Article de Jilani Larnaout publié dans le 37e numéro du Coup d’œil de l’AMRI.
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© Daily Tribune

La mer Rouge : une zone primordiale de la géopolitique

La mer rouge est une voie de navigation primordiale dans l’acheminement des ressources naturelles et le commerce mondial. Cette mer cristallise les jeux de rivalités qui ont cours sur l’échiquier mondial car elle se situe à la croisée de l’Europe, de l’Asie et du Moyen-Orient (RedSea Beacon, N.d). Le simple fait d’emprunter cet axe maritime permet de réduire les délais de transit de plusieurs jours en comparaison avec le Cap de Bonne Espérance. À lui-seul, ce corridor, bordé à l’ouest par l’Afrique de l’Est et à l’Est par la Péninsule arabique, représente dix pour-cent du commerce mondial annuel (Economic and Social Council, 2024). Dans une conjoncture politique marquée par une forte compétition régionale, les pays alentours poursuivent leurs entreprises navales pour asseoir leur hégémonie sur la mer Rouge. Malgré l’élaboration du Council of Arab and African States for the Red Sea and the Gulf of Aden (CAARGA) par l’Arabie Saoudite en 2020, les mesures restent décousues et les pays en question sont peu enclins à s’aligner de concert sur tous les dossiers (Konrad Adenauer Stiftung, 2025). Parmi ces pays, les Émirats Arabes Unis (EAU) se démarquent par leur entrain.

Depuis 2008, les États-Unis ont délégué leurs fonctions défensives au Moyen-Orient en faveur d’une autonomie régionale concernant le volet défensif (Middle East Council on Global Affairs, 2026). Cela a permis l’avènement d’un agenda politique sur l’utilité de développer un arsenal pouvant faire face aux dangers que la région abrite. À titre d’exemple, il y a le phénomène de piraterie qui s’est démocratisé dans le courant des années 2010 et les récentes échauffourées impliquant des milices telles que les Houthis au Yémen. Les conflits qui peuvent ébranler la région de la Mer Rouge contribuent à la définir comme un épicentre de fortes rivalités géopolitiques (ECFR, N.d). En d’autres termes, la région a pendant un certain temps pâti d’un certain déficit en matière de protection. Les initiatives endossées par les pays du Golfe visent à combler leurs arsenaux parcellaires d’antan et instaurer une véritable sérénité pour l’avenir du Moyen-Orient.

Tout porte à croire que les EAU ambitionnent de se forger une véritable puissance navale (Seapower). Mohammed Khalifa Al Mubarak, représentant du département de la culture et du tourisme des EAU, souligne à quel point l’aspect maritime est une facette faisant partie intégrante de la culture émiratie en tant que patrimoine historique inaltérable remontant à l’époque du néolithique (BBC, 2019). Les EAU peuvent se targuer de posséder la plus ancienne perle naturelle sur l’île de Marawah, datant entre 5800 et 5600 avant J-C. Cela témoigne d’une culture profondément ancrée de la pratique navale. La chasse à la perle devint rapidement un repère indissociable de culture émiratie. Les perles collectées aux larges des côtes émiraties servaient de monnaie d’échange pour commercer avec la Mésopotamie. Ce phénomène de pêche à la perle induit par vagues successives l’arrivée de familles vivant de ce négoce. On explique la prééminence d’Abu Dhabi et de Dubaï comme foyer de population en partie grâce à son fort potentiel pour l’extraction de perle. Ainsi, les EAU répondent clairement aux critères énoncés par Andrew Lambert pour constituer une puissance navale. Dans son ouvrage Seapower States, ce dernier argue que les pays enclins à posséder un fort seapower sont « impliqués de manière disproportionnée dans le commerce mondial, plus dépendant aux importations que la moyenne et culturellement habitué aux activités maritimes ». Cet article vise à analyser comment les EAU sont en passe de devenir une puissance maritime d’exception en mer Rouge en explicitant la manière dont ils cochent les critères sus-dits. Ainsi, les EAU peuvent-ils être considérés comme une véritable thalassocratie ?

En effet, selon la théorie de Alfred T. Mahan, la présence maritime est un complément indispensable à la puissance terrestre pour assurer l’essor d’une nation. Les EAU semblent avoir pleinement fait sienne cette idée en se dotant d’un réseau grandissant d’îles et d’atolls stratégiquement localisés sur cet axe majeur de circulation qu’est la mer Rouge. Ainsi, à l’instar de la Chine en mer de Chine méridionale, les EAU tentent d’ériger un réseau de « perles » (azure-strategy, N.d). Cette zone virtuelle recouvrant la mer rouge devient une pièce maîtresse de l’aire d’influence émiratie. L’entrée en guerre des EAU au côté de l’Arabie Saoudite au Yémen en 2015 entérina les prémices de ce nouvel interventionnisme en vogue dans l’agenda politique émirati. En 2017, ses relations avec le Qatar s’envenimèrent et les EAU, ragaillardis par leurs bases militaires dans le golfe d’Aden, ont fait montre d’un fort dynamisme militaire. Les émirats furent à l’instigation de nombreuses tentatives d’acquisition de ports. Cela lui octroie un statut tout à fait singulier en tant que pays le plus entreprenant dans le domaine maritime à l’échelle des pays du Golfe (Brookings Doha Center, 2019).

En effet, selon la théorie de Alfred T. Mahan, la présence maritime est un complément indispensable à la puissance terrestre pour assurer l’essor d’une nation. Les EAU semblent avoir pleinement fait sienne cette idée en se dotant d’un réseau grandissant d’îles et d’atolls stratégiquement localisés sur cet axe majeur de circulation qu’est la mer Rouge. Ainsi, à l’instar de la Chine en mer de Chine méridionale, les EAU tentent d’ériger un réseau de « perles » (azure-strategy, N.d). Cette zone virtuelle recouvrant la mer rouge devient une pièce maîtresse de l’aire d’influence émiratie. L’entrée en guerre des EAU au côté de l’Arabie Saoudite au Yémen en 2015 entérina les prémices de ce nouvel interventionnisme en vogue dans l’agenda politique émirati. En 2017, ses relations avec le Qatar s’envenimèrent et les EAU, ragaillardis par leurs bases militaires dans le golfe d’Aden, ont fait montre d’un fort dynamisme militaire. Les émirats furent à l’instigation de nombreuses tentatives d’acquisition de ports. Cela lui octroie un statut tout à fait singulier en tant que pays le plus entreprenant dans le domaine maritime à l’échelle des pays du Golfe (Brookings Doha Center, 2019).

Bases militaires en mer Rouge et dans la Corne de l’Afrique. © Brookings Doha Center

Les récents événements ont dressé un portrait assez terne de la gouvernance émiratie. Cependant, les EAU ont su se distinguer à travers des projets d’assistance et de résolution de conflit qui ont rehaussé son prestige. En 2018, ils se portèrent garant de la réconciliation entre l’Éthiopie et l’Érythrée avec le Traité de paix de Jeddah (IEEE.ES, 2023). 

Les EAU adoptent une posture inédite qui détonne avec ses voisins du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), au premier rang duquel figure l’Arabie saoudite du souverain Salman Bin Abdulaziz Al Saud. La relation avec ce dernier s’est fortement dégradée et les EAU démontrent une véritable volonté de se départir de l’influence de son voisin saoudien. Ainsi, nous pouvons constater l’émergence de deux politiques distinctes au sein des pays du Golfe. L’une allant en faveur des intérêts de Riyad et ses partenaires et un front émirati en butte aux velléités de son rival saoudien. Les émiratis s’allient même à Israël et aux États-Unis dans leur poursuite de contrôle maritime sur le détroit de Bab-El-Mandeb. En 2025, ils restèrent silencieux quand la communauté internationale condamnait la reconnaissance du Somaliland par Israël. Selon les analystes les plus sceptiques, cet acte de reconnaissance s’apparente à une tentative de déstabilisation en vue de démembrer territorialement la Somalie. Cela s’inscrit dans la lignée des investissements injectés par les EAU dans le port de Berbera (Tehran Times, N.d). Là où Riyad s’est empressé de manifester son désaccord face à cette ingérence et a pris fait et cause pour la Somalie, les EAU sont restés muets. En représailles, la Somalie se désolidarisa des EAU et mit un terme à la coopération qui les unissait jusqu’à ce jour. En contrepartie, le soutien univoque et prompt de Riyad a garanti une plus grande collaboration entre l’Arabie saoudite et la Somalie sur le plan militaire. Le prince Khaled Bin Salman, ministre de la défense saoudien et son homologue somalien Ahmed Moallim Fiqi ont fait savoir la volonté des deux pays de s’épauler mutuellement en dispensant une aide militaire et technologique (MENA Unleashed, N.d). 

© Institut d’études de géopolitiques appliquées (IEGA)

De leur côté, les EAU sont vivement conspués pour leurs manœuvres politiques et militaires qui semblent favoriser, selon certains observateurs, l’intensification des conflits au Moyen-Orient. Le mode opératoire affiché par les EAU se veut plus insidieux en préconisant notamment le soutien aux milices et en fomentant l’insurrection de certains insurgés yéménites au Sud, là où l’Arabie Saoudite appelle au respect du droit international. Le cas de l’Éthiopie illustre brillamment cette montée en puissance que certains, à l’instar du journaliste soudanais Kamal Sir Al-Khatem, estime être de « l’impérialisme » émirati (TheCradle, 2025). Ismail Omar Guelleh, président de Djibouti fait écho à ces déclarations en confessant à Radio France Internationale (RFI) que les EAU manigancent en sous-main via leurs investissements financiers sous couverts d’aide humanitaire. Pour ce dernier, aucun investissement n’est dénué d’intérêts politiques. Il clame que les actions menées par les EAU laissent augurer une entreprise de néo-colonialisme sur l’Afrique de l’Est. Il persiste et signe en insinuant que les EAU envisagent dans la durée de perturber l’équilibre régional. Au Soudan, la relation avec les EAU s’est fortement étiolée. L’entreprise Dubaï Port World (DPW) tenta de faire main basse sur Port Sudan, mais se heurta à une levée de bouclier de la part des syndicats locaux. De plus, le soutien inconditionnel des EAU pour la Rapid Support Forces (RSF) lui a valu d’être assignée devant la Cour internationale de justice en mars 2025 par les autorités soudanaises. En effet, 80% de l’or recueilli au Soudan est absorbé par les EAU. Cette ressource très prisée a justifié des actes parfois répréhensibles ciblant les populations civiles. En avalisant tacitement ce genre de pratique, la réputation des EAU est fortement entachée auprès de l’Union africaine et des pays du Golfe. 


Socotra symbolise véritablement cet usage de la force à des fins politiques. Cet archipel, sur lequel le Yémen exerçait initialement sa souveraineté, fut rattachée aux EAU après une « invasion » militaire. Il apparaît évident que ce n’est pas le splendide patrimoine écologique qui ait motivé ce débarquement mais bel et bien la localisation éminemment stratégique de cet archipel classé à l’UNESCO. Au vu de la courte distance séparant le détroit de Bab El-Mandeb, les EAU peuvent analyser, prédire et éventuellement filtrer les passages des navires. En possédant un accès à Socotra, les EAU peuvent, à leur gré, ralentir ou, en ultime recours, interrompre les passages d’entités illicites tels que les flottes fantômes ou les groupes armées à la solde de leurs ennemis tels que les Houthis.  Cette acquisition se fait en parallèle des avancées chinoises dans la région. La construction du port de Gwadar au sud du Pakistan ou encore les installations chinoises à Djibouti semblent aller à l’encontre des intérêts émiratis. Le positionnement hautement stratégique de Socotra sert à faire tampon contre l’expansion de cette aire d’influence chinoise qui se nourrit du discours des Nouvelles routes de la Soie pour s’étendre par voies maritimes vers la mer Rouge. 

De plus, il semble que l’« invasion » de Socotra ait engendré une dispute ouverte entre les EAU et l’Arabie Saoudite (KENTUSAMDER, N.d). Riyad soutient ouvertement les autorités yéménites dans la région du Hadramawt et à Al-Mahra, tandis que les EAU s’allient au Southern Transitional Council (DailyTribune, 2026). Visiblement, les intérêts divergent entre les deux voisins du Golfe. La compromission d’Israël dans l’exploitation de cet archipel, doublé des Accords Abraham signé en 2020, ont rendu dubitatifs certains analystes quant au rôle de médiateur que veulent assumer les EAU. En effet, les EAU auraient concéder une large portion de l’île d’Abd Al-Kuri à des unités des services armés israéliens pour y implanter une base militaire (Yemen Press Agency, 2025). Les régions de Jamjouh et Ras Qatnan sont également mises à leur disposition dans l’optique d’y assurer des missions d’espionnage. Dès février 2021, des dizaines de dignitaires et de soldats ont été déployés sur l’île par les flottes de l’aviation émiratie (MiddleEastEye, 2025). L’objectif de cette présence est de neutraliser la menace qui émane des milices yéménites soutenues par l’Iran et d’empêcher les attaques sur Israël et ses alliés. Dès 2020, les EAU se sont emparés de douze ports abritant des intérêts capitaux pour le Yémen. À la date du 20 juin cette même année, Socotra elle-même fut réquisitionnée par les EAU et les soutiens du président Abd-Rabbu Mansour Hadi furent forcés à l’exil (Al-Estiklal Newspaper, 2024).

En somme, nous pouvons observer le déploiement d’un véritable réseau de ports et de bases militaires permettant au EAU de contrôler le trafic maritime autour du golfe d’Aden. Tout porte à croire que les EAU continueront d’accroître leur influence dans la région. Cependant, il faudra également compter sur ses homologues est-africains, golfiens et asiatiques pour lui contester ce droit et pour comprendre quels sont les obstacles à une montée en puissance des EAU dans la mer Rouge. L’actualité a démontré que les EAU peuvent subir les répercussions d’une trop forte proximité avec Israël et les États-Unis. Les salves en provenance de l’Iran visant à décimer les intérêts états-uniens et israéliens aux EAU ont prouvé que l’alliance avec ces deux derniers peut être périlleuse pour les EAU. Cela nous montre qu’il est de bon aloi de ne pas exalter la puissance maritime sans tenir compte des faiblesses que cela génère. Les EAU devront composer avec l’arrivée de nouvelles puissances maritimes dans la région. En tentant d’avoir voix au chapitre en Afrique de l’Est, des pays comme l’Arabie saoudite ou encore la Turquie vont probablement venir contrecarrer les plans des EAU. Malgré la pénibilité des frappes aériennes iraniennes et le discrédit qui pèse sur leurs actions pour le moins questionnables en Afrique de l’Est, les EAU ne vont sûrement pas dévier de leur plan de course initial. L’entente au sein de la coalition, dirigée par les États-Unis et Israël, sera-t-elle tenace ? En d’autres termes, est-ce que les EAU gagnent à conserver cette entente parfois coûteuse diplomatiquement, économiquement et humainement ? Est-ce que les EAU vont adopter une posture plus consensuelle avec leurs voisins du Golfe ? Tout reste à voir dans une région où les intérêts tant économiques que géopolitiques demeurent parfois sujets à confusion.

Bibliographie

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