mojtaba Khamenei a finalement été nommé comme nouveau Guide Suprême le 8 mars 2026, journée symbolique puisqu’il s’agit de la Journée Internationale des Femmes. Cette coïncidence fortuite n’est pas sans nous rappeler le mouvement de protestations qui avait embrasé l’Iran en 2022 suite à l’assassinat d’une jeune femme iranienne.

Manifestant tendant un portrait d’Ali Khamenei © RTL & AFP

Des origines du mouvement en Turquie à sa réapparition en Iran

Le slogan “Femme, Vie, Liberté” devenu célèbre à travers le monde entier, est en réalité originaire du Kurdistan. Il y a un peu plus de 20 ans, il était déjà possible de l’entendre parmi les femmes faisant partie du Parti Démocratique du Kurdistan, en Turquie. Par la suite, lors de la guerre civile en Syrie, et ce à partir de 2014, ce slogan est de nouveau réapparu vers 2013, au Rojava, et ce au sein des YPJ (les unités de protection de la femme). Les femmes kurdes ont en effet pris les armes contre l’État islamique et se sont rendus célèbres pour ce fait d’arme en septembre 2022.

Le slogan réapparaît pour la troisième fois en Iran à la suite d’un événement devenu tristement célèbre.  Mahsa Jîna Amini, مهسا اميني en persan, une jeune fille de 22 ans d’origine kurde alors en visite à Téhéran avec son frère, se fait arrêter par la Police des Mœurs. Il s’agit d’une entité créée en 1979 lors de la Révolution Islamique, dont le rôle est de surveiller les femmes afin de s’assurer qu’elles ne portent pas de cosmétiques et que leur voile recouvre correctement leur chevelure. Ainsi, Mahsa Amini se fait arrêter car la Police des Mœurs lui reproche de ne pas porter correctement son voile. Son frère essaie de s’interposer afin de prendre sa défense, mais rien n’ y fait, et elle est embarquée dans un fourgon. Trois jours plus tard, sa famille reçoit un appel d’un hôpital leur demandant de venir récupérer son corps.  Bien qu’elle n’ait pas été autopsiée, cela étant interdit par le gouvernement, il ne fait aucun doute qu’elle a été violemment frappée par les policiers, certainement à coup de matraque. Son corps est ramené et enterré dans son Kurdistan natal. Il se peut que Mahsa Amini ait été victime de meutre en raison de ses origines, car en Iran il y a une forte xénophobie à l’encontre des Kurdes, considérés comme des étrangers.

Cet évènement, ayant choqué toute la population du pays, tant les femmes que les hommes, pousse alors les femmes à sortir et manifester, danser et se filmer en train d’oter puis de brûler leurs voiles devant la police en criant « femme, vie, liberté ! ». Le fait de brûler le voile est un geste montrant que le zoroastrisme, l’ancienne religion de la Perse, pour laquelle le feu est important et sacré, a une certaine influence dans la société iranienne, sans que ces derniers ne s’en rendent forcément compte. 

Lycéennes faisant un doigt d’honneur aux portraits des ayatollahs Khomeini et Khamenei © Le Figaro

Comme on peut le voir sur la photographie, des jeunes lycéennes font un doigt d’honneur à des portraits d’Ali Khamenei et Khomeiny, les deux Guides Suprêmes que l’Iran a connu depuis 1979, cheveux au vent, sans voile. Cette photo, postée sur les réseaux sociaux, est en réalité adressée aux Occidentaux pour les sensibiliser à leur cause, car en Iran l’équivalent du doigt d’honneur est le pouce. Il a été indiqué plus haut que des hommes ont également rejoint les manifestations, notamment le chanteur Shervin Hajipour, et ce à travers une chanson engagée qu’il a écrite en compilant les tweets et les revendications des manifestants et qu’il a postée sur Instagram deux semaines après la mort de Mahsa Amini. Il est arrêté deux jours après. Sa chanson est supprimée de son compte Instagram mais elle est déjà devenue l’hymne du mouvement « Femme, Vie, Liberté ». Cette chanson se décrypte comme suit :

Pour ma soeur, ta soeur, nos soeurs : il s’agit là d’une référence à la lutte féministe menée par les jeunes iraniennes, soutenue par les hommes. La nouvelle génération iranienne ne cautionne plus la République islamique.

Pour la honte de manquer d’argent : bien que l’Iran possède des ressources en hydrocarbures, les Iraniens ne vivent pas dans le luxe. Ce luxe est réservé aux Gardiens de la Révolution, c’est pourquoi il n’est pas rare de rencontrer des Iraniens vivant en dessous du seuil de pauvreté.

Pour le regret d’une vie ordinaire : À Téhéran il est assez courant de voir des enfants qui travaillent, lavant les pare-brises ou ramassant des ordures, et ce afin de rapporter de l’argent à leur famille.

Pour cette économie imposée : en Iran, le système économique est mafieux et corrompu, ce qui permet à des personnes faisant partie du gouvernement de s’enrichir toujours un peu plus. Ainsi, non seulement le PIB du pays a baissé de 60% en dix ans, mais les inégalités sociales ont également explosé.

Pour cet air pollué : Il faut savoir que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a classé quatre villes iraniennes dans le top dix  des villes les plus polluées au monde. La capitale, Téhéran, est enveloppée dans un nuage de pollution, c’est pourquoi il est impossible de voir les montagnes de l’Alborz au loin. Par ailleurs, il arrive que les écoles ferment lorsque le pic de pollution est trop élevé.

Pour Valiyesar et ses arbres pâles : l’avenue Valiyesar (“le maître du temps”, en persan), est l’équivalent de l’avenue des Champs-Elysées à Téhéran. C’est la plus longue avenue de la ville, reliant le nord de la ville, où se trouvent les quartiers les plus huppés de Téhéran, au sud, où se trouvent les quartiers populaires de la ville. Elle portait autrefois le nom de Pahlavi, nom du dernier Shah d’Iran. Sous leur règne, des milliers de platanes avaient été plantés le long de l’avenue, et les Téhéranais y étaient très attachés. Cependant, suite à la Révolution de 1979, les différents maires de Téhéran qui se sont succédés ont fait arracher les arbres pour des projets de construction. Aujourd’hui, 60% des arbres ont été arrachés.

Pour Pirouz et son extinction probable : Pirouz (victorieux) est le nom d’un guépard iranien vivant dans un zoo. Cet animal est en voie d’extinction, et il n’en reste qu’une dizaine dans la nature. Lorsque cette chanson est composée, Pirouz est encore un bébé guépard, mais il meurt quelques mois plus tard d’une insuffisance rénale. Pour beaucoup, c’est le régime qui, en raison du manque d’infrastructures, est à l’origine de son décès.

Pour les chiens innocents interdits : la religion musulmane considère le chien comme étant un être haram (impur et interdit). Cependant, les mœurs changent et de plus en plus de jeunes iraniens possèdent un chien.

Pour les pleurs incessants : durant les manifestations, des femmes mais également des hommes ont été tués, puis, à l’instar de Mahsa Amini, pleurés par leurs familles.

Pour le paradis obligatoire : Le chanteur fait ici référence à toutes les lois et règles imposées par la République islamique aux Iraniens en échange de la promesse d’un paradis.

Pour l’élite emprisonnée : de nombreux militants universitaires, des journalistes, des intellectuels, ou encore des artistes sont détenus dans les prisons du régime, notamment celle d’Evin. Cela a donné naissance au slogan “Evin est devenue une université !”.

Pour les enfants afghans : l’Iran étant un pays frontalier de l’Afghanistan, il compte beaucoup de réfugiés afghans, souvent victimes de xénophobie de la part des Iraniens. Ils n’ont d’ailleurs pas les mêmes droits que ces derniers.

Pour tous ces slogans vides : il s’agit là d’une référence aux slogans proférés par le régime, ainsi qu’aux promesses vaines faites depuis de nombreuses décennies. Le peuple iranien n’étant pas dupe,  n’y croit plus.

Pour les ruines des maisons mal construites : il y a des risques sismiques en Iran, mais l’État est tellement corrompu que des municipalités permettent à des opportunistes de construire des bâtiments non conformes aux normes. C’est ainsi que le 25 mai 2022, la tour Metropol, située dans la ville d’Abadan, s’est effondrée, causant la mort d’une dizaine de personnes.

Pour le soleil après une longue nuit : tel un phénix, le peuple iranien a souvent su renaître de ses cendres suite à une crise (invasion, guerre, etc). Ainsi, l’espoir est devenu un élément clé de la culture iranienne.

Pour Homme, Patrie, Prospérité : comme il a été stipulé plus haut, les hommes ont rejoint les femmes dans leur combat lors des manifestations. Ils ont alors créé leur propre slogan, Homme, Patrie, Prospérité.

Pour la fille qui aurait aimé être un garçon : en Iran, beaucoup de jeunes filles pensent que la vie serait plus simple pour elles si elles étaient un garçon. Elles n’auraient alors pas à porter de voile, pourraient faire du vélo, aller voir des matchs de football au stade, mieux s’intégrer dans le monde du travail, etc.

Pour Femme, Vie, Liberté : Shervin Hajipour site ici le slogan des femmes manifestant pour leurs droits, et cela, afin de montrer qu’il est d’accord avec elles et qu’il les soutient. 

À travers sa chanson, Shervin Hajipour ne se contente pas d’apporter son soutien aux manifestants : il dénonce également le fonctionnement de la société iranienne, injuste et corrompue. En octobre 2022, en soutien à la cause des femmes iraniennes, la chanson  a été chantée lors d’un concert de Coldplay en Argentine, au stade Monumental à Buenos Aires, par l’actrice Golshifeth Farahani, qui a été invitée sur scène. Au vu de la situation actuelle et de la nomination du nouveau Guide Suprême, l’on peut s’interroger sur l’avenir de mouvement “Femmes, Vie, Liberté” et l’avenir des femmes iraniennes.

Bibliographie

LADIER-FOULADI Marie, “La génération “femme, vie, liberté, revue Esprit, avril 2023, pp 39-44.

MAKAREMI Chowra, Le mouvement ‘Femme, Vie, Liberté’ va plus loin que le voile; il appelle à la chute du régime islamique, revue Moyen-Orient n°66, 2025, pp 18-23.

PAIVANDI Saeed, “Désobéissance civile dans le contexte d’un État arbitraire: le cas des femmes iraniennes”, revue  Confluences Méditerranée n°134, 2025, pp 59-72.

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